Sorte d'«équivalent nucléaire d'Hydro-Québec», Énergie atomique Canada est une société de la Couronne fédérale qui vend des services et de la technologie nucléaires - notamment les réacteurs Candu, comme celui de la centrale Gentilly-2. En mai 2009, la télé publique CBC révélait que le gouvernement Harper cherchait à se départir d'une partie d'EACL, soit la division qui fabrique et vend les Candu. La recherche et le développement demeureraient à la charge du fédéral.
Et puis... Et puis pas grand-chose. D'après les informations qui ont filtré dans les médias, seules les firmes SNC-Lavalin et Bruce Power ont montré de l'intérêt. Dans le premier cas, SNC vend déjà des services d'ingénierie nucléaire - et sa porte-parole Claudia Martin a confirmé que son employeur était toujours intéressé par EACL. Bruce Power possède quant à elle deux centrales nucléaires (huit réacteurs au total) en Ontario; l'un de ses propriétaires est d'ailleurs Cameco Corporation, un gros exploitant de mines d'uranium, ce qui lui ferait une bien belle «intégration verticale». Jointe par Le Soleil, la compagnie a cependant refusé de commenter les «spéculations sur des occasions d'affaires potentielles».
Mais aucune des deux entreprises n'a dépassé le stade de l'«intérêt», et tout le monde s'entend sur un point : ce hiatus fait mal à EACL. «Personne ne va vouloir acheter de réacteur à EACL tant qu'on ne saura pas qui est le prochain propriétaire de sa division Candu», explique Jan Carr, ancien patron de la Régie de l'énergie de l'Ontario - province qui tire la moitié de son électricité de centrales nucléaires. Cela signifie donc que le carnet de commandes d'EACL s'amenuise petit à petit, et «je pense qu'on a dépassé le point [où la société d'État commence à perdre sa main-d'oeuvre hautement qualifiée, faute de travail à lui donner]», estime-t-il.
«On a ici une compagnie dont la valeur est principalement liée à son expertise, donc à ses employés, alors sa valeur décline à mesure qu'elle en perd», dit M. Carr, qui se dit favorable à une privatisation «bien menée».
En outre, ajoute Marcel Lacroix, docteur en génie nucléaire qui enseigne maintenant à l'Université de Sherbrooke et qui a déjà travaillé pour EACL, «l'industrie nucléaire, c'est un peu comme l'aéronautique : c'est une industrie où les gouvernements appuient massivement leurs compagnies nationales. Il y a Boeing aux États-Unis, Bombardier ici, Airbus en Europe...» Et de la même façon, General Electric est le joueur dominant dans le marché des réacteurs nucléaires chez l'Oncle Sam, comme EACL l'est au Canada et la compagnie française Areva l'est dans l'Hexagone.
Or, la volonté de vendre EACL, estime M. Lacroix, montre que «le Canada ne semble plus appuyer son industrie», ce qui lui rendrait la vie encore plus difficile.
Et c'est bien dommage, car les Candu ont plusieurs avantages très intéressants, dont celui de fonctionner à l'uranium non enrichi ou même avec un mélange de thorium (plus abondant que l'uranium et moins polluant) et de combustible usagé dont on ne sait plus trop quoi faire.
Des risques?
Mais de toute façon, est-il vraiment souhaitable de brader une partie d'Énergie atomique Canada au privé? Il y a quelques semaines, le syndicat des scientifiques et techniciens d'EACL, la Society of Professional Engineers and Associate (SPEA), faisait une sortie publique pour presser Ottawa d'y renoncer, invoquant les leçons à tirer de la crise nucléaire japonaise.
Là-bas, a souligné le v.-p. du SPEA, l'ingénieur Michael Ivanco, quand il est apparu que la situation devenait hors de contrôle, «TEPCO [la compagnie qui exploite la centrale Fukushima-1, N.D.L.R.] s'est tournée vers ceux qui ont fait le design de leurs réacteurs, General Electric, pour les aider à gérer la crise parce que ce sont eux qui connaissent le mieux ces réacteurs. C'est leur design. Et de la même façon, ce sont nos membres qui connaissent le mieux les Candu. [...] Nous risquons de perdre ces personnes-clés [en cas d'accident] si EACL est vendue».
En outre, renchérit le professeur aux HEC Pierre-Olivier Pineault, spécialiste du secteur de l'énergie et des privatisations, «le nucléaire, c'est à vrai dire impossible à privatiser [...] parce que quand il y a un problème, les propriétaires privés sont incapables d'y faire face financièrement. On l'a vu à Fukushima, où la nationalisation est maintenant envisagée. On l'a vu en Grande-Bretagne, où la faillite d'une compagnie a fait réaliser qu'on ne pouvait pas laisser une faillite se produire dans le secteur nucléaire. Alors, l'État est en quelque sorte pris en otage».
M. Pineault qualifie aussi de «douteuse» l'idée (pas neuve, il faut le dire) de léguer au privé la partie rentable d'une société d'État pour ne garder que les coûts - en recherche, entreposage des déchets, etc.