Le Québec paie pour s'appauvrir

De gauche à droite, le président et chef... (Le Soleil, Yan Doublet)

Agrandir

De gauche à droite, le président et chef de la direction de Meubles South Shore, Jean Laflamme, et le président et chef de la direction de Covéo, Louis Têtu.

Le Soleil, Yan Doublet

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

(Québec) «Partager la pauvreté, ce n'est pas souhaitable, mais payer pour s'appauvrir, c'est encore pire!»

À l'occasion d'une allocution coup de poing prononcée mardi devant les membres de la Chambre de commerce et d'industrie de Québec, les entrepreneurs à succès Louis Têtu et Jean Laflamme ont remis en question la capacité des gouvernements à comprendre les mécanismes de création de richesse et les notions assurant la pérennité économique de la collectivité.

Ils ont notamment mis en lumière l'aide apportée par les paliers de gouvernement à l'entreprise française de développement, d'édition et de distribution de jeux vidéo Ubisoft «qui profite de la générosité des Québécois, mais aussi de notre déficience en mathématiques», a soulevé Louis Têtu, président et chef de la direction de Covéo.

Alors que les entreprises québécoises peinent à trouver les compétences nécessaires pour déployer leurs avantages technologiques, les gouvernements subventionnent des entreprises étrangères qui recrutent les perles rares québécoises et qui rapportent avec elles, au siège social à Paris ou ailleurs dans le monde, une grosse pointe de la tarte des retombées économiques.

Le propos de Louis Têtu et de Jean Laflamme - président et chef de la direction de Meubles South Shore - portait sur l'urgence de numériser et de robotiser les entreprises québécoises. Il en va, selon eux, de l'avenir et de la prospérité de la Belle Province.

«Ça nous prend une économie québécoise forte, a martelé Louis Têtu. Il faut accroître notre magot collectif. La création de richesse est le seul moyen qui va nous permettre - ainsi qu'aux générations futures - de nous payer des hôpitaux, des écoles, des mesures de soutien social, etc.»

Ce «magot collectif», le Québec va le faire grossir non pas en se comportant comme un sous-traitant de grandes multinationales, mais en développant une réelle économie dite de propriétaire. «Une économie où l'on encourage d'abord les entreprises et les citoyens d'ici, ceux et celles qui paient des taxes ici», résume Louis Têtu dont l'entreprise est un leader mondial dans le domaine des logiciels de recherche intelligente et de recommandation analytique pour les entreprises.

«Ce n'est pas du protectionnisme, intervient Jean Laflamme. Nous ne proposons pas la fermeture de nos marchés. Seulement de faire des choix courageux afin de préserver nos entreprises et d'assurer un avenir prometteur aux générations qui nous suivront.»

Qui numérisera le Québec?

Or, une question trotte dans la tête des deux entrepreneurs depuis belle lurette. 

Qui va numériser le Québec?

«Dans le secteur des technologies, il n'y a pas de création d'emplois. Seulement du déplacement d'un secteur à l'autre ou d'une entreprise à l'autre. Nous vivons le plein emploi. Notre société accuse un déficit de ressources professionnelles qui a atteint un seuil critique», a dénoncé le grand patron de Covéo. «Ça fait une décennie que nous le disons et nous commençons à être tannés.»

C'est en France que Meubles South Shore doit aller chercher les talents en technologie dont le fabricant de meubles de Sainte-Croix-de-Lotbinière a besoin pour continuer son virage Web entrepris il y a quelques années et qui lui a permis de créer 500 emplois. Alors que la plupart des grands fabricants de meubles québécois ont rendu l'âme, Meubles South Shore vend aujourd'hui ses produits sur Amazon, Walmart et Lowe's.

«De façon stratégique et déterminée, il faudra en arriver à garder nos talents de l'univers du numérique pour nos entreprises et pour nos institutions», a fait valoir Louis Têtu.

Parmi les talents locaux tant recherchés par les entreprises, plusieurs s'activent au sein de sociétés étrangères qui ont pignon sur rue dans la Belle Province. Des entreprises pour lesquelles les gouvernements ont déroulé le tapis rouge et déplié des liasses de billets verts pour les attirer au Québec.

