Industrie porcine en crise: du jamais-vu

Stéphane Fillion, 40 ans, et Diane Bélanger, 38... (Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve)

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Stéphane Fillion, 40 ans, et Diane Bélanger, 38 ans, appréhendent l'avenir. «On est en arrêt de paiement», explique Stéphane.

Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve

(Québec) Confrontés à des crises successives depuis quelques années, les producteurs de porcs du Québec crient à l'aide. Alors que plusieurs se demandent s'ils seront encore là à la fin de l'année, d'autres assistent impuissants à la saisie de leurs avoirs par leurs créanciers. Le monde agricole se sent abandonné à son sort, dans l'indifférence du monde urbain. Le Soleil a rencontré des producteurs, et tented'expliquer les causes de cette crise.

«Tu dis quoi à un gars qui t'appelle et qui menace de sauter en bas de son silo?»

Les yeux brillants d'émotion, l'agronome-conseil Denis Champagne ressemble à un gars qui dort mal. Depuis 20 ans qu'il conseille les producteurs de porcs, il n'a jamais vu de situation semblable.

De son bureau de Saint-Elzéar, en Beauce, l'homme a un regard privilégié sur l'industrie porcine, très importante dans la Chaudière-Appalaches. Et il constate que ça va très mal. Des drames, il dit en voir tous les jours.

Le matin de notre rencontre, il a encore rencontré un client qui venait tout juste d'apprendre qu'il avait 15 jours pour rembourser sa marge de crédit de 185 000 $. À défaut de le faire, la banque saisissait la ferme et la maison familiale où vivent les parents et leurs quatre enfants, ainsi que celle des grands-parents, voisine de la leur.

«Trois générations dans la rue. C'est aberrant», s'exclame le conseiller avec une rage mal contenue.

«Quand la Davie ferme, le gars s'en va chez lui avec du chômage», compare-t-il. Les agriculteurs, eux, se retrouvent dans la rue, sans assurance-emploi puisque ce sont des entrepreneurs. Direction: aide sociale...

Au cours des ans, il lui est arrivé de «fermer des fermes», et il s'en dit fier, parce que ces cultivateurs n'étaient plus capables de suivre la cadence. C'était un service à leur rendre. Mais aujourd'hui, ce n'est plus de cela qu'il s'agit. D'excellents agriculteurs se retrouvent au bord de la faillite.

Michel Berthiaume, de Saint-Elzéar, a déjà remporté l'Ordre du mérite agricole décerné annuellement par le gouvernement à un producteur s'étant particulièrement distingué.

«Là, c'est la déchéance. On est habitué d'avoir des hauts et des bas, mais depuis quatre ans, on est toujours dans le négatif. On n'arrive plus à retrouver la rentabilité», témoigne l'homme de 54 ans, qui se dit au bord de la faillite.

Il critique la Financière agricole qui impose une importante surprime aux agriculteurs pour rembourser son déficit dans un délai trop rapide. Il n'est pas seul à tenir ce discours.

Stéphane Fillion, 40 ans, et Diane Bélanger, 38 ans, appréhendent eux aussi l'avenir. Le couple a cinq enfants et en garde trois autres. «On est en arrêt de paiement», explique l'homme. La ferme est en garantie, ainsi que leur maison et celle du père de Stéphane, qui a entrepris de transférer l'entreprise à son fils, qui représente la quatrième génération sur la terre de Saint-Nazaire.

«La pression est forte», confie M. Fillion.

Le marché va mieux, les producteurs s'enfoncent

Alors que le marché de la viande s'est enfin mis à remonter et que les perspectives de croissance de la consommation mondiale n'ont jamais été aussi bonnes, un nombre important de producteurs de porcs sont confrontés à une crise de liquidités sans précédent, et plusieurs doivent mettre la clé dans la porte. Cherchez l'erreur...

