Cliffs: quand retraite rime avec incertitude

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Les centaines de retraités de Cliffs Natural Resources voient leur bas de laine noyé dans une longue restructuration légale entreprise par le géant américain, qui a tiré un trait sur ses activités au Québec et au Labrador, en décembre 2014.

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<p>Fanny Lévesque</p>
Fanny Lévesque

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(SEPT-ÎLES) Boîte à lunch à la main, ils ont tous, à la sueur de leur front, contribué à bâtir Sept-Îles, à l'heure où la ville naissait au rythme du développement minier.

Cinquante ans plus tard, la tête grisonnante et quelques rides en plus, les centaines de retraités de Cliffs Natural Resources voient leur bas de laine noyé dans une longue restructuration légale entreprise par le géant américain, qui a tiré un trait sur ses activités au Québec et au Labrador, en décembre 2014. 

Déjà, leurs prestations ont été amputées de 21 % et leurs assurances vie et médicaments retirées, mais le processus judiciaire n'est pas achevé. Le Soleil est allé à la rencontre de ces hommes et femmes qui vivent sans savoir s'ils vieilliront tranquilles, comme il leur a été promis.

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Maria Bilhete, 78 ans, vit seule depuis que son mari, retraité de Cliffs, souffre d'alzheimer.

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Maria Bilhete: vivre un jour à la fois 

Maria Bilhete, 78 ans, vit seule depuis deux ans. Son mari a été l'un des premiers travailleurs de Wabush (Cliffs à l'époque) en 1962. Ils sont venus du Portugal pour jeter l'ancre à Sept-Îles et trouver du travail. «Il était fier», lance-t-elle avec conviction. Son époux habite en résidence, il souffre d'alzheimer. 

«Manuel, il disait tout le temps qu'il allait travailler le plus longtemps possible. Le travail, c'était sa vie.» Quand elle repense à l'amour qu'avait son homme pour ce qu'il faisait, elle digère mal ce qui arrive. «C'est triste, j'ai de la colère envers la compagnie. Manuel a travaillé tellement d'années, il a payé sa pension et voilà, on coupe.» 

Avec lui en résidence, elle a dû reprendre les rênes seule, non sans courage. Elle dit puiser sa force à travers ses deux garçons et ses amis. «Il faut que je pense à moi, à Manuel. Il faut que j'aille la santé pour lui, pour aller le voir. Si je commence à trop penser, je vais me fatiguer et je ne pourrai pas gérer ma vie.» Une vie qu'elle dit mener «un jour à la fois» en ménageant ses économies. «Les dépenses, c'est le strict minimum», soulignant que les soins que reçoit son mari n'ont pas été réduits de 21 %, eux. «Si Manuel était en santé, il se serait battu», assure la dame. Ce qu'elle fait pour lui, à sa manière. «Qu'ils nous donnent ce qu'ils nous ont enlevé.»

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Le couple formé de Rose et Aurélien Bernatchez vit des moments d'incertitude depuis que sa retraite a été amputée.

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Rose et Aurélien Bernatchez: être bien à deux

Si Rose et Aurélien Bernatchez savent une chose, c'est qu'ils sont plus forts à deux. L'éventualité du départ de l'un ou de l'autre amène son lot d'inquiétudes chez le couple, encore bien en santé et qui vit toujours dans maison. «S'il y en a un qui tombe malade ou qui part, moi ici toute seule, je sais pas», exprime la dame de 75 ans. 

Avec la pension de son mari réduite, le couple ignore s'il aura les moyens de déménager en résidence, rappelant le prix élevé des loyers. «On commence à penser à ça vraiment. Ça fait réfléchir», poursuit-elle. «Plus on va, plus on a des médicaments à payer aussi.» Ils évaluent qu'ils perdent maintenant 400 $ par mois avec les changements au régime. 

«À nos âges, on ne peut pas dire qu'on reprend le marché du travail. Il faut vivre avec ce qu'il nous reste», ajoute Mme Bernatchez. «C'est l'incertitude, on se sent moins en sécurité», renchérit son mari, retraité en 1998. «C'est une humiliation pour ces hommes-là, ils ont travaillé avec l'espoir d'avoir une belle retraite.» 

Le couple dit se nourrir d'espoir pour la suite. «Le mot est grand, mais on espère», affirme M. Bernatchez. Ils souhaitent même une réelle relance des installations minières qui appartenaient à Cliffs pour les générations futures. «Sept-Îles, c'est une belle ville. J'espère que ça va reprendre, si les jeunes n'ont pas d'ouvrage, ils vont s'en aller.»

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Louiselle Roy refuse de s'abattre et se nourrit d'espoir que la caisse de retraite de son mari sera renflouée.

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Louiselle Roy: se tenir debout

«J'ai dit : "Non, non, non, on va se battre pour ravoir l'argent qu'ils [Cliffs] t'ont volé."» C'est ce que Louiselle Roy a lancé à son mari, retraité en 2007, lorsque le couple a appris en mars 2016 que les prestations de M. Roy allaient être diminuées de 21 %. «C'est ça qu'ils ont fait, ils ont volé. Cet argent-là, il était à nous autres, il était déjà payé.» 

