Des primes, des patrons et des scandales

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Le président et chef de la direction de Bombardier, Alain Bellemare

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(Québec) Derrière des portes closes, dans un chic bureau en haut d'une tour, des cadres supérieurs et un conseil d'administration se votent des primes de performance de plusieurs millions de dollars. Leur entreprise ne va pourtant pas bien du tout: elle perd beaucoup d'argent et vient de couper des postes à la tonne. En plus de recevoir une aide du gouvernement...

C'est le cas de Bombardier qui est décrit ici, vous croyez? Ça pourrait l'être. Mais ce pourrait être bien d'autres entreprises de par le monde: la liste des «scandales» de rémunération qui ont éclaté ces dernières années dans différentes sociétés est longue, allant des banquiers de Wall Street qui ont empoché des millions alors que leurs firmes étaient sur le respirateur artificiel jusqu'à l'empire de presse canadien Postmedia qui, en sévères difficultés financières, a allongé 3 millions de $ en «prime de rétention» pour garder cinq de ses dirigeants l'automne dernier - et trois sont à peine restés quelques mois...

Comment un milieu censé connaître la valeur de l'argent peut-il accoucher de pareilles histoires? Et qu'est-ce qui se passe dans la tête des dirigeants pour qu'ils considèrent normales des primes qui scandalisent tout le monde?

En soi, le fait de bien payer un dirigeant d'entreprise n'est pas mauvais, tempère l'homme d'affaires Michel Nadeau, directeur de l'Institut sur la gouvernance et membre du conseil d'administration de plusieurs compagnies. «Prenez le cas du Canadian Pacific: quand le président du CN, qui était vraiment très bon, a pris sa retraite, ils sont allés le chercher et en quelques années, il a rendu le CP aussi profitable que le CN. Un bon président, ça peut faire une énorme différence dans le succès d'une entreprise», signale-t-il.

Mais il y a un problème qui est assez répandu, dit-il, comme tous les experts interviewés par Le Soleil: au cours des années 90, on a observé un changement de culture dans le milieu des affaires et les conseils d'administration, qui doivent superviser le travail de la direction, n'osent plus toujours tenir tête aux gestionnaires «vedettes». Cela a coïncidé avec un changement dans la rémunération des dirigeants d'entreprises, payés de plus en plus en actions.

Résultat: en 1965, le 1 % des PDG américains les mieux payés gagnaient 20 fois plus que la moyenne des travailleurs, soit l'équivalent d'environ 800 000 $ (en monnaie d'aujourd'hui), selon des chiffres du Economic Policy Institute. Ce ratio était passé à 60 en 1989, et il est maintenant de plus de 300 (16 millions $ par année en moyenne en 2014).

«On en a mis, des balises, dit Jean Bédard, professeur en administration de l'Université Laval et titulaire de la Chaire de recherche en gouvernance de sociétés. Par exemple, on a demandé de divulguer l'information sur la rémunération de façon à ce que les actionnaires puissent le savoir et dire s'ils sont d'accord ou non. [...] Est-ce que ces mesures-là ont été efficaces? Un peu, mais pas tant que ça.»

La publication des salaires, notamment, a eu un effet pervers, dit-il. En encourageant la comparaison, cela a amené les entreprises sous la moyenne à augmenter la rémunération de leur patron, mais celles qui payaient déjà plus que les autres n'ont pas réduit le salaire de leurs cadres supérieurs.

Et puis, ajoute M. Nadeau, «souvent, vous arrivez dans une situation où vous perdez votre président. C'est comme si vous perdiez votre capitaine et que vous n'étiez pas capable de conduire le bateau. Alors il y a des gens qui viennent vous voir et vous dire: ''Oui je peux mener le bateau, mais il faut payer''. Et souvent, les gens dans ces entreprises ont tellement peur qu'ils acceptent tout. [...] Mais là je pense qu'on a atteint un point où il y a peut-être trop d'abus».

Compas moral

Les scandales de rémunération qui ont éclaté ces dernières années n'indiquent pas forcément que quelque chose cloche avec le «compas moral» des dirigeants d'entreprise, selon M. Bédard. «Il y a toujours eu des abus comme ça. Il n'y en a probablement pas plus maintenant, mais avec les rémunérations plus élevées depuis 20 ans, ça sort plus dans les médias et les impacts de ces fraudes-là sont plus grands. Ces salaires-là ont aussi pu augmenter la motivation à les commettre.»

Mais il est aussi possible que, pour des raisons psychologiques, le simple fait de se trouver dans une position de pouvoir contribue à brouiller les repères moraux, dit Stéphane Côté, professeur à l'École Rotman de gestion de l'Université de Toronto. «Quand on a beaucoup d'argent, on a moins besoin des autres, on a la possibilité de se payer toutes sortes de choses. Et ce que plusieurs études suggèrent, c'est que quand on a moins besoin autres, on fait moins attention à eux», dit-il.

Par exemple, une étude qui consistait à observer le comportement des conducteurs à une intersection a trouvé que 30 % des véhicules les plus luxueux (5 sur une échelle de luxe de 1 à 5) coupaient les autres, contre 5 à 10 % pour les quatre catégories de voiture. Une autre a trouvé que les gens plus riches et plus instruits sont moins bons que les autres à identifier l'émotion traduite par une expression faciale sur des photos. Une autre encore a montré que les gens des classes sociales aisées jugent moins sévèrement l'avarice que les autres.

«On n'a pas fait de recherche sur la rémunération des PDG comme telle, mais on a regardé l'effet du niveau d'inégalité dans ces choses-là. Ce qu'on a trouvé, c'est que dans les États américains ou les inégalités sociales sont les plus fortes, comme New York, la Californie et certains États du sud, les gens les plus fortunés là sont plus égoïstes, ils donnent moins aux autres, alors qu'on observe moins ces effets-là dans les États plus égalitaires. Et d'autres chercheurs ont obtenu des résultats assez similaires», dit M. Côté.

Quelques scandales récents

› Bombardier (2017) 

Alors que l'entreprise vient de recevoir 3 milliards $ d'aide publique et qu'elle prévoit supprimer 14 500 postes d'ici l'an prochain, l'opinion publique apprend que les cinq plus hauts dirigeants de Bombardier ont touché 32 millions $ en primes en 2016 (alors même qu'ils demandaient l'aide de l'État), soit 50 % de plus que l'année précédente. La compagnie a perdu près de 1 milliard $ l'an dernier.

Martin Winterkorn, en 2014... (AP) - image 3.0

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Martin Winterkorn, en 2014

AP

› Volkswagen (2016)

Même après avoir démissionné de son poste de grand patron de Volkswagen, dans la foulée du «dieselgate», Martin Winterkorn a reçu une prime de 6 millions $ l'an dernier. Et bien que l'entreprise a dû mettre de côté quelque 18 milliards $ pour couvrir les frais de ce scandale (VW trichait sur ses déclarations d'émissions polluantes), 12 des hauts placés du constructeur allemand ont touché des bonis totalisant 71 millions $ - dont 40 millions $ étaient sensément reliés à la «performance».

› AIG (2009)

En plein coeur de la crise financière de la fin des années 2000 qu'elle a contribué à créer, alors que la firme vient de perdre une somme record de 61 milliards $ au dernier trimestre de 2008 et de toucher une aide publique de 170 milliards, le géant de l'assurance AIG annonce son intention de verser un total de 165 millions $ en boni à ses employés dans toute l'entreprise. Les primes allaient de 1000 $ à 6,5 millions $.




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