D'où vient l'expression «remigration»?

Le politologue Jean-Yves Camus note que la différence... (Archives AFP, Kenzo Tribouillard)

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Le politologue Jean-Yves Camus note que la différence entre ce qui se passe au Québec aujourd'hui et ce qui a été vécu en Europe est que le Front national, du temps de Jean-Marie Le Pen (photo), proposait déjà l'inversion des flux migratoires avec pour slogan «Quand nous arriverons, ils partiront».

Archives AFP, Kenzo Tribouillard

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(Québec) Des banderoles avec l'expression «remigration» ont fait leur apparition aux quatre coins de la capitale au début de la semaine. Si les Québécois n'étaient pas familiers avec ce terme, issu d'une droite désirant voir les immigrants retourner dans leur pays, les Européens le connaissent depuis quelque temps déjà. Un politologue français et expert de l'extrême droite, Jean-Yves Camus, nous parle de ses origines, des groupes qu'il étudie et des liens que ceux-ci tissent à travers le monde. Entrevue.

Q Pouvez-vous me parler des origines du terme «remigration», quand l'avez-vous aperçu pour la première fois sur le continent et qui l'a employé en premier?

R Le mot «remigration» signifie retour, forcé ou non, des étrangers non européens, voire des citoyens non européens d'origine, vers le pays où ils ont leurs racines. Les militants du Bloc identitaire l'ont utilisé dès le début des années 2010 et Laurent Ozon, militant identitaire non membre du Bloc, a fondé en 2013 un «Mouvement pour la remigration». Ceci étant, le mot ne peut être compris sans référence à la théorie du «grand remplacement», élaborée par l'écrivain Renaud Camus en 2010 dans son Abécédaire de l'In-nocence. L'idée de Renaud Camus est que l'immigration ne doit plus être pensée comme un phénomène économique, mais comme un phénomène de substitution progressive de la population «de souche» par des allogènes qui vont finir par devenir majoritaires et par imposer leurs moeurs sur notre sol. Sans en faire un complot, il voit l'immigration comme un mouvement encouragé par les élites acculturées pour détruire la civilisation française et européenne. Dès lors, les identitaires ne voient qu'une réponse possible : la mise en oeuvre d'une inversion des flux migratoires, pour sauver la culture et le mode de vie européens.

Q Voyez-vous des similarités et des différences entre ce qui se passe présentement au Québec et ce qui a pu être vécu en Europe?

R La différence essentielle est que le Front national (FN), du temps de Jean-Marie Le Pen, proposait déjà l'inversion des flux migratoires avec pour slogan «Quand nous arriverons, ils partiront». Et il recueillait 19 % sur cette base, ce qui est énorme. La seconde différence est historique : nombre de militants de la remigration avec qui j'ai parlé évoquent comme justification le fait que la remigration forcée a déjà existé, lorsqu'un million de «pieds-noirs» d'Algérie ont été obligés de fuir en métropole en 1962. Voilà la preuve, me disent-ils, qu'il existe un précédent qui rend la chose faisable. Sauf que la France a accueilli les pieds-noirs alors que les pays d'où notre immigration est originaire n'ont aucune intention de récupérer leurs ressortissants et qu'il ne s'agit pas d'un million de personnes, mais de plusieurs dizaines de millions à l'échelle européenne.

Q Quels sont les liens entre les groupes d'extrême droite européens avec ceux d'ailleurs? 

R Les identitaires sont désormais présents dans plusieurs pays européens, avec comme matrice le Bloc identitaire français. Le FN fait partie d'une Alliance Européenne pour la Liberté qui fédère les partis nationaux-populistes représentés au Parlement européen. Mais le FN récuse l'idée de «grand remplacement», Marine Le Pen lui trouvant des relents complotistes. Elle est sur une ligne très strictement assimilationniste, qui accepte une immigration réduite, contingentée, à la condition que les arrivants se fondent complètement dans la culture française. Les extrêmes droites européennes et américaines sont assez étanches, d'abord parce que l'anti-américanisme est répandu au sein de la première, ensuite parce que la culture américaine est considérée comme une sorte de sous-produit de la culture européenne, corrompue par la marchandisation, la massification et l'absence de profondeur historique. La Alt-Right américaine, elle, a appris à connaître les idées identitaires européennes et leurs slogans et symboles, mais elle reste un mouvement autochtone, dont les racines sont dans une tradition nativiste, suprémaciste et isolationniste proprement américaine.

Q Au Québec nous n'avons pas encore de parti politique comme le FN qui s'affiche si ouvertement contre l'immigration. Cela va-t-il nécessairement se produire? 

R Vu de France, le paysage politique québécois semble assez stable et laisser peu d'espace à la création d'un mouvement mono-thématique centré sur le refus de l'immigration. Tout dépend en fait de la manière dont les partis mainstream se saisissent (ou non) des sujets comme l'immigration et le multiculturalisme. En Europe, c'est largement parce que les conservateurs ont fait l'impasse dessus, par craindre d'enfreindre le politiquement correct, que l'extrême droite a prospéré. 

Q Que doivent faire ou éviter de faire les politiciens pour éviter d'attiser ces groupes d'extrême droite?

R Il faut accepter de débattre de tous les sujets clivants, ce qui est sans doute plus facile hors d'une Europe qui reste prisonnière de l'histoire des années 30-40, de sorte que toute affirmation nationale forte, toute référence à une culture dominante, aux racines chrétiennes de la culture européenne, est entachée dès le départ d'une suspicion de racisme. Il faut aussi évier de tomber dans le piège d'un «antifascisme» militant inopérant parce que bourré de slogans surfaits qui font référence à la «bête immonde» et aux «années noires» : les populismes européens par exemple, sont aussi une réponse à une vraie crise de la représentation politique dans la démocratie représentative, à une vraie déconnexion des élites intellectuelles, médiatiques et politiques par rapport aux conséquences de la mondialisation libérale sur les classes populaires. 

Q Sont-ils réellement dangereux? Est-ce que les médias les démonisent? Et nous, comme médias, devrions-nous moins en parler lorsqu'ils s'affichent? 

R Les médias font leur métier de rapporter les faits, dès lors qu'ils donnent la juste mesure du phénomène : inutile de faire passer pour un rassemblement de masse ce qui n'est qu'un meeting de groupuscules! Mais attention aussi : ce sont parfois des groupuscules, le FN en était un dans les années 70, qui anticipent des évolutions sociétales et politiques futures, il serait donc bête de ne pas prêter attention à ce qui se passe aux marges du spectre idéologique.




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