La guerre de la consigne

L'enjeu est de taille. Des centaines de millions,... (Shutterstock, Totojang1977)

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L'enjeu est de taille. Des centaines de millions, des milliards, de contenants consignés sont écoulés chaque année au Québec. À coups de 5 cents, de 10 cents, voire de 20 cents, ce sont des millions de dollars que les consommateurs laissent en dépôt à leurs commerçants.

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(Québec) En rapportant vos cannettes de bière ou vos bouteilles de boisson gazeuse chez votre marchand, vous ne vous doutez sûrement pas que vous êtes au coeur d'une guerre commerciale de millions de dollars qui oppose des titans! Et qu'une des principales batailles, qui durent depuis 30 ans, pourrait bientôt prendre fin...

Votre épicier et votre proprio de dépanneur préférés pèsent de tout leur poids sur le ministre de l'Environnement. Ils ne veulent plus rien savoir de vos bouteilles et cannettes vides. Qu'on balance tout au bac de recyclage!

L'enjeu est de taille. Des centaines de millions, des milliards, de contenants consignés sont écoulés chaque année au Québec. À coups de 5 cents, de 10 cents, voire de 20 cents, ce sont des millions de dollars que les consommateurs laissent en dépôt à leurs commerçants.

Lui, l'entrepreneur, n'a pas le choix. Il est légalement obligé de gérer la déferlante de cannettes et de bouteilles. Et il en a marre. Marre surtout de recevoir... deux cents par contenant à usage unique qu'il trie, entrepose.

Le tarif de deux cents a été établi en 1984 par le gouvernement. Sans réseaux de recyclage municipaux, on voulait éviter que les bouteilles soient jetées le long des chemins, racontent des documents de RECYC-QUÉBEC. On a donc enfanté du système de consignation actuel.

«En 1984, le salaire minimum était autour de 4 $, 5 $. Tout a augmenté, mais la prime est demeurée à deux sous», critique le président de l'Association des marchands, dépanneurs et épiciers du Québec, Yves Servais. «Les coûts d'opération ne sont pas les mêmes aujourd'hui qu'en 1984. On est ben prêt à faire notre part pour l'environnement, mais on ne veut pas rouler à perte.»

Soit Québec multiplie la compensation, soit on envoie tout aux centres de tri des municipalités, tranche-t-il.

Tous ces deux cents finissent tout de même par devenir des millions de dollars versés aux commerçants chaque année. Des millions de dollars puisés dans nos poches! Sur le lot de bouteilles et de cannettes consignées vendues annuellement au Québec, beaucoup disparaissent dans la nature ou dans le bac bleu. Tous ces 5 cents, 10 cents et 20 ¢ qui ne sont pas réclamés finissent par constituer un joli pactole dans lequel on pige pour indemniser les détaillants obligés de gérer nos déchets.

À Québec, on est conscient que deux cents, ce n'est pas beaucoup. Mais on n'est pas certain que ce soit insuffisant pour couvrir les frais, même si le montant est gelé depuis 30 ans. Un appel d'offres a donc été publié récemment : on cherchait une firme capable de calculer le vrai coût de la consigne. Ce n'est pas la première fois que RECYC-QUÉBEC s'attaque au dossier. La première étude a toutefois été arrêtée net; Québec, les brasseurs et les commerçants ne semblaient pas s'entendre.

Appel d'offres annulé

Surprise cette fois-ci encore! Le nouvel appel d'offres vient d'être annulé, a appris Le Soleil. Le conflit de 30 ans au sujet du 2 cents devait se conclure avant l'été. Il y aura une autre prolongation.

Les marchands ne lâchent pas prise. Déterminés, ils font front commun. «C'est un dossier qu'on traite en industrie», nous a souligné la conseillère aux communications de Metro, Geneviève Grégoire. Pas question pour l'entreprise de prendre position individuellement en faveur de l'abolition de la consigne.

Mais «l'industrie» est très, très claire. «On est très tanné de les gérer [ces contenants]», balance Pierre-Alexandre Blouin, vice-président Affaires publiques de l'Association des détaillants en alimentation du Québec. La consigne ne fonctionne pas, plaide-t-il. Le taux de retour des bouteilles et des cannettes à usage unique stagnerait. «Il y a 31 millions $ de contenants qui ne sont pas rapportés.»

