Des arbres génétiquement modifiés près de Québec

Le chercheur Armand Séguin, du Service canadien des... (Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve)

Agrandir

Le chercheur Armand Séguin, du Service canadien des forêts.

Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

(Québec) Peu de gens le savent, mais les seules plantations d'arbres génétiquement modifiés (AGM) qui aient jamais été expérimentées en pleine nature au Canada l'ont été dans l'arrière-cour de Québec, à Valcartier.

Sur une période couvrant une dizaine d'années, la station de recherche du Centre de foresterie des Laurentides de Ressources naturelles Canada a accueilli deux peuplements qui ont été détruits en 2007. Et depuis 2006, une autre expérimentation sur des AGM de deuxième génération a pris le relais (lire ci-dessous). 

Les organismes génétiquement modifiés (OGM) ont 30 ans et sont commercialisés au Canada depuis 1995. Ils servent principalement à l'alimentation animale, maïs, soya et canola, mais ces céréales se trouvent également comme ingrédients - principalement des huiles - dans l'alimentation humaine. 

Au fil des ans, on a vu aussi quelques essais d'aliments destinés directement aux humains, notamment une tomate et une pomme de terre qui ont échoué faute de marché. Depuis l'an dernier, le maïs sucré transgénique a amorcé une timide entrée au Québec, dans la discrétion la plus totale de la part des producteurs qui s'y risquent. C'est que plus les OGM se rapprochent de nos assiettes, plus ils suscitent la méfiance des consommateurs. Mais qui se préoccupe des arbres? 

Assurément au moins une personne au Canada, le chercheur Armand Séguin, du Service canadien des forêts, qui mène des recherches sur le sujet depuis 1997.

Des peupliers «bleus»

La première expérience a consisté en la plantation, sur une superficie d'environ un demi-terrain de soccer, de peupliers auxquels on avait inoculé un gène marqueur provenant d'une bactérie que l'on trouve naturellement dans l'environnement, l'agrobacterium. L'addition de ce gène donnait aux feuilles de petites traces de couleur bleue, ce qui permettait de détecter facilement sa persistance année après année.

Contrairement aux plantes comme le maïs ou le canola qui sont resemées chaque année, les arbres durent dans le temps, d'où la nécessité d'évaluer l'effet sur une longue période. Le fait que le gène ait été ajouté aux feuilles permettait également d'évaluer la persistance de l'ADN dans l'environnement, explique M. Séguin au cours d'une entrevue accordée à son bureau du Centre de foresterie des Laurentides, face aux terrains de l'Université Laval.

Le deuxième essai, plus audacieux, a été effectué de 2000 à 2007 sur une parcelle voisine des peupliers d'une superficie équivalente. Cette fois, on avait modifié des épinettes en leur ajoutant le gène produisant la protéine insecticide de Bacillus thuringiensis (Bt) afin de les rendre résistantes à la tordeuse du bourgeon de l'épinette, avec 100 % de succès.

Ces deux expériences ont pris fin en 2007 avec l'abattage des arbres et un suivi sur les sols effectué durant trois ans, au terme desquels on ne trouvait plus aucune trace des AGM testés, assure M. Séguin. En 2013, ce site d'essai a franchi le laps de temps jugé nécessaire par l'Agence canadienne d'inspection des aliments - qui supervise toutes les plantes transgéniques, comestibles ou pas - pour qu'il puisse être utilisé à d'autres fins.

Cultures confinées

Le fait que ces essais aient été réalisés en pleine nature ne signifie pas qu'ils aient été effectués sans contrôle. On parle d'essais confinés, enserrés par des plantations tampons et gardés sous haute surveillance. Les arbres plantés - tous des clones afin d'assurer l'uniformité génétique - étaient uniquement des femelles et ont été coupés avant d'atteindre la maturité sexuelle de la floraison et ainsi éviter la formation de graines.

Armand Séguin précise que contrairement à ce qui s'est passé avec les plantes agricoles, les recherches transgéniques sur les arbres ont été réalisées au Canada en toute indépendance de l'industrie et sans même un but commercial précis.

L'objectif était plutôt d'obtenir des données scientifiques sur les risques environnementaux et d'être à jour par rapport à ce qui se faisait ailleurs dans le monde (lire ci-dessous) assure celui qui a une formation en microbiologie et a travaillé en cancérologie avant de venir à la foresterie.

La recherche a été faite, des articles scientifiques ont été publiés, les arbres coupés, les sols réhabilités. Si un projet commercial voyait le jour, une partie du travail aurait été effectuée et une expertise sur l'évaluation des risques environnementaux serait bien en place, dit-il. 

Bien qu'il estime que l'innocuité des AGM ne fasse aucun doute «pour l'instant», il croit cependant que les méthodes traditionnelles de croisements génétiques sont loin d'avoir livré leur plein potentiel en sylviculture, et que c'est davantage à ce niveau que se situe l'avenir de la production forestière.

Pour Armand Séguin, les cultures d'arbres génétiquement modifiés... (Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve) - image 2.0

Agrandir

Pour Armand Séguin, les cultures d'arbres génétiquement modifiés (AGM) méritent débat. 

Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve

La génomique pour produire de l'éthanol

Une deuxième génération d'arbres génétiquement modifiés (AGM) est présentement expérimentée à Valcartier. Basée sur la génomique plutôt que sur la transgénèse, elle constituerait un risque moindre pour l'environnement, selon le chercheur Armand Séguin.

La transgénèse consiste à insérer un gène étranger dans un organisme donné. Grâce à la génomique, les scientifiques peuvent activer certains gènes précis de l'organisme lui-même, choisis pour le rôle spécifique qu'ils jouent dans son développement. C'est ce qu'on appelle la cisgénèse.

Dans les locaux du Centre de foresterie des Laurentides, non loin de l'Université Laval, le scientifique ouvre une à une les portes de laboratoires et de chambres de cultures où des centaines de graines de peuplier deviennent de petites pousses. Celles qui sont sélectionnées se retrouvent ensuite dans les serres où elles ont davantage l'allure de plantes d'intérieur, avant de prendre à la belle saison le chemin de Valcartier, où le Service canadien des forêts exploite une station expérimentale.

L'expérience est plus aléatoire que lors de l'ajout latéral d'un gène d'une autre espèce. Moins de 5 % des arbres répondent positivement à l'activation. Le but de la recherche est de produire des individus présentant une quantité réduite de lignine, un des composés de l'arbre, afin de les rendre plus propices à la production d'éthanol cellulosique et d'autres bioproduits.

Le gouvernement fédéral a conclu une entente avec le département de l'énergie (http://www.bioenergycenter.org/besc/index.cfm) pour l'analyse des échantillons aux États-Unis.

Bien qu'il ne s'agisse pas de transgénèse, ces expériences sont menées en confinement, selon les conditions de surveillance de l'Agence canadienne d'inspection des aliments. Comme pour les expériences de première génération, elles sont les seules autorisées en extérieur au pays. 

Pour Armand Séguin, les cultures d'AGM méritent débat. C'est une question éthique, dit-il. Le fait même de faire de telles recherches, et, plus encore, de les amener à un stade de commercialisation, est un choix économique et politique. 

Il croit cependant en l'acceptabilité sociale de cultures d'arbres par cisgénèse. Si on arrivait par exemple à produire des arbres qui résistent à la présence de contaminants chimiques ou de produits pétroliers, et qu'on utilisait ces arbres pour décontaminer des sols, qu'en penserait la population? 

Ou encore, si ces manipulations permettaient à des espèces de résister à certains insectes exotiques? Un frêne qui résisterait à l'agrile du frêne?

Une chose est certaine selon lui, c'est que «la planète est de plus en plus petite», et que malgré toutes les précautions prises aux frontières, il y aura toujours de nouvelles maladies et des insectes exotiques à combattre... pour lesquels la génomique des arbres peut être un atout précieux. 

Un commerce seulement autorisé en Chine

La Chine est le seul pays au monde à avoir autorisé la culture commerciale d'arbres génétiquement modifiés (AGM), des peupliers auxquels on a inoculé la toxine biologique de Bacillus thuringiensis pour les rendre résistants au longicorne asiatique. On peut toutefois penser que ce n'est qu'une question de temps pour que d'autres États autorisent eux aussi ce commerce.

Outre le Canada, la liste des pays chercheurs compte les États-Unis, le Brésil, la France, la Belgique, la Finlande, le Japon et la Nouvelle-Zélande.

Chez nos voisins du sud, qui sont les champions mondiaux en matière de plantes agricoles génétiquement modifiées, près de 200 demandes d'essais d'AGM confinés en champs avaient été approuvées en 2008, couvrant 12 États. Plus d'une quinzaine d'espèces d'arbres étaient testées avec divers traits génétiques, dont la modification de la lignine, la résistance aux ravageurs et la tolérance au froid.

Au Brésil, des eucalyptus poussant 40 % beaucoup plus vite que leurs pendants «naturels» sont testés par la compagnie FuturaGene (http://www.futuragene.com/en/overview.aspx). L'entreprise collabore avec une papetière brésilienne qui possède les terres où sont faits les essais, ce qui laisse entrevoir un modèle de commercialisation. Ces arbres peuvent servir à la fabrication de papier, de carburant ou de granulés pour centrales électriques.

Dans un document publié en 2009, le groupe environnemental Greenpeace disait croire que les problèmes potentiels posés par la dissémination d'arbres GM dans l'environnement pourraient être plus graves que ceux appréhendés pour les plantes agricoles, à cause de leur durée de vie plus longue et de leur plus grande capacité de propagation. 

«L'impact des arbres GM sur les forêts pourrait être aussi important que celui des coupes à blanc», disait l'organisation. 

Partager

À lire aussi

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer