Agressions dénoncées après 30 ans: une «boîte à souvenirs» enfin vidée

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Pascale Parent a peint Tornade lacrymale pendant le processus qui a conduit à la condamnation de son agresseur.

Collaboration spéciale, Geneviève Gélinas

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Geneviève Gélinas

Collaboration spéciale

Le Soleil

(Gaspé) «Ma fille, il y a des choses pires que ça dans la vie.» De dépression en dépression, Pascale Parent s'est répété ces paroles de sa mère pendant 30 ans, avant de porter plainte pour les agressions sexuelles subies à l'âge de 12 et 13 ans. Le refoulement lui a empoisonné la vie, mais le processus judiciaire arrivé à sa fin lui permet d'envisager un avenir plus serein.

C'est arrivé de 1986 à 1988 à Cap-Chat en Gaspésie. La jeune Pascale allait souvent chez sa soeur, de 15 ans son aînée, et son mari. C'est lui, Jean-Noël Synnett, qui l'a agressée. Un jour où Mme Parent est assise sur le divan, il glisse une jambe sous la couverture qui la couvre, met un pied sous elle et frotte sa vulve.

L'année suivante, ils repeignent une chambre ensemble. Il met sa main dans ses sous-vêtements et la masturbe. Mme Parent le masturbe aussi par-dessus ses vêtements.

Un autre jour, pendant une partie de cache-cache, M. Synnett va derrière un banc de neige avec sa belle-soeur. Il prend sa main et fait des gestes de va-et-vient sur son pénis.

Mme Parent en parlera à sa mère quelques années après les faits. Mais elle n'était «pas disponible émotionnellement» à l'époque, sait aujourd'hui Mme Parent.

Fin 2015, pendant un stage en éducation spécialisée, Mme Parent s'occupe d'un adolescent soigné par le Centre jeunesse, qui a subi des agressions sexuelles. «J'ai vu ses rapports psychologiques, ce qu'il a développé, le stress et la honte. J'ai vu que je suis comme je suis à cause de ça. Je n'ai pas été capable de refermer la boîte à souvenirs. Je faisais des cauchemars.»

Mme Parent se présente au Centre d'aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS). «Pour la première fois, j'ai avoué.» «Avouer», comme si c'était elle, l'agresseur. «C'est insidieux comme processus parce que c'est la victime qui se sent coupable, qui a honte, qui se retrouve avec un fardeau. C'est toujours la victime qui se défend.»

Au poste de police, par la suite, elle décrit les gestes subis. «Je n'avais jamais dit en mots ce qu'il m'avait fait. J'ai tellement pleuré. C'est comme si ce n'était plus en dedans de moi, comme si ce poids n'était plus là. Mais je n'étais pas bien de ne plus l'avoir.»

Pourquoi avoir attendu 30 ans? Même si sa soeur a divorcé depuis, M. Synnett demeure le père de sa nièce et de son neveu. «Qu'est-ce que ça va faire à ma famille? Est-ce qu'on va encore avoir des partys de Noël où tout le monde va être là? J'avais honte. Je me demandais : "qu'est-ce que les gens vont dire?"», s'est-elle demandé.

«Ma fille, il y a des choses pires que ça dans la... (Infographie Le Soleil) - image 2.0

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Infographie Le Soleil

Mme Parent décrit l'enquête préliminaire comme «un des pires moments» de sa vie. «L'avocat de la défense a décidé de me cuisiner. Il te demande la couleur du divan, la couleur de la couverte, s'il faisait beau dehors. Et il te la repose.»

Soulagée d'avoir été crue

Le 9 mars dernier, le juge a rendu son verdict. «Le témoignage de la plaignante m'est apparu fiable, crédible», a-t-il dit. Il a déclaré Jean-Noël Synnett coupable d'agression sexuelle, d'attouchements et d'incitation à toucher une personne de moins de 14 ans. Mme Parent ressent «un grand soulagement d'avoir été crue». La peine de son agresseur : neuf mois de prison fermes.