Assise à la table de la cuisine, Louiselle Roy en a long à dire sur ce qu'elle et son conjoint, comme les autres retraités, vivent depuis les derniers mois. «On pensait qu'on allait être capable de profiter de la retraite, dit-elle. Aujourd'hui, s'ils coupent encore, qu'est-ce qui va arriver? On va en avoir [de l'argent] pour combien de temps?» 

Mme Roy évalue ses pertes à 15 000 $ par année parce qu'elle doit dégarnir ses placements pour combler le manque à gagner. «Cet argent-là, je ne le remettrai jamais», déplore-t-elle. L'incertitude pour la suite pèse lourd. «Honnêtement, il ne faut pas s'arrêter à penser à ça parce qu'on va virer en dépression.» 

Louiselle Roy parvient à canaliser sa colère en espérant que les retraités retrouveront leur dû au terme du processus légal. «Oui, ça vient nous chercher dans le coeur. Oui, ça nous choque, mais il faut se tenir absolument debout et se dire qu'ils vont nous donner ce qui nous revient. C'est à nous autres.»

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Gordon St-Gelais, René Richard et Jean-Claude Pinet du comité de retraités de Cliffs Natural Resources veillent au grain pour leurs intérêts et ceux de leurs ex-collègues.

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Un comité qui veille au grain

Il n'a pas fallu longtemps avant qu'un petit noyau de retraités se regroupe pour veiller au grain après la réception d'une première lettre, les informant que leurs assurances vie et médicaments étaient retirées. «Le téléphone s'est mis à sonner», raconte le président, Gordon St-Gelais, l'un des derniers retraités de Cliffs en 2015. 

Lui et sa conjointe, et deux autres ex-collègues, ont pris le taureau par les cornes et ont mis sur pied le comité. Un choix «naturel» pour défendre leurs intérêts et ceux avec qui ils ont passé une partie de leur vie. «J'ai été plus souvent avec le monde de Pointe-Noire qu'avec ma propre famille», n'hésite pas à dire M. St-Gelais. 

Tous les jeudis, le groupe se rencontre. Ils font le point sur l'avancement du processus légal, traduisent les documents. Parfois, leur réunion se poursuit le samedi soir. Ce qu'ils apprennent, ils le transmettent par l'intermédiaire de Facebook sur une page créée pour les retraités, où les syndiqués comme les cadres peuvent s'exprimer et faire connaître leurs tracas. 

Mais le téléphone, lui, ne dérougit pas, assure M. St-Gelais. «Il y en a qui sont démunis, renchérit René Richard. Tu les écoutes, les réconfortes. Tu ne peux pas couper la ligne à ces gens-là». Du temps qu'ils prennent bénévolement pour faire avancer leur cause, même si deux d'entre eux bataillent contre la maladie. 

Sentiment de révolte

Quelle est leur motivation? «La révolte», lance M. Richard. «C'est de l'argent qui nous a été volé, c'est de l'argent qu'on avait mis là, on s'était privé sur notre salaire pour avoir une belle retraite jusqu'à notre mort. Il fallait se battre, poursuit-il. Tout ce qu'on peut aller chercher, on va y aller», renchérit M. St-Gelais. 

En décembre 2015, le manque à gagner de la caisse de retraite se chiffrait à 27,7 millions $. Il est toujours impossible de savoir à quelle hauteur les coffres pourront être renfloués tant que le processus de restructuration de Cliffs Natural Resources n'arrivera pas à sa fin. Le prochain délai du contrôleur vient à échéance le 12 octobre. 

Le syndicat des Métallos mène entre autres une bataille juridique pour que les retraités touchent une indemnité sur les assurances perdues. En septembre, le Bloc québécois et le syndicat ont uni leur voix pour réclamer une modification à la Loi sur les arrangements avec les créanciers pour éviter que d'autres «saccages» des régimes de retraite.

Une pétition pour donner de la force au projet de loi qu'entend déposer la députée de Manicouagan, Marilène Gill, pour que les retraités soient reconnus comme des créanciers prioritaires, doit circuler prochainement. Des discussions se poursuivent aussi avec Québec pour que les revenus générés par l'achat des actifs de Pointe-Noire servent en partie à rembourser la caisse.

En chiffres

Pertes pour un retraité moyen (moins de 65 ans)

• Moins 10 000 $ d'assurance vie

• Abolition de l'assurance médicaments, du service ambulancier et de la chambre semi-privée

• Prestation mensuelle diminuée de 2086 $ à 1648 $ (brut)

Chez les cadres

• Environ 150 cadres et 30 veuves survivantes (Québec)

• Perte de 25 % des prestations 

Les participants à la caisse de retraite

• 783 ex-employés (qui sont partis avant la retraite ou perte d'emplois)

• 314 retraités actifs (au Québec)

• 462 retraités actifs (au Labrador)

• 129 veuves survivantes (au Québec et au Labrador)

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