Les choux et les carottes d'un couple de Drummondville ont fait le tour du Québec. Leur potager, qui couvre l'entièreté de leur terrain de façade, de la maison jusqu'au trottoir, s'est attiré les foudres de la municipalité, qui les enjoignait de gazonner au moins 30 % de cette surface. Finalement, les jardiniers ont obtenu un sursis jusqu'au 1er septembre, non sans que leur histoire ait suscité de nombreuses réactions.
L'enjeu principal : l'aménagement de la façade de la maison. Entre les tenants de l'agriculture urbaine sans restriction et les amoureux de gazon taillé bien droit ou de grandes entrées pavées, les arguments fusent, et il est écrit dans le ciel que plusieurs municipalités seront «mises à l'épreuve».
Québec fait partie de ces villes qui interdisent les potagers en façade. La culture maraîchère est permise en cour arrière, en cour latérale et en «cour avant secondaire», ainsi que l'on désigne le côté d'une maison située à l'angle de deux rues. Mais pas en façade, confirme le porte-parole Jacques Perron.
Toutefois, lorsqu'on «gratte» un peu, on s'aperçoit qu'un certain flou, pour ne pas dire un flou certain, entoure ce qui est permis ou pas.
Absence de définition
En l'absence de définition du terme potager dans le règlement, il faut se référer à la définition habituelle dans le dictionnaire, a mentionné M. Perron après vérification. Laquelle se résume à un «jardin où l'on cultive des plantes potagères pour la consommation». Donc, pas de référence à la superficie ni à la forme d'aménagement.
Ironiquement, il est clairement permis de cultiver uniquement des fleurs à la place du gazon. Pourquoi pas des légumes? Mystère et boule de gomme.
Une telle exclusion signifierait également qu'il est interdit d'aménager sa façade avec des arbres fruitiers, des fines herbes, un couvre-sol en thym, une haie de framboisiers... On s'en doute, il y a probablement beaucoup de citoyens en infraction. «La Ville n'agit toutefois que sur dénonciation et n'a pas d'inspecteurs qui sillonnent les rues pour vérifier quel type de plantes les gens font pousser», précise M. Perron.
Et, ainsi qu'il le dit, «il revient aux citoyens de sensibiliser les élus» par rapport à des règlements qui apparaissent dépassés.
Question de goût
Ultimement, l'affaire semble se ramener à une question de goût. Or, en la matière, on le sait, les interprétations peuvent être nombreuses. Au fait, demandent certains, est-ce qu'un large stationnement asphalté où se côtoient deux voitures, un gros véhicule récréatif et un véhicule tout-terrain est plus acceptable qu'une rangée de plants de tomates?
On le voit, le débat ne fait que commencer, et plusieurs s'en réjouissent. L'agronome Lili Michaud, auteure de plusieurs livres sur le jardinage, voit dans cette situation une occasion en or de faire avancer le débat afin de renverser «ce règlement archaïque qui n'a pas sa raison d'être en 2012».
Elle-même possède un «aménagement comestible» sur le devant de sa maison de Québec. La différence avec un potager? Celui-ci intègre des produits maraîchers dans un aménagement qui est habituellement ornemental. Donc, à travers les fleurs vivaces, on retrouve du chou kale, des bettes à carde, des poivrons, des choux de Bruxelles, des asperges, plusieurs fines herbes et même des courges qui grimpent sur le balcon.
À la suite d'un appel lancé pour Le Soleil par l'entremise de l'organisme Les Urbainculteurs, plusieurs personnes nous ont aussi signalé l'existence de potagers occupant toute la devanture d'une maison, à Québec comme à Lévis.
Dans cette dernière ville, la coordonnatrice à l'information Lise Routhier était incapable en fin de journée mardi de dire avec certitude ce qu'il en était, mais elle promettait de nous donner la réponse mercredi.
Les vertus environnementales du gazon
Volontiers dénigré par les tenants de l'agriculture urbaine, le gazon joue un rôle environnemental qui ne doit pas être négligé, avance l'horticulteur Bertrand Dumont.
Celui qui a écrit de nombreux livres agit aussi comme porte-parole pour la Fédération interdisciplinaire d'horticulture ornementale du Québec, qui représente aussi bien les paysagistes que les semenciers de gazon, de fleurs ou de légumes.
Selon lui, le dossier est loin d'être blanc ou noir et doit être nuancé. Le gazon est le couvre-sol le plus économique qui soit. Sur un terrain en pente en particulier, il permet de retenir le sol et empêche la terre de se retrouver dans les égouts pluviaux, dit-il.
La Fédération est pour l'agriculture urbaine, dit sa présidente, Lise Gauthier. Toutefois, elle plaide surtout pour un équilibre. Si tout le monde se met à avoir des potagers en façade au détriment des arbres, lesquels permettent de contrer les îlots de chaleur, on aura peut-être habillé Paul mais déshabillé Jacques, dit-elle.
Quoi qu'il en soit, l'organisation recommande toujours de suivre la réglementation municipale et de s'informer avant de faire un aménagement.
Agriculture urbaine
Pour une organisation comme Les Urbainculteurs, l'interdiction de faire un potager à l'avant de la maison est en rupture avec le mouvement actuel pour l'agriculture urbaine. De grandes villes américaines l'encouragent et vont même plus loin que la culture de fruits et légumes, en permettant les poules et même les chèvres, souligne Marie Eisenman.
Dominique Bernier, des Amis de la Terre, espère que l'événement de Drummondville sera l'occasion pour les citoyens de prendre conscience de l'anachronisme de certains règlements municipaux et de faire avancer la cause. Elle salue d'ailleurs le rôle joué par le couple concerné.
Deux pétitions circulent d'ailleurs pour appuyer ces derniers, l'une lancée par les jardiniers eux-mêmes, qui avait recueilli mardi midi 3300 noms, et l'autre venue d'au-delà des frontières, de l'organisation Kitchen Gardeners International, qui en était à 10 400 noms.