La fougue de Sophie

Pour Sophie Brochu, pdg de Gaz Métro, la... (Le Soleil, Erick Labbé)

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Pour Sophie Brochu, pdg de Gaz Métro, la vulnérabilité a parfois sa place dans la gestion d'une entreprise et au sein d'un conseil d'administration. «On n'a pas besoin de prétendre qu'on sait tout.»

Le Soleil, Erick Labbé

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(Québec) Sophie Brochu vient à peine de s'attabler pour l'entrevue, dans un restaurant de l'avenue Maguire, que c'est elle qui pose la première question. «Pouvez-vous me parler de vous? J'aime savoir à qui je parle.» Une entrée en matière quelque peu déconcertante pour le journaliste habitué à procéder à l'inverse, mais qui dénote le tempérament direct et la curiosité de notre interlocutrice.

Franche, soucieuse de l'autre, adepte d'un style de gestion en collégialité, capable d'autodérision, Sophie Brochu est aussi une femme débordante d'énergie, à l'image de la passion qu'elle voue depuis 25 ans à la filière énergétique, un enjeu majeur pour la planète dans les prochaines décennies.

C'est au contact d'un professeur de l'Université Laval, Antoine Ayoub, aujourd'hui à la retraite, qu'est né cet engouement, lors de ses études en sciences économiques. «Il a été un guide académique, une source d'inspiration à sa manière. Il était très appliqué, très concret dans sa façon d'expliquer les choses. Il parlait de l'OPEP [Organisation des pays exportateurs de pétrole], des sept soeurs [les sept compagnies pétrolières qui se sont partagé le monde en 1928, lors d'une partie de chasse], du jeu des firmes. Il s'est alors ouvert devant moi une grande porte sur ma compréhension de l'énergie dans la vraie vie et sur ce qu'elle pouvait apporter à la société. J'ai étudié ce domaine avec beaucoup de bonheur.»

Sur la patinoire

Sophie Brochu a baigné précocement dans le monde des affaires. Son grand-père a longtemps tenu un magasin général à Saint-Henri-de-Lévis. «Il se faisait payer en animaux et venait les faire abattre à Québec», raconte-t-elle. La passation des pouvoirs à trois des fils Brochu, dont son père, a mené à la naissance de l'entreprise Les Salaisons Brochu, toujours en activité.

Sophie Brochu avoue que ses parents lui ont laissé vivre, à elle et à son frère aîné, «une vie d'enfant». «J'ai beaucoup de gratitude pour ça. Ils n'ont pas essayé de faire quoi que ce soit à travers nous. Ils voulaient juste qu'on soit heureux dans ce qu'on allait faire. Ils ont été patients parce que, dans mon cas, ç'a pris du temps à me trouver...», glisse-t-elle, amusée.

Sophie Brochu avoue ne jamais avoir eu de plan de carrière. «Mais un plan de vie, oui. Il ne faut pas être spectateur de sa propre vie.» La phrase fétiche de son père l'accompagne dans son cheminement: «Pour compter, il faut être sur la patinoire.» La jeune Sophie ne saute pas souvent son tour sur la glace et n'hésite pas à foncer au filet.

Alors qu'elle étudie à l'Université Laval et travaille comme serveuse au restaurant Pacini, côte de la Fabrique, elle offre ses services comme pigiste à la section économie du Soleil. Pour 400 ou 500 $, qu'on finit par lui payer sans qu'elle n'ait rien demandé, elle pond une demi-douzaine de textes de vulgarisation sur des thèmes d'actualité. «Ça m'a donné le p'tit kick starter pour mettre dans mon CV.»

Puis, un été, en route pour une entrevue comme guide touristique sur le Louis-Jolliet, elle décide d'aller frapper, de but en blanc, à la porte de la Société québécoise d'initiatives pétrolières (SOQUIP). La rondelle roule pour elle : un stagiaire français vient de refuser un poste pour cause de service militaire. Elle est embauchée comme analyste financière, gravit les échelons et devient, en 1992, vice-présidente de la société d'État. Elle fait la découverte de l'univers politique, côtoie les Robert Bourassa, John Ciaccia, Lise Bacon. Cinq ans plus tard, elle se joint à Gaz Métro, où elle deviendra pdg en 2007.

À 51 ans, elle avoue qu'être une femme ne lui a pas rendu la tâche plus difficile dans son cheminement professionnel. «Je n'ai jamais eu à souffrir d'une once de misogynie. J'ai beaucoup de gratitude pour les générations de femmes précédentes qui ont ouvert le chemin.»

Sophie Brochu adore son travail. Et le mot est faible. «Ma définition du bonheur, c'est de faire quelque chose que tu aimes, dans une place que tu aimes, avec du monde que tu aimes. C'est ça que je vis.» C'est avec verve et passion qu'elle peut vous entretenir, non seulement de Gaz Métro, «une shop formidable», mais aussi de la baisse du prix du baril de pétrole, du rapprochement entre Moscou et Pékin sur le plan énergétique, ou de la Chine, qui est en train de faire main basse sur les ressources du continent africain.

