Valoriser les «moches», oui, mais...

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Vendre des carottes comme celles-ci permettra aux supermarchés d'éviter le gaspillage et aux consommateurs d'économiser. Toutefois, plusieurs détaillants ne sont pas chauds à l'idée de placer de tels produits sur les tablettes aux côtés des fruits et des légumes à l'apparence impeccable.

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(Québec) Les fruits et les légumes «moches» et difformes seront bientôt vendus à plus large échelle dans les supermarchés du Québec. Si personne n'est contre la vertu, pour certains, la recette n'est pas nécessairement la plus facile à appliquer.

Sur le fond, tout le monde s'entend que vendre au rabais, parfois jusqu'à 30 %, des fruits et des légumes à l'allure imparfaite, comme des carottes en tire-bouchon ou des pommes de terre bossues, contribue à éliminer le gaspillage. Et le consommateur en profite. Mais l'annonce lundi par le ministre Pierre Paradis de l'abrogation du Règlement sur les fruits et légumes frais ne fait pas l'unanimité.

Serge Ferland, propriétaire de deux épiceries Metro à Québec, accueille avec froideur la décision du ministre québécois de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation du Québec (MAPAQ).

«Je n'aime pas tellement ça», a lancé d'entrée de jeu M. Ferland au Soleil mercredi. «On se bat pour vendre de la qualité. Tomber là-dedans, je ne suis pas sûr que ça me tente.» Il dit voir plusieurs contraintes dans le fait d'offrir dans ses succursales du boulevard Charest et de la rue du Marais le même produit, mais de deux catégories différentes.

La qualité des légumes «moches» est la même, leur valeur nutritive et leur fraîcheur aussi, reconnaît-il. «Mais c'est difficile de mélanger deux qualités de produits dans un même magasin.» Il imagine, par exemple, une croissance de la demande pour ces produits au rabais au détriment du produit de catégorie 1. Il se questionne aussi sur l'emballage distinct obligatoire. Bref, bien des questions subsistent. Et les craintes de l'épicier font écho à celles du président de l'Association des producteurs maraîchers du Québec, André Plante (lire l'autre texte).

Malgré tout, Serge Ferland verra en fonction de sa clientèle alors qu'il est encore tôt pour connaître les modalités de ce que le gouvernement entend faire. «Si le client le demande, on va regarder ça. Mais à première vue, ça me semble difficile à gérer.»

Lundi, le ministre Paradis a justifié sa décision par le fait que le Règlement sur les fruits et légumes frais était devenu désuet devant les changements d'habitudes des consommateurs et la sensibilisation au gaspillage. «Le Règlement sur les fruits et légumes frais avait pour seule fin de standardiser l'apparence des produits pour la vente, il n'était plus actuel», a tranché le ministre dans un communiqué.

Le MAPAQ cite une étude de 2010 du Value Chain Management Centre selon laquelle près de 10 % des fruits et des légumes frais seraient gaspillés en grande partie à cause des exigences de la commercialisation.

Déjà en épicerie

Il faut dire que l'annonce du ministre survient après la décision de certaines chaînes de lancer des initiatives pour vendre des fruits et des légumes «moches». Supprimer le règlement vient donc en quelque sorte normaliser cette pratique déjà existante.

Depuis mars 2015, Loblaw/Provigo vend des sacs de pommes et de pommes de terre emballées sous la gamme Sans nom Naturellement imparfaites. 

En mars se sont ajoutés les oignons, les champignons et les poivrons. 

«On est fiers d'avoir été des précurseurs au Canada et au Québec», a expliqué au Soleil Johanne Héroux. directrice principale des affaires corporatives et des communications pour Loblaw au Québec.

«Nous voyons d'un bon oeil l'annonce du ministre», a-t-elle poursuivi. «C'est gagnant pour les producteurs et les consommateurs. Dans notre cas, ça atteint les objectifs de rendre plus facilement accessibles d'excellents légumes à 30 % de rabais, de permettre un débouché de plus à des producteurs et de lutter contre le gaspillage alimentaire.»