La sentence n'a pas guéri Mme Parent. Elle a pris les moyens pour y arriver, dont l'art-thérapie. Sur les murs de sa maison, deux toiles : Tornade lacrymale et Cicatrice. Elle tricote, aussi. «Dans les mailles, je mettais les émotions qui remontaient. J'étais stressée, je tricotais. Je pleurais, je tricotais.»

Par l'intermédiaire du CALACS, Mme Parent rencontre d'autres victimes pour les aider.

En décembre 2016, Mme Parent est tombée en congé de maladie, incapable de se concentrer. Elle tente d'obtenir des indemnités de l'IVAC (Indemnisation des victimes d'actes criminels). Un programme mal adapté, dit-elle, aux victimes d'agressions sexuelles. «Il faut dénoncer dans les deux ans, sinon tu dois justifier pourquoi tu as attendu.» Six mois après sa demande, elle n'a pas de réponse. «J'ai toute ma tête, mais je pense à ceux qui n'ont pas la force de se battre. C'est décourageant.»

Aux victimes, Mme Parent dit : «Qu'on soit un homme ou une femme, il faut aller chercher de l'aide. Il ne faut pas rester seul avec ces boîtes à souvenirs, qui sont nocives. Peu importe l'âge qu'on a et le temps passé depuis que ça s'est produit.»

***

La fin de l'histoire

Jusqu'à mercredi, le nom de Pascale Parent était frappé d'une ordonnance de non-publication parce qu'elle était mineure au moment des agressions. Elle a fait les démarches pour la faire lever. «C'est la dernière étape de mon processus. Je vais mieux, j'ai un suivi psychologique. Ça va me permettre de parler de mon histoire sans déroger à la loi. Il y a beaucoup de tabous [sur les victimes d'agressions]. Je ne viens pas d'un milieu défavorisé, j'ai de l'éducation. J'aimerais servir d'inspiration à d'autres victimes pour qu'elles dénoncent ou aillent chercher de l'aide.»

Mme Parent recommencera à travailler à la mi-août. Ses deux toiles peintes en pleine tourmente prendront le chemin du CALACS. «Ça me rappelle des souvenirs qui font mal.» Elle en a suspendu une nouvelle qui représente sa guérison, avec de la texture et des médailles. «Il y a des marques, des cicatrices, mais j'ai pu mettre mes médailles à travers.» 

***

Dénonciations en forte hausse

Le cas de Pascale Parent n'est pas isolé. Depuis trois ans, les dossiers ouverts par le Centre d'aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) de la Gaspésie ont plus que doublé. La région occupe aussi le triste troisième rang pour le nombre d'infractions sexuelles.

Le CALACS avait rencontré 23 nouvelles victimes en 2013-2014. L'année suivante, c'était 44 et en 2015-2016, 54 nouveaux dossiers ont été ouverts. L'année qui vient de finir a été tout aussi occupée, observe Annick Bouchard Beaulieu, directrice par intérim du CALACS. Les dénonciations vues dans les médias inspirent des victimes, croit-elle. «Ça reste tabou, mais elles voient qu'elles ne sont pas seules.»

Les victimes qui vont jusqu'au bout, comme Pascale Parent, demeurent rares. Sur les 54 personnes aidées par le CALACS l'an dernier, seulement 5 ont porté plainte à la police.

Les témoignages vus dans les médias incitent les... (Collaboration spéciale, Geneviève Gélinas) - image 5.0

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Les témoignages vus dans les médias incitent les victimes à porter plainte, croit Annick Bouchard Beaulieu, directrice par intérim du CALACS de la Gaspésie.

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La norme est que 10 % des agressions commises sont dénoncées, affirme Mme Bouchard Beaulieu. «La lourdeur du système envers les victimes, les longs délais, c'est dur pour elles.» Tout comme les causes remises : «Ma victime, ça fait deux jours qu'elle ne dort pas