«Pierre a été le premier employé embauché par Manac en 1966, alors que l'entreprise opérait dans la grange de mon père, Marcel», raconte Charles Dutil, visiblement heureux d'immortaliser le moment en compagnie de cet employé comptant 46 années de loyaux services.
Plus tôt, au cours de l'entrevue accordée au Soleil, M. Dutil expliquait comment le fabricant de semi-remorques s'y était pris, au cours des 10 dernières années marquées entre autres par la hausse de la valeur du huard par rapport au dollar américain, pour maintenir le plus grand nombre d'emplois à Saint-Georges. Des jobs pour Pierre Deblois et 600 autres Beaucerons.
Il aurait été tellement plus économique de transférer l'ensemble de la production au sud de la frontière! «Saint-Georges, c'est chez nous, plaide Charles Dutil. Je ne voulais pas me retrouver, moi et ma famille, en Chine ou au Missouri.»
À regarder les chiffres, il semble que rien n'a changé chez Manac, qui conçoit et fabrique des semi-remorques régulières et spécialisées pour les secteurs du transport routier, des travaux forestiers, de la construction et de l'agriculture.
En 2002, l'entreprise possédait trois usines et fournissait un gagne-pain à 1000 personnes. Dix ans plus tard, elle compte toujours trois usines et 1000 employés. Pourtant, rien n'est plus pareil. Oui, Manac a toujours trois usines, mais une seule au Canada. Celle de Saint-Georges, évidemment. Les installations d'Orangeville (Ontario) et de Trois-Rivières ont fermé leurs portes en 2003 et en 2011. L'entreprise beauceronne a plutôt mis le cap sur les États-Unis.
En 2002, elle faisait l'acquisition des actifs de CPS Trailers à Oran, au Missouri. Puis, en 2007, l'entreprise construisait une nouvelle usine à Kennett, toujours dans l'État du Missouri.
Les 1000 employés sont maintenant dispersés à Saint-Georges (600) et aux États-Unis (400). «Tous ces changements ont été apportés pour faire face à la réalité économique nord-américaine», affirme Charles Dutil en soulignant que la concurrence dans l'industrie des semi-remorques venait principalement des États-Unis. «Grosso modo, un employé à Saint-Georges nous coûte 30 % plus cher qu'un travailleur dans une usine située dans le Midwest américain», fait-il valoir. «Oui, les salaires sont plus élevés ici, mais il y a aussi pour nous, les employeurs, les coûts liés aux congés, aux vacances et aux contributions sociales de toutes sortes», ajoute celui qui, demain et vendredi, témoignera de son expérience de dirigeant d'une entreprise manufacturière en pleine transformation dans le cadre d'une activité de l'École d'entrepreneurship de Beauce.
Pour «protéger» l'usine de Saint-Georges de l'impitoyable concurrence américaine, Manac a choisi d'y fabriquer des produits plus spécialisés en plus petite quantité pour laisser à ses installations américaines le soin de produire le matériel roulant de haut volume pour lequel l'usine québécoise n'est plus suffisamment compétitive.
Manac, qui, est-il encore utile de le rappeler, ne fait plus partie de la famille Groupe Canam depuis que cette dernière a choisi, en 2004, de se concentrer sur ses activités de construction et de vendre sa division de semi-remorques à Charles Dutil et au Fonds de solidarité FTQ, réalise 60 % de sa production dans la Beauce et 40 % au Missouri.
La sortie de l'enfer
L'industrie du camionnage a vécu un calvaire au cours des dernières années. «À partir de la fin de l'année 2008 jusqu'à la première partie de 2010, notre industrie a connu un creux historique», expose Charles Dutil. La crise financière a forcé les compagnies de transport à reporter aux calendes grecques le renouvellement de leur flotte de semi-remorques. Des géants de l'industrie ont plié les genoux. Ce fut le cas, entre autres, de Trailmobile, dont Manac a pu mettre le grappin, en 2009, sur la marque de commerce, des équipements de production et des inventaires. «Comme mon père le dit toujours, si une récession ne sert pas à faire un peu de ménage, à quoi sert-elle?»
Selon la revue spécialisée Trailer/Body Builders, les 25 plus gros fabricants nord-américains de semi-remorques ont livré, en 2011, pas moins de 215 815 unités. Il s'agit d'une augmentation de 78 % par rapport à 2010. C'est encore loin des résultats de 2006, alors que 282 750 unités étaient sorties des usines.
Dans le cas de Manac, qui figure au septième rang des fabricants nord-américains de semi-remorques, il a fabriqué 6500 unités en 2011, soit une hausse de 59 % comparativement à l'année précédente.
«C'est ce que l'on peut appeler la sortie de l'enfer de notre industrie», affirme Charles Dutil. «2012 sera aussi une année de croissance pour Manac et pour l'industrie en général, mais à un rythme plus modéré.»
Il s'attend à livrer près de 7000 unités cette année.