Les causes de la crise actuelle sont multiples, ont expliqué au Soleil de nombreux intervenants. En tête de liste, toutefois, reviennent la force du dollar canadien, la hausse vertigineuse du prix du maïs, et l'importance des surprimes à payer au programme d'assurance stabilisation.

Relativement récentes, ces causes sont venues se greffer à un contexte déjà difficile, alimenté par l'impact financier des nouvelles normes environnementales et par des problèmes de santé (circovirus et grippe H1N1), créant une enfilade de mauvaises années.

Dans un cycle normal, dit Alain Pouliot, de la Financière agricole du Québec, il y a deux bonnes années, une moyenne et une mauvaise. Mais là, dit-il, les crises s'accumulent sans donner de répit aux producteurs.

Depuis 2010, pourtant, les prix de la viande de porc ont commencé à augmenter de façon significative et les perspectives pour l'été sont excellentes, selon Pierre Falardeau, directeur général du Centre de développement du porc du Québec.

Mais ces hausses ne parviennent pas à compenser celle du maïs, boosté par la demande pour l'éthanol, qui monopolisera cette année 30% de la production américaine de cette céréale. Or, l'alimentation représente au moins 60% des coûts de production des éleveurs.

La force du dollar canadien nuit quant à elle aux exportations, qui ont représenté l'an dernier 60% de la production québécoise de 7,5 millions de têtes.

Déjà, au premier trimestre de cette année, il s'est abattu au Québec 100 000 cochons de moins que l'an dernier à pareille période, une diminution de 5,3%.

Pour la Fédération des producteurs de porcs du Québec et l'Union des producteurs agricoles (UPA), le programme gouvernemental d'assurance stabilisation du revenu agricole géré par la Financière agricole est au coeur du problème.

Le président de l'UPA, Christian Lacasse, reproche à la Financière d'avoir ramené la période de remboursement du déficit accumulé de 690 millions $ de 15 à 4 ans, ce qui entraîne une surprime beaucoup trop élevée. Plusieurs producteurs ont d'ailleurs déclaré au Soleil être étranglés. La Financière con­teste pour sa part ce calcul et maintient que le remboursement est calculé sur 15 ans.

Les programmes actuels sont mal adaptés aux besoins, selon plusieurs, et la crise aura emporté un grand nombre de fermes avant qu'ils ne produisent leur effet. Elle sévit d'ailleurs autant dans le boeuf et l'agneau-mouton, selon Christian Lacasse, qui affirme depuis des mois que le Québec pourrait perdre jusqu'à 4000 fermes (sur 30 000) si rien n'est fait pour renverser la situation.

***

La fin des fermes familiales?

Bien des observateurs s'inquiètent de la montée d'un modèle d'exploitation agricole de type industriel, au détriment de la ferme familiale.

La «mode» est de plus en plus au modèle de ferme dit d'intégration, dans lequel un producteur possède à la fois la meunerie qui fabrique la moulée, les porcs, et l'abattoir, ou une partie de celui-ci.

Bien souvent, il n'est pas propriétaire des lieux d'élevage, et il paie des fermiers à forfait pour s'occuper des cochons. Ce système fait vivre environ 800 familles au Québec. Bien que certains vivent aussi des difficultés, la crise actuelle profiterait à plusieurs intégrateurs parce qu'ils achètent des troupeaux à rabais lorsque les banques les saisissent.

«C'est tout le modèle des fermes familiales qui est menacé, croit l'agronome-conseil Denis Champagne. Est-ce qu'il y a trop de producteurs? Peut-être. Mais dites-le! Y a personne qui donne d'orientation!» déplore-t-il.

Pour d'autres, le principe du modèle d'intégration est vu comme une voie d'avenir. La Coopérative fédérée, qui possède 80% des actifs d'Olymel, le plus important abattoir au Québec, vient d'annoncer la mise en place d'une organisation de la production sur cette base, de la génétique jusqu'à l'abattage, mais sous une forme coopérative, dans laquelle les producteurs demeureraient indépendants, tout en devant se plier à des normes de production bien précises.

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