La femme d'affaires parle aussi avec beaucoup d'empathie du travail de son entreprise auprès des familles sans le sou du quartier Hochelage-Maisonneuve, à Montréal. Les besoins sont criants. «Ce n'est pas parce qu'un enfant naît dans la pauvreté qu'il est démuni intellectuellement pour autant», lance-t-elle, vantant la hausse des interventions pendant la petite enfance, une étape charnière dans le développement. «Je n'ai pas eu d'enfant, mais je m'en occupe de beaucoup. C'est ma façon de donner au suivant. Mais je ne le fais pas pour combler un manque.»

L'entrevue dure depuis plus d'une heure. Il est près de 16h. Sophie Brochu doit se rendre à l'Université Laval pour un hommage, ô coïncidence, à son «guide académique», le prof Ayoub. «Merci à vous de vous intéresser à nous. Vous savez, je ne fais pas ça souvent...», glisse-t-elle, au sujet de l'entretien qui a dépassé le strict cadre économique.

«Parler au monde»

«Si j'ai accepté, c'est parce que Québec, c'est un peu chez moi, je me sens près des miens. Mais il y a aussi une raison un peu plus ésotérique. On présente trop souvent les gens d'affaires comme n'ayant pas de coeur, comme si on existait en dehors de la société. Mais ce n'est pas ce que je vois autour de moi. C'est vrai que le monde des affaires s'est isolé. C'est juste qu'on est tellement pris qu'on n'a pas le temps de lever la tête et de parler au monde.»

Un détour par le Conservatoire

On devine dans l'allure de Sophie Brochu, dans sa façon de s'exprimer, un fond de comédienne. Or, justement, avant de tomber dans la marmite énergétique, la femme d'affaires a pensé un moment faire carrière dans le monde artistique.

Après sa sortie du Collège de Lévis, où elle a foulé les planches sous les bons conseils de Denis Bernard et de Robert Lepage, Sophie Brochu est admise au Conservatoire d'art dramatique de Québec. «J'aurais aussi pu faire philo ou socio, car je voulais comprendre comment l'univers et la société fonctionnaient.»

L'aventure dans l'institution du Vieux-Québec ne durera qu'un an. Elle croise Guylaine Tremblay, alors étudiante dans la cohorte devant elle. La jeune Sophie comprend rapidement que son avenir est ailleurs.

«J'ai découvert que je n'étais pas du tout comédienne, même pas une artiste. Je n'étais pas assoiffée de vivre de mon art coûte que coûte. Ce qui me stimulait, c'était d'être avec des artistes, de m'ouvrir à la créativité. C'est pour cette raison que je suis partie [pour étudier à l'Université Laval]. J'ai toutefois gardé contact avec des gens du milieu qui sont devenus des amis.»

La politique, «jamais!»

Pas demain la veille que vous verrez Sophie Brochu à l'Assemblée nationale ou au Parlement. «La politique? Jamais de la vie! J'ai beaucoup de respect pour ceux qui en font parce que ça nécessite un don hallucinant de soi. On peut changer des choses en politique, mais moi, compte tenu de mes quelques talents et de mes gros défauts, j'ai plus de chances de contribuer à la société dans le boulot que je fais, plutôt qu'en politique.» Quant à son avenir professionnel, elle se sent tout à fait maître de son destin. «Je vais être là [chez Gaz Métro] jusqu'à ce que je sente que ça prend quelqu'un d'autre. À ce moment-là, je n'hésiterai pas une seconde [à partir].»

En rafale

  • une personnalité
Louise Arbour [l'ex-juge et haute-commissaire des Nations Unies des droits de l'homme]. Une femme exceptionnelle, courageuse et équilibrée, avec une éthique de vie, et qui pense de manière holistique.

  • un auteur
Pablo Neruda. La créativité du personnage et sa manière de la verbaliser m'impressionnent.

  • un film
Le facteur [Il Postino, l'histoire d'amitié entre un facteur et le poète Pablo Neruda, réalisé par Michael Radford, en 1994].

  • une pièce de théâtre
Le Cercle de craie caucasien, de Bertolt Brecht. L'histoire d'un juge qui doit décider de la maternité d'un enfant. 

  • un musée
Là, on pourrait se parler longtemps... J'aime tous les musées que je fréquente. Mon coup de coeur va toujours au dernier que j'ai visité. J'aime les villes qui mettent l'art dans la rue. J'aime beaucoup l'art public.

  • une chanson
Smile [tirée des Temps modernes de Chaplin et reprise par plusieurs interprètes, dont le plus connu est Nat King Cole].

  • une ville
Toutes celles que je n'ai pas visitées.

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