Le Soleil a eu recours à la Loi sur l'accès aux documents des organismes publics pour obtenir une compilation des accidents routiers dans «le parc», comme le désignent encore plusieurs Québécois. Le ministère des Transports du Québec ne voulait pas dévoiler les statistiques, car il estime prématuré de scruter le bilan avant que la route possède quatre voies sur toute sa longueur.
Pourtant, plus de 90 % des travaux d'élargissement sont maintenant exécutés. Des clôtures métalliques bloquant le passage aux grands cervidés (orignaux et chevreuils) ont également été installées sur une distance totale d'environ 70 kilomètres. Le chantier se conclura dans le secteur de Stoneham l'an prochain.
L'année où le bilan routier s'est considérablement amélioré, plus de la moitié des voies avaient été doublées. De 72 en 2008, triste record de la décennie, le nombre d'accidents est ainsi passé à 44 en 2009, puis à 46 en 2010, toujours entre Stoneham et Saguenay.
Pour éliminer les anomalies annuelles, il vaut mieux comparer ces résultats à la moyenne des cinq années précédentes, qui est de62 accidents. Cela donne une amélioration de plus de 25 %. Même en remontant au début des années 2000, la baisse atteint 20 %. Une seule fois, en 2001, il y a eu moins d'accidents, soit 38.
Le bilan routier publié chaque année par la Société d'assurance automobile du Québec (SAAQ), qui met l'accent sur le nombre de victimes plutôt que le nombre d'accidents, témoigne d'une embellie tout à fait comparable pendant la même période.
Les statistiques de 2011 ne sont pas encore disponibles. Les rapports d'accidents remplis par les policiers de la Sûreté du Québec transitent par la SAAQ, puis aboutissent dans les directions territoriales de Transports Québec pour être cartographiés. Il faut donc plusieurs mois avant que l'information ne revienne au central.
Des données préliminaires obtenues par Le Soleil auprès d'une source fiable font toutefois état d'une remontée spectaculaire, avec quatre accidents mortels (dont un suicide avéré) et 74 collisions avec blessés sur la route 175. Si ces données sont confirmées, 2011 deviendrait l'année la plus sombredepuis 2000.
La vitesse, une possibilité selon De Koninck
Pour le mathématicien Jean-Marie De Koninck, aussi président de la Table québécoise de la sécurité routière, les chiffres officiels de 2011 sont nécessaires pour que l'embellie soit considérée comme significative d'un point de vue statistique.
Si le nombre d'accidents demeurait sous la barre des 50, on pourrait parler de tendance, nous a-t-il confirmé. Si toutefois les nombres repartent à la hausse, il faudra s'interroger sur les causes. Le professeur d'université avance la possibilité que la vitesse ait joué un rôle.
En mai 2011, le ministère des Transports a en effet augmenté de 90 à 100 km/h la limite de vitesse sur la quasi totalité de la route de la réserve faunique des Laurentides. Et cela, même si la 175 à quatre voies ne colle pas à la définition d'une autoroute puisque les entrées et sorties se font directement aux intersections, sans passer par des bretelles. En janvier, la limite a été ramenée à70 km/h dans le secteur de L'Étape après trois accidents majeurs survenus en l'espace de six mois.
«Il est bien connu chez les scientifiques qui travaillent en sécurité routière que toute augmentation de 1 km/h de la vitesse moyenne pratiquée augmente le nombre de tués ou blessés graves de l'ordre de 3 %. Et cette règle est linéaire, ce qui signifie qu'une augmentation de 10 km/h de la vitesse pratiquée peut augmenter le nombre de tués ou blessés graves de l'ordre de 30 %. Bien sûr, on n'a pas eu une augmentation de 30 % (sur la route 175), mais cela est dû au fait que l'on a quatre voies et non deux», explique M. De Koninck.
Invité à commenter ses propres chiffres, le ministère des Transports a joué de prudence. «Il est trop tôt pour établir une comparaison statistique fiable», a répété le porte-parole Guillaume Beaurivage. Le gouvernement du Québec préfère attendre quelques années après la fin des travaux avant de tirer ses conclusions.
Un mégachantier à facture gonflée
L'argument de la sécurité a été invoqué tant par les Bleuets partisans d'une nouvelle route à quatre voies que par les partis politiques provinciaux lors du lancement du mégachantier de la route 175 entre Québec et Saguenay. L'objectif était notamment de réduire les collisions frontales, souvent mortelles, et les rencontres fortuites avec la grande faune, au premier chef les orignaux. Entre 2006 et 2013, date prévue de la fin des travaux, plus de 160 kilomètres de chaussée auront été doublés et des clôtures à orignaux placées aux endroits les plus fréquentés par la grande faune. La facture finale dépassera le milliard de dollars, soit le double de ce qui avait été anticipé par les péquistes et qui aura finalement été réalisé par les libéraux.