Double appauvrissement

C'est le cas d'Ubisoft.

D'entrée de jeu, les deux hommes d'affaires ont convenu qu'ils ne voulaient pas faire le procès d'Ubisoft. Ils l'ont répété deux fois plutôt qu'une : Ubisoft est une belle entreprise et ne fait rien de mal.

«Au cours de l'exercice financier 2016, Ubisoft a reçu la somme de 111 millions $ de nos gouvernements. Pour être clair, il ne s'agit pas d'actions qui nous rendent, nous, les Québécois, propriétaires d'Ubisoft. Il s'agit de subventions», a expliqué Louis Têtu.

«Au cours des dernières années, Ubisoft a généré en France un bénéfice net de 440 millions $ et a reçu 344 millions $ du Québec. Ça veut dire que l'on paie 70 % du montant qui apparaît à la ligne du bas du bilan d'une entreprise française.»

Louis Têtu refuse de lancer la pierre aux politiciens qui, à l'époque, ont conclu ce marché avec Ubisoft. La situation de l'emploi, à ce moment-là, n'était pas la même qu'aujourd'hui. Il fallait créer de nouveaux emplois. Et il y avait la concurrence fiscale que se livraient les différents gouvernements sur la planète pour attirer dans leur cour les grands joueurs de l'industrie des jeux vidéo.

«Ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi on embarque dans une chose comme ça alors que, clairement, on n'a rien à gagner. Pire encore, au terme de l'équation, on s'appauvrit. 

«Voilà un bel exemple de double appauvrissement. D'une part, on paie à une entreprise française 25 000 $ par tête pour faire travailler au Québec 3800 talents. Et pendant ce temps-là, comble de l'ironie, nos entreprises, comme Meubles South Shore, se rendent en France pour recruter des travailleurs français.»

Pour les deux entrepreneurs, le message est clair. 

«Nos ressources et nos talents, nous devons les garder au Québec et ensuite exporter nos produits et services à l'extérieur pour importer de la richesse chez nous. Nous comptons sur environ 60 000 personnes qualifiées en technologie et nous avons besoin de tout un chacun. Il en faut davantage. Tous les secteurs de l'économie québécoise en ont besoin.»

La révolution numérique bouscule tout sur son passage

«La plus grande société de cinéma au monde ne possède pas de salle. La plus importante compagnie d'hébergement ne possède pas d'hôtel. Pas plus que le plus grand détaillant ne possède de magasin ou que le géant du transport de personnes n'a de taxi. Vous avez compris que je parle de Netflix, d'Airbnb, d'Amazon et d'Uber.»

Pour Louis Têtu, la numérisation des entreprises bouleverse les modèles d'affaires.

En investissant 45 millions $ au cours des dernières années pour se consacrer exclusivement au commerce électronique, Meubles South Shore imite ces multinationales dont personne ne connaissait l'existence il n'y a pas si longtemps encore.

Évidemment, Meubles South Shore n'a pas de magasin. Ni de salle de démonstration.

«Mais la compagnie de Jean Laflamme vend sur Amazon grâce au marketing digital. On devrait être très fier de ça. Beaucoup plus fier que de la venue d'IKEA à Québec d'ailleurs!» n'a pu s'empêcher d'exprimer le patron de Covéo.

Pour les deux dirigeants d'entreprise de la région de Québec, les changements provoqués par la révolution numérique sont d'une «brutalité» impardonnable. «Elle renverse totalement les modèles d'affaires traditionnels et provoque l'émergence de nouvelles entreprises dont les façons de faire sont guidées par l'efficacité et la facilité d'exécution pour les utilisateurs.»

Aucune entreprise, privée ou publique, ne s'en tirera.

«À moins que les dirigeants fassent preuve de naïveté ou d'ignorance», note Louis Têtu qui, par ailleurs, n'arrive pas à se faire à l'idée que le dossier Santé Québec ne soit pas encore terminé.

«On est rendu à 2,4 milliards $ avec ce projet. Avec une telle somme, Elon Musk envoie des fusées vers la planète Mars!»




publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer