«Vous en avez qui aiment ça, mais c'est minime», dit Arnold Guérin, président de la FTQ-Construction, en entrevue téléphonique au Soleil.
Certes, les travailleurs apprécient la fraîcheur nocturne, qui leur permet de travailler sans suer leur déjeuner, leur dîner et leur souper. Mais plusieurs d'entre eux se classent dans la catégorie des oiseaux du matin et trouvent difficile de se coucher à l'heure où ils ont l'habitude de se lever. La gymnastique familiale devient particulièrement souffrante pour ceux qui ont des enfants en bas âge, constate M. Guérin.
Steve McNeil, directeur de projets chez EBC, confirme qu'il y a bien peu de mains qui se lèvent lors du premier appel de volontaires et qu'il faut généralement imposer l'horaire.
«Tu vas de nuit parce que tu veux travailler ou que t'es prêt à dépanner le boss», résume Jérôme L'Heureux, représentant de l'Union des opérateurs de machinerie lourde à Québec.
Il y a bien des primes prévues pour les horaires atypiques dans la convention collective du secteur génie civil et voirie, mais le différentiel tourne autour de 5 % du taux horaire selon les corps de métier. «Sur une paie, ça fait pas beaucoup plus que 20 piastres», déplore M. L'Heureux. Les fins de semaine sont plus intéressantes, car les ouvriers sont payés à temps double.
Contrairement à un emploi d'usine où le quart de nuit est stable, l'horaire des travailleurs de la construction varie souvent en fonction des contrats et des phases de travaux. Appelés à travailler de nuit sur de courtes périodes, plusieurs ne modifient pas leurs habitudes de vie avant la dernière minute. «Le truc, c'est de ne pas te coucher le premier jour. Quand le matin arrive, tu dors», explique l'un d'entre eux. Un autre raconte avoir carrément «oublié» de dormir à quelques reprises. Après une petite sieste, il s'est levé pour manger et est passé au travers de sa journée comme si de rien n'était.
Le Dr Marc Hébert, spécialiste des rythmes biologiques, professeur et chercheur associé au Centre de recherche de l'Institut universitaire en santé mentale de Québec, n'est pas surpris. Il le répète sans cesse: le corps humain est fait pour travailler le jour et dormir la nuit.
«Les travailleurs de nuit vont souvent prendre de moins bonnes décisions, faire des erreurs stupides qu'ils ne feraient jamais le jour», explique Dr Hébert. Et ne comptez pas sur leurs collègues pour les surveiller: ils sont dans le même état second!
La période la plus critique, où la vigilance est à son plus bas, arrive généralement vers 3h ou 4h du matin. Et le pire jour, c'est le troisième, alors que le déficit de sommeil se creuse. Des études ont démontré que les travailleurs de nuit dormaient rarement plus de cinq heures. Même ceux qui atteignent huit ou neuf heures de sommeil ne dorment pas aussi profondément qu'ils le feraient la nuit.
C'est que l'horloge biologique est très sensible et interprète à notre insu la lumière ambiante. Il suffit ainsi d'attraper le lever du soleil pour être synchronisé comme une personne de jour.
S'il estime difficile de renverser la tendance des chantiers routiers de nuit, car la population est d'accord avec le principe, le Dr Hébert croit qu'il faut aider les ouvriers à mieux dormir.
Tromper l'horloge biologique
Dans une usine, l'intensification de l'éclairage aide habituellement à tromper l'horloge biologique. Oubliez ça à l'extérieur. Il reste les lunettes orangées qui, portées au petit matin, freinent l'effet des premiers rayons du soleil sur le cerveau. Il serait également opportun d'ajuster les horaires pour éviter que des tâches dangereuses soient effectuées vers 3h ou 4h du matin.
Toutes ces considérations font du travail de nuit un enjeu en vue du renouvellement de la convention collective du secteur génie civil et construction. La FTQ-Construction veut de consulter ses membres pour savoir comment leur faciliter la vie dans le noir. Parmi les pistes potentielles, l'organisation du temps de travail et les primes salariales.