Comment l'agriculture performante engendre la faim

Marcel Mazoyer, ingénieur agronome et coauteur de La... (terrethique.org)

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Marcel Mazoyer, ingénieur agronome et coauteur de La fracture agricole et alimentaire mondiale, était de passage au Ve Congrès mondial des agronomes mercredi à Québec.

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(Québec) Les multinationales de l'agroalimentaire prétendent pouvoir enrayer la faim dans le monde avec des systèmes de production de plus en plus performants. Et si justement c'était cette performance qui engendrait la malnutrition?

Marcel Mazoyer, ingénieur agronome et coauteur de La fracture agricole et alimentaire mondiale, a livré mercredi une impressionnante démonstration des effets pernicieux de la production alimentaire basée sur des impératifs de marché. Devant les participants au Ve Congrès mondial des agronomes réunis à Québec, il a démonté un à un les mécanismes qui font que les bas prix créent la pauvreté.

D'abord quelques constats :

- 70 % des quelque 800 ou 900 millions d'individus souffrant de faim chronique sur la planète sont des paysans. L'autre 30 % est composé quant à lui en partie de ruraux qui ont abandonné la terre pour aller bidonvilliser les villes;

- seule une minorité d'agriculteurs ont accès à des systèmes mécanisés permettant une forte productivité. Il n'y a au total que 28 millions de tracteurs pour

2,7 milliards de population agricole;

- la performance accrue des uns a entraîné une baisse marquée des prix de revient, et ce sont ces bas prix qui déterminent les marchés mondiaux;

- la situation est amplifiée par les investissements massifs des financiers dans les pays où les terres et la main-d'oeuvre ne coûtent presque rien.

Conséquence: les paysans les moins performants sont à la merci des prix édictés par les 10 à 15 % les plus performants. Au bout du compte, les plus petits crèvent de faim, ou encore ils abandonnent la terre et vont grossir les lots de chômeurs urbains. Cela, alors que les besoins en nourriture ne font qu'augmenter avec la population et une demande accrue pour des protéines animales.

Pour M. Mazoyer, la solution qui s'impose est de protéger (il n'aime pas le mot supporter) le revenu des agriculteurs lorsqu'ils sont en difficulté.

Il croit également qu'avec le libre-échange, on évince tous les paysans les moins protégés du monde, puisque le prix international, aligné sur le prix de revient des plus performants, ne peut jamais convenir aux autres.

Les plus marginaux doivent être les plus soutenus, et c'est d'eux que doivent venir les hausses de productivité. Car «plus on accroît la productivité des plus riches, plus on fabrique des pauvres».

Il a donné l'exemple au Soleil de l'Europe de l'Ouest qui, après la Seconde Guerre mondiale, a importé massivement ses denrées agricoles. Pour empêcher les agriculteurs européens de fermer boutique, on a mis des tarifs douaniers, parfois à 100 %. Cela, combiné à une politique de plein emploi et d'indexation des salaires sur les gains de productivité. La politique agricole fait partie de cet ensemble.

Aux États-Unis, «on le fait sans le dire, avec des aides directes». Au Canada, pays exportateur, la gestion de l'offre est une autre réponse, mais pas nécessairement transposable partout dans le monde, dit-il.

L'Afrique de l'Ouest pourrait ainsi former un marché commun pour protéger ses agriculteurs, dit celui qui, au passage, écorche certains économistes de l'Organisation de coopération et de développement économiques ou de la Banque mondiale, «qui n'ont rien compris».

Que sont les agronomes devenus?

En l'espace de 30 ans, les agronomes québécois sont passés du statut de partenaires privilégiés de l'État dans un projet d'autosuffisance alimentaire à celui d'employés de l'entreprise privée, s'éloignant de plus en plus des grands intérêts publics.

Ce constat n'émane pas d'un sociologue de gauche, mais du grand patron de la Coop fédérée, dont le chiffre d'affaires annuel de 7,5 milliards $ en fait le chef de file du secteur alimentaire québécois. Claude Lafleur s'adressait mercredi aux spécialistes de l'agronomie réunis en congrès avec un double chapeau, puisqu'il est lui-même agronome.

Beaucoup de ces professionnels sont nostalgiques, dit-il, de la période où 50 d'entre eux desservaient 100 000 petites entreprises. Aujourd'hui, ces mêmes 50 sont au service de quelques corporations, alors que l'agriculture échappe au contrôle du monde politique au profit du milieu financier.

«Aucune société ne peut se départir d'un maximum de contrôle de sa production agricole», a aussi mentionné celui qui dit avoir «un parti pris presque viscéral» en faveur des systèmes de gestion de l'offre.

La volatilité des prix, la nécessité de s'adapter constamment à de nouvelles technologies, de répondre aux demandes croissantes des consommateurs qui ne sont pas toujours cohérents avec leurs beaux principes lorsque vient le temps d'acheter sont autant de contraintes à la production, croit-il. Dans un tel contexte, le modèle coopératif est certainement une voie à suivre selon lui, même si elle n'est pas la seule.

L'homme dit par ailleurs ne pas croire que l'avenir de la production alimentaire passe par le biologique, par l'agriculture urbaine ou la condamnation des organismes génétiquement modifiés. Il invite les agronomes à prendre la parole publiquement dans ces débats, à faire davantage valoir leurs connaissances.

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