Vers une pénurie mondiale de café

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La production mondiale de café rencontre une «tempête parfaite»: d'ici 2050, la moitié des terres qui servent à cultiver le café de type arabica pourraient devenir difficilement cultivables. Un scénario catastrophe. Un vrai.

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(Québec) En 20 ans, la consommation mondiale de café a quasiment doublé. Pour l'instant, la production a suivi ce rythme infernal. Mais pour combien de temps? La pénurie semble inévitable. Dans cinq ans? Dix ans? Allez savoir. En attendant, la planète café est en ébullition.

«Une pénurie de café? Pas possible! Faites quelque chose!» vont hurler des millions de buveurs de café. À la rigueur, les accros de caféine se résigneraient peut-être à manquer de liberté, d'égalité, de fraternité et peut-être même de jujubes à la framboise. Mais pourraient-ils se priver de café? Pas sûr. «Sans le café, je n'aurais aucune personnalité digne de ce nom!» avouait l'animateur David Letterman.

Les chiffres du café donnent plus facilement le vertige qu'une série d'espressos bien tassés. Chaque jour, les habitants de la planète boivent plus de 1,6 milliard de tasses de café. Avec les milliards de tasses consommées en une année, on pourrait remplir 76 fois le Stade olympique de Montréal. Le café constitue désormais la marchandise la plus échangée sur la planète, après... le pétrole. Ce qui faisait dire à l'écrivain Edward Abbey: «Notre culture carbure au café et à l'essence. Ça tombe bien, parce que souvent, les deux ont à peu près le même goût.»

Très drôle. Mais pour satisfaire la demande, l'Organisation internationale du café estime qu'il faudra augmenter la production mondiale de 30 %, au cours des 15 prochaines années. Un sacré défi, quand on réalise que cela équivaut à la production annuelle du Brésil. La demande chinoise a augmenté de 12 % l'an dernier. À ce rythme, elle doublera tous les six ans. Les plus pessimistes prophétisent même un «pic du café», autrement dit, un seuil à partir duquel la production plafonne, avant de diminuer lentement mais sûrement.

D'accord. Tout le monde ne partage pas ces sombres visions. Mais comme on dit en Jamaïque, il est impossible de récupérer le lait une fois qu'il a été versé dans le café.

Une tempête parfaite 

Dans le jargon moderne, on dit que la production mondiale de café rencontre une «tempête parfaite». L'an dernier, un rapport du Center for Tropical Agriculture, basé en Colombie, a sonné l'alarme. D'ici 2050, la moitié des terres qui servent à cultiver le populaire café de type arabica pourraient devenir difficilement cultivables. Un scénario catastrophe. Un vrai.

Les malheurs du Brésil, le plus grand producteur mondial, résument les menaces qui pèsent sur le café. À plus ou moins long terme, le réchauffement climatique menace le quart de la récolte. Une sécheresse prolongée place déjà des milliers de petits producteurs en difficulté. Sans oublier des maladies comme la rouille orange du caféier, causée par un champignon, qui peuvent faire des ravages.

Et puisque 80 % du territoire brésilien se trouve à moins de 500 mètres d'altitude, les cultures ne peuvent pas être déplacées en montagne, comme en Éthiopie ou au Kenya.

«Le café est tellement intégré à notre vie qu'on aurait de la difficulté à s'en passer» convient Alain Olivier, professeur en agroforesterie à l'Université Laval. «Mais si on ne change rien, il faudra peut-être le considérer comme un produit de luxe. Le problème, c'est que le consommateur est très éloigné des lieux de production. [...] Très loin aussi des difficultés des [millions] de petits paysans qui le produisent.»

Difficile à croire. Il fut un temps où la production brésilienne dépassait tellement la demande qu'on ne savait plus trop quoi en faire. Au début des années 1930, on transformait même les grains de café en briques compactes qu'on utilisait comme combustible, dans les locomotives. Aujourd'hui, l'anecdote paraît aussi désuète que cette perle du président Ronald Reagan: «Je ne bois jamais de café le midi. J'ai découvert que ça me tenait éveillé durant l'après-midi.»

Un carburant de l'esprit

«Le monde ne manquera pas de café», tempère Odré Lacombe, copropriétaire de plusieurs brûleries, notamment dans les quartiers Limoilou et Saint-Roch. «Pas dans le sens où il deviendra impossible d'en trouver. Le risque, c'est que la rareté provoque une hausse des prix. Mais il ne faut pas être alarmiste. Le [marché] du café est déjà très volatil. En huit ans, j'ai vu des prix passant du simpl e au triple.» 

«Le problème, c'est que la culture ne peut pas s'adapter instantanément, continue M. Lacombe. Le café, c'est un peu comme la vigne. Il faut plusieurs années - souvent trois ou quatre ans - avant qu'un plant ne donne un bon rendement. Il faut prévoir d'avance.»

«Des solutions existent, mais elles ne sont pas applicables à court terme», précise le professeur Alain Olivier. Par exemple, on peut placer les plants de café sous des arbres d'ombrage, pour les protéger de la chaleur et de la sécheresse. On peut aussi développer des variétés plus résistantes. Évidemment, ça ne garantit pas un meilleur rendement. Et il faut du temps. En attendant, le prix du café peut traverser de fortes turbulences.

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Plus de 80 % du café mondial est fourni par des petits producteurs qui ne touchent qu'une infime partie des profits. 

