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Oléoduc Énergie Est: «pas assez de spécialistes»

Alain (nom fictif), un ingénieur spécialisé dans l'industrie... (Photothèque Le Soleil)

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Alain (nom fictif), un ingénieur spécialisé dans l'industrie pétrolière, est convaincu qu'il est possible de rendre le pipeline d'Énergie Est encore plus sécuritaire, notamment près des cours d'eau. Mais il doute que cela se fasse, étant donné que les règles auxquelles l'industrie est soumise sont en grande partie écrites par l'industrie elle-même.

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(Québec) «Le principal problème, c'est le manque d'expertise au gouvernement. [...] À 78 000 $ par année dans le haut de l'échelle au lieu de 120 000 dans l'industrie, personne ne veut aller travailler au gouvernement.»

Alain (nom fictif), ingénieur, travaille depuis longtemps dans le domaine des pipelines. Il en a conçu, construit, inspecté. À ses yeux, il y aurait moyen d'améliorer le projet de pipeline Énergie Est pour le rendre encore plus sécuritaire, particulièrement aux endroits où il traverse des cours d'eau. Mais il doute fort que cela se fera parce que les normes auxquelles l'industrie des pipelines est soumise sont en grande partie écrites par l'industrie elle-même et parce que le gouvernement n'a «pas assez de spécialistes pour la challenger», a-t-il dit au Soleil, dans une des très rares entrevues accordées aux médias québécois par du personnel technique de cette industrie.

«Les points critiques pour un oléoduc, ce sont vraiment les cours d'eau. C'est là qu'est le problème. Si ça se déverse dans un champ, à la limite, je dirais qu'on s'en fout parce qu'après ça, on peut creuser et enlever assez de terre [qui sera ensuite décontaminée] pour qu'il n'y ait plus de problème. Alors l'important, ce sont les rivières : comment faire pour ne pas avoir de Kalamazoo 2?» demande l'ingénieur, en référence au déversement de 3,8 millions de litres de pétrole brut survenu en 2010 dans la rivière Kalamazoo, au Michigan, à la suite de la rupture d'un pipeline.

Or pour construire des oléoducs, on utilise une technique où «les tuyaux sont très cheaps comparativement aux tuyaux des gazoducs, explique Alain. On appelle ça de la plaque roulée : tu prends une plaque de métal, tu la roules [de manière à lui donner une forme de cylindre] et tu la soudes au milieu. [...] Donc ça te fait une soudure tout le long du tuyau», ce qui représente un point faible.

Les gazoducs, à cause du risque d'explosion qui vient avec le transport de gaz naturel, utilisent plutôt une autre technique, qui coûte environ 20 % plus cher, mais qui est plus sécuritaire, poursuit-il. Au lieu de plier des plaques, elle consiste essentiellement à faire des conduites moulées ou extrudées, qui ne portent alors pas de soudure sur toute leur longueur.

En outre, ajoute Alain, si la soudure n'est pas idéale pour construire des tuyaux, elle reste excellente pour les assembler bout à bout. C'est ce qui est fait pour les gazoducs, mais les oléoducs, eux, sont raboutés avec des joints boulonnés, moins sécuritaires. «Le problème, ce n'est pas la corrosion à long terme. J'en ai déjà analysé des conduites et les tuyaux eux-mêmes ne sont pas si corrodés que ça. Le problème, ce sont les joints boulonnés. Tout est là», dit Alain. Les fuites, quand il y en a, surviennent habituellement à ces endroits.

Si TransCanada voulait vraiment réduire pratiquement à néant les risques de déversement proche des cours d'eau, l'entreprise pourrait adopter cette technique à, disons, 1 km avant et après toutes les rivières importantes. Mais notons que la compagnie prévoit déjà souder tous ses joints.

Question de normes

Et c'est sans compter d'autres détails techniques qui pourraient amoindrir encore plus les risques. Mais le problème, note Alain, est que «la norme qui gère tous les pipelines au Québec et au Canada, c'est la norme CSA-Z662. Mais les personnes qui font ces normes-là, ce sont des gens de l'industrie. [...] Alors ont-ils la liberté pour faire plus? Ils vont te donner le minimum, et il y a une phrase magique dans le code qui dit : ce sera toujours l'ingénieur qui sera responsable d'aller au-delà.»

En toute justice, des vérifications faites par Le Soleil ont permis de constater que les agences de surveillance du fédéral et du provincial siègent elles aussi dans les comités qui rédigent et révisent la norme CSA-Z662, mais il reste évident que l'industrie y pèse lourd.

Notre ingénieur reste par ailleurs persuadé que le gouvernement provincial manque cruellement d'expertise pour superviser les pipelines sur son territoire. Le projet Énergie Est tombe sous la juridiction du fédéral parce qu'il enjambe plusieurs provinces, mais d'autres conduites relèvent du provincial. Des demandes du Soleil envoyées à l'Environnement et aux Ressources naturelles pour connaître quels sont leurs experts en pipelines et quelle est leur expérience n'avaient, au moment d'écrire ces lignes, pas eu de réponse.

Alain n'a pas voulu se prononcer sur l'expertise qu'il y aurait dans des instances fédérales comme l'Office national de l'énergie (ONE), mais dit que dans l'ensemble, les fonctionnaires ne font qu'appliquer les lois... qui réfèrent elles-mêmes aux normes CSA.

Notons à cet égard que dans un rapport publié en début d'année, le vérificateur général du Canada a relevé que l'ONE éprouvait «des difficultés à recruter et à maintenir en poste des employés qualifiés et expérimentés, surtout dans certains métiers très recherchés, comme l'ingénierie. Cette constatation est importante parce que l'Office doit pouvoir compter sur une expertise particulière pour approuver les projets de pipelines et vérifier si les pipelines sont aménagés et exploités en toute sécurité.»

+++

Précision (11 avril) : veuillez noter qu'une version antérieure de ce texte laissait entendre que les joints de l'oléoduc Énergie Est seraient uniquement boulonnés (comme le permet la norme CSA-Z662). Après vérification auprès de TransCanada, il appert qu'en plus des boulons, ces joints seront également soudés.

TransCanada se dit ouverte

Changer de technologie pour les traverses de rivière? A priori, TransCanada juge que son projet est déjà sécuritaire comme il est, particulièrement dans ces endroits critiques, mais l'entreprise n'écarte pas non plus cette possibilité.

«Quand on demande à nos ingénieurs si ce serait une bonne idée de prendre ce type de tuyaux-là [du type de ceux, plus sûrs, qui sont utilisés pour le gaz naturel], ils disent que les traverses de rivière sont déjà l'endroit le plus sécuritaire pour les pipelines. Les plus gros dangers, c'est quand des tiers peuvent toucher au pipeline par inadvertance, par exemple en faisant des travaux. Mais sous les rivières, c'est à peu près impossible», dit Jonathan Abecassis, porte-parole de TransCanada.

En ce moment, donc, l'usage de cette technologie pour traverser les cours d'eau ne fait pas partie des plans pour Énergie Est. «Mais toutes les options sont bonnes à examiner», dit M. Abecassis.

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