M. Blouin insiste, la solution serait dans le bac bleu. «On n'aurait plus à s'embourber de ces produits.» Notre interlocuteur admet néanmoins que sa proposition est reçue avec froideur à Québec. «[Le ministre de l'Environnement] semble plutôt mièvre à cette position-là. Il faudrait peut-être qu'il aille voir dans les magasins c'est quoi l'impact de ses décisions.»

Est-ce qu'on a écrit que le lobby pèse de tout son poids pour se débarrasser de la consigne? Au Conseil canadien du commerce de détail, on soutient également que la formule est désuète. Ici aussi, on dit qu'il faudrait pelleter dans la cour des villes.

«La concurrence est féroce, les pieds carrés valent beaucoup», avance la vice-présidente Développement durable et Québec, Nathalie St-Pierre. L'entreposage et le tri des cannettes, des bouteilles grugeraient trop d'espace. «Dans l'arrière-boutique [...] c'est devenu presque un mini centre de tri pour les contenants consignés.»

Et les commerçants craignent qu'on leur refile ensuite les bouteilles d'eau et de vin...

Un système à «moderniser»

Le ministre de l'Environnement, David Heurtel, semble tenir le coup, malgré le poids des épiciers sur ses épaules. Il n'est pas question d'envoyer les bouteilles de boisson gazeuse et les cannettes de bière au centre de tri par le biais du bac de recyclage municipal.

Même si un comité évalue le dossier à la demande de Québec, la voie est tracée : «Le gouvernement a déjà indiqué qu'au final, il est clair que la consigne fait partie de la solution», nous écrit l'attaché de presse Guillaume Bérubé.

La consigne sera «modernisée», mais pas éliminée. En bonne partie parce que les contenants rapportés au dépanneur sont triés par couleur et matière, ce qui les rend recyclables à 100 %. Au centre de tri municipal, la performance est moins bonne.

«Le système doit être revu», concède également l'attachée de presse de RECYC-QUÉBEC, Rébecca Salesse. Autant la collecte sélective que la consigne rencontrent des problèmes. Les deux sont donc scrutés pour être peaufinés.

Elle fait remarquer que le dossier est plus complexe qu'il y paraît au premier abord. Un univers fort diversifié s'est développé autour de la consignation. Dans celui-ci, gravitent notamment les «valoris». Pardon? Le terme désigne tous ces hommes et femmes qui trient les bacs de recyclage mis au chemin afin de récupérer les contenants consignés abandonnés. Un revenu d'appoint qu'il faut prendre en compte dans l'évaluation du système.

Les brasseurs aux aguets

Les brasseurs du Québec attendent avec intérêt que le gouvernement évalue le coût réel de la gestion des contenants consignés par les commerçants. L'épicier ou le propriétaire d'un dépanneur reçoit deux cents par bouteille ou cannette récupérée. Mais il y a une exception : la bouteille de bière brune échappe au système public de consigne. Elle est lavée par les brasseurs, puis remise en marché. Ceux-ci gèrent donc leur propre réseau de consigne qui verse environ... 1,5 cent par bouteille. Un montant que voudront renégocier les détaillants si Québec augmente son tarif. Mais, même s'il est plus bas, pas sûr que la prime versée par les fabricants de bières grimpera, prévient la conseillère principale Affaires publiques et gouvernementales de l'Association des brasseurs, Anne-Marie Hallé. De toute façon, il y aura de moins en moins de bières en bouteille. La cannette envahit le marché à vitesse grand V. «C'est une tendance très lourde.» Et la cannette est gérée par le gouvernement.

Le chiffre: 2¢

Depuis 1984, les épiciers et les propriétaires de dépanneurs reçoivent deux cents pour chaque contenant non réutilisable consigné que vous rapportez. Et pour les contenants réutilisables? Les géants de la bière versent environ 1,5 cent par bouteille brune.

1,5
milliard
de bières vendues par année en moyenne au Québec
1,9
milliard
de contenants consignés à usage unique vendus chaque année au Québec

Le public, le privé

Au Québec, il existe deux systèmes de consigne pour les «boissons à bulles» achetées dans les épiceries et les dépanneurs.

  • La consigne publique : les contenants à remplissage unique - bouteilles en plastique, cannettes, bouteilles de bière en verre transparent ou vert (bières importées) - sont sous la responsabilité de l'État
  • La consigne privée : les bouteilles de bière brunes (juste les brunes) sont récupérées par l'industrie brassicole qui les remet en marché jusqu'à 15 fois en quatre ans.

Sources : RECYC-QUÉBEC et Association des brasseurs du Québec

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