«La feuille d'érable [Petro Canada] sur le boulevard Laurier affiche à 99,9 ¢; c'est pour passer le message», signale Jérôme Dufresne de Pétrole F. Dufresne, propriétaire des stations Eko de Québec, dans la boîte vocale d'un compétiteur beauceron qui possède au moins une station-service dans la capitale.
Cette conversation, captée en juin 2005, devait rester confidentielle. M. Dufresne était loin de se douter que ses propos étaient sous écoute électronique par le Bureau de la concurrence.
Bien huilé, le marché de l'essence à Québec? Parlez-en au Bureau de la concurrence. L'an dernier, l'organisme fédéral a frappé fort en mettant à jour un cartel de l'essence dans les régions de Victoriaville, Sherbrooke, Magog et Thetford Mines.
Or, les conversations interceptées par le Bureau (2000 conversations et 88 perquisitions), dont Le Soleil a obtenu copie, démontrent que plusieurs acteurs du marché de l'essence de Québec se sont retrouvés mêlés à un complot dans les régions des Bois-Franc et de l'Estrie.
«Les gens des quatre marchés se fiaient au marché de Québec pour ajuster leur prix», souligne Donald Plouffe, du Bureau de la concurrence du Canada.
Ainsi, une augmentation ou une diminution des prix en vigueur dans la ville de Québec servait généralement de signal quant à une augmentation ou une diminution des prix dans les marchés de Victoriaville et de Thetford Mines.
Les propos enregistrés donnent aussi à penser que les détaillants et pétrolières de la capitale ont leur propre façon de procéder. Il appert que les sorties et entrées de la ville sont des secteurs stratégiques à contrôler.
Les enregistrements montrent un intérêt marqué pour le Vieux-Québec, le boulevard Hamel, et plus particulièrement le boulevard Laurier.
Le boulevard Laurier, la porte d'entrée à Québec? «Affirmatif», confirme un employé d'une station-service du centre-ville rencontré par Le Soleil. «Lorsque le Ultramar sur Laurier change son prix, ça prend 20 minutes et c'est rendu sur Belvédère.»
«Facile à contrôler»
À l'écoute des conversations enregistrées par le Bureau de la concurrence, on constate que les efforts déployés par le cartel pour fixer les prix à Victoriaville sont souvent laborieux, surtout lorsqu'un détaillant refuse d'emboîter le pas.
Mais à Québec, l'homogénéité des prix semble plus facilement acquise. La responsable de la gestion des prix de l'essence chez Alimentation Couche-Tard, Céline Bonin, accusée d'avoir pris part au cartel démantelé par le Bureau de la concurrence - aujourd'hui à la retraite - ,en parlait ainsi à Claude Bédard, de Pétrole Irving à Québec : «Moi, ce n'est pas pire parce que mon
territoire est facile à contrôler, Québec, Sherbrooke. Moi, je n'ai plus vraiment besoin de parler à la compétition d'une certaine façon, à part de parler avec toi, là.»
Toujours dans cette même conversation avec Mme Bonin de Couche-Tard, Claude Bédard ajoute : «Personne ne va me montrer comment gérer les prix de l'essence quand ça fait 22 ans dans la région de Québec, [et] dans la province de Québec.»
Puis, le représentant d'Irving poursuit : «Je vais parler pareil [à mes concurrents], mais je ne parlerai plus à partir du bureau. Je vais m'arranger pour parler sur la route. Je ne veux pas me tirer dans le pied.»
Dans une autre conversation, M. Bédard laisse un message sur le cellulaire de Claude Lehoux, un représentant de Philippe Gosselin et associés, distributeur qui gère notamment des stations-service en Beauce, à Victoriaville, à Thetford Mines, dans le Bas-Saint-Laurent et à Québec.
«C'est confirmé à 92,4 ¢. Puis, concernant le diesel, on y va à 92,4 ¢. C'est confirmé avec l'aigle [Ultramar] à 92,4 ¢, on l'a vu sur [le boulevard] Hamel. Qu'ils [Ultramar] ne viennent pas nous remplir comme quoi ils sont des petits enfants sages. On y croit plus du tout.»
Trop cher à Québec
Créateur d'un site Web de surveillance des prix de l'essence, l'analyste Christian Dubreuil constate depuis des années des anomalies dans le marché de l'essence à Québec.
«C'est assez facile à voir, souligne-t-il au Soleil. C'est sûr que dans le Québec métropolitain, c'est beaucoup plus cher qu'ailleurs, et c'est très, très rare que vous avez des guerres de prix, vous autres. C'est toujours plus haut qu'ailleurs. Tout le temps.»
Anodin tout cela? Certainement pas aux yeux de l'Association pour la protection des automobilistes (APA) qui demande au Bureau de la concurrence de compléter son travail et de déposer des accusations supplémentaires contre des gens de l'industrie.
«Il est clair qu'à la lecture des conversations, on peut voir qu'il se passe des affaires à Québec. On a droit à des explications», lance le président de l'APA, George Iny.
Au Bureau de la concurrence, on soutient qu'une enquête dans le dossier de l'essence se poursuit toujours au pays, sans
toutefois dévoiler un endroit en particulier.
Joint par Le Soleil, Jérôme Dufresne a refusé de commenter «sans avocat». Pour sa part, Céline Bonin n'a pas donné suite à notre appel.
Chez Couche-Tard, la direction de l'entreprise n'a pas voulu commenter. Elle soutient toutefois que ses activités ont toujours été menées en parfaite conformité avec les lois et réglementations applicables, y compris la Loi sur la concurrence.