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Une seule chose apparaît sûre. Personne ne veut revenir à l'époque où les buveurs de café diluaient leur précieux breuvage dans la moutarde, la mélasse ou les carottes grillées. Un jour qu'on lui avait apporté un jus de chaussette indéfinissable, le président américain Abraham Lincoln aurait pris le serveur à témoin.

«Si la chose que vous m'avez servie est du café, auriez-vous l'amabilité de m'apporter du thé? Si c'est du thé, alors, s'il vous plaît, apportez-moi du café.»

La face sombre du café

Où serait le monde sans les accros de la caféine? Sans les Rimbaud, Camus, Voltaire, Beethoven, Bach, Picasso et j'en passe? «Un mathématicien, ça sert à transformer le café en théorème», disait Albert Einstein, un caféinomane de première. Selon la légende, l'écrivain Honoré de Balzac buvait 50 cafés par jour. Ce qui devait lui donner la sérénité d'un matou qui vient d'avaler tout rond une anguille électrique.

Reste que le café possède une face beaucoup moins brillante. Longtemps, il a rimé avec extrême pauvreté et esclavage. Encore aujourd'hui, plus de 80 % du café mondial est fourni par des petits producteurs qui ne touchent qu'une infime portion de la manne caféinée. Selon Vision mondiale, ceux-là reçoivent parfois 1% ou 2% du prix de vente dans un supermarché.

De plus, l'organisation humanitaire a maintes fois dénoncé les conditions de travail pitoyables dans les plantations, qui s'apparentent parfois au travail forcé. Sans parler du travail des enfants, notamment au Guatemala et en Côte d'Ivoire. Pas sûr que tous les travailleurs du café goûtent l'humour léger qui faisait dire à un célèbre caféinomane : «Le café est une boisson qui vous endort si vous n'en prenez pas.»

La boisson du diable

Les amateurs de café inquiets pourront se consoler en songeant que le café a traversé des époques plus mouvementées. Un journaliste californien a même entrepris de raconter l'épopée du café, depuis sa découverte sur les hauts plateaux de l'Éthiopie jusqu'au Starbucks du coin.* 

Dans le monde musulman, le café fut d'abord interdit parce que l'on comparait ses effets à celui du vin, interdit par le Coran. En Turquie, le sultan Murad, surnommé «l'expéditif», rêvait de voir disparaître ce liquide bizarre qui semblait conduire les gens à critiquer son administration. Les buveurs de café récidivistes étaient enfermés dans un sac de cuir pour ensuite être jetés à la mer. 

À Rome, au début du XVIIe siècle, des évêques demandèrent (en vain) au pape Clément VIII d'interdire ce «breuvage infernal». Ils estimaient que sa couleur noire constituait une caricature satanique du vin de messe. À la même époque, les médecins assuraient qu'il «desséchait» le corps, en particulier le système nerveux.

En Allemagne, le roi Frédéric le Grand fit interdire le café, sous prétexte qu'il amenait ses soldats à beaucoup moins de... bière. «Comment faire confiance à des guerriers buvant du café?» s'inquiétait le belliqueux souverain. Ne reculant devant rien, le roi envoya des soldats pour renifler dans les rues et détecter l'odeur du café fraîchement moulu.

Il est vrai qu'à l'époque personne n'aurait imaginé qu'un jour, des snobs dégusteraient un café surnommé le Black Ivory, confectionné avec des grains extraits des bouses d'éléphants. Il semble que le transit intestinal des bêtes joue le rôle de la torréfaction. 

Il faut 33 kilos de fruits pour produire un kilo de ce café... qui s'impose comme le plus cher du monde. Prix de détail: 1580$CAN le kilo. Ou 13$ pour une tasse de format espresso.

«Ils sont fous, ces buveurs de café», dirait Obélix.

* STEWART LEE ALLEN. Le breuvage du diable : voyage aux sources du café, Petite Bibliothèque Payot, 2009.

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› Le café en quelques chiffres

3: Années qu'il faut compter avant qu'un plant de café produise de manière appréciable

1,6 milliard: Nombre approximatif de tasses de café bues chaque jour, à travers le monde

110 000: Surface, en kilomètres carrés, consacrée à la culture du café, dans le monde, ce qui représente environ une fois et demie la superficie du Nouveau-Brunswick

80: Nombre de tasses de café que l'on peut produire, en moyenne, avec la récolte d'un seul caféier. La plante produit 2,5 kilos de fruits par année.

12: Kilos de café consommés annuellement par chaque Finlandais, en moyenne, en 2013, un sommet dans le monde

12: proportion de la production mondiale achetée par la multinationale Nestlé, en 2014

75: Nombre de pays qui produisent du café. Reste que cinq pays produisent presque les trois quarts de la récolte mondiale.

7 %: Proportion du prix de vente au détail que touche en moyenne le fermier producteur.

88 %: Variation du cours du café de type arabica, de février 2014 à mars 2015. La spéculation joue un rôle important dans le prix du café.

8,5 millions: de tonnes de café consommées dans le monde, en 2015

 

Les cinq principaux pays producteurs de café (2015)

  • Brésil: 34,3 %
  • Viêtnam: 18,7 %
  • Colombie: 8,5 %
  • Indonésie: 7,2 %
  • Éthiopie: 4,3 %

Les cinq principaux consommateurs de café (2015)

  • Union européenne : 29,7 %
  • États-Unis : 16 %
  • Brésil : 13,9 %
  • Japon : 5,3 %
  • Canada : 3,4 %
Sources : Organisation internationale du café, Vision mondiale, ministère américain de l'Agriculture et World Resources Institute

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