Dans la chaîne Sobeys, dont fait partie la bannière IGA, on a répondu mercredi qu'il est encore trop tôt pour commenter l'abrogation du règlement provincial.

«Mais nous accueillons favorablement cette annonce», a toutefois indiqué au Soleil la conseillère principale aux communications, Judith Dontigny.

Néanmoins, IGA/Sobeys a déjà fait un pas en faveur des aliments à l'allure imparfaite l'an dernier avec la campagne Drôles de fruits et légumes pendant laquelle 3,6 tonnes de six produits québécois (concombres, carottes, tomates, betteraves, poivrons et pommes) ont été distribués dans des magasins IGA. La campagne sera de retour du 11 août au 22 septembre.

Les producteurs craignent la dévalorisation

Le directeur général de l'Association des producteurs maraîchers du Québec, André Plante, ne le cache pas : il n'est pas emballé du tout de voir le gouvernement Couillard abroger le règlement pour permettre la vente de fruits et de légumes difformes.

Au premier chef, il craint une «pression» sur les producteurs, ce qui, à terme, pourrait mener vers une dévalorisation des fruits et des légumes québécois.

«Quand le ministre nous a contactés, on a expliqué nos inquiétudes», a commenté M. Plante, visiblement déçu de voir que le ministre a été de l'avant avec la suppression complète du règlement.

Ce que craint celui dont l'Association qui regroupe 400 membres est une forme de commerce à deux vitesses entre les fruits et les légumes québécois et ceux importés. «Les produits étrangers ne peuvent pas entrer ici difformes en raison de la réglementation fédérale», note-t-il. 

Or, craint-il, permettre que juste à côté se trouvent des produits québécois moches et au rabais risque de donner une mauvaise perception des aliments locaux, avance-t-il. 

Petite partie

Autre préoccupation pour André Plante : le fait que les aliments difformes ne représentent qu'une petite partie de la récolte, soit de 10 % à 15 %. «La pointe de tarte est étroite», illustre-t-il. Si l'engouement des consommateurs est fort, il craint que des producteurs ne subissent une «pression extrêmement forte» pour répondre à la demande.

«Un producteur va peut-être être tenté d'en mettre d'une meilleure qualité dans le sac. On va créer une nouvelle catégorie, du numéro 2 mélangé avec du numéro 1», a-t-il avancé en entrevue au Soleil. 

Questionnée sur ces inquiétudes, Johanne Héroux des communications pour Loblaw au Québec s'est faite rassurante. «On a eu des discussions avec M. Plante et des producteurs. Je peux vous assurer que c'est une offre limitée selon la disponibilité», a-t-elle répliqué. Il est «hors de question», assure-t-elle, de forcer les producteurs à répondre à la demande de la gamme Naturellement imparfaite.  Valérie Gaudreau

«Une carotte moche, c'est une jolie soupe.» «La... (Photothèque Le Soleil) - image 3.0

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«Une carotte moche, c'est une jolie soupe.» «La pomme de terre moche, élue Miss Purée 2013.» Ces deux slogans font partie de la campagne publicitaire amusante lancée en 2014 par la chaîne française d'épicerie Intermarché. 

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Un exemple venu de France

«Une carotte moche, c'est une jolie soupe.» «La pomme de terre moche, élue Miss Purée 2013.» Ces deux slogans font partie de la campagne publicitaire amusante lancée en 2014 par la chaîne française d'épicerie Intermarché. Plusieurs considèrent cette initiative comme l'un des premiers véritables pas pour amener les fruits et les légumes moches dans les supermarchés. La chaîne s'était alors engagée avec le gouvernement français dans «un travail de fond contre le gaspillage», avait expliqué la porte-parole Vanessa Robineau en entrevue au Soleil en juin 2014. Le marketing, avait-elle dit, avait été intense. La campagne mettant en vedettes carotte, pomme ou patate difformes avait même remporté un prix de publicité. Reste à voir si, ici, la récente décision du ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation du Québec d'abroger le Règlement sur les fruits et légumes frais sera promue de manière semblable auprès des consommateurs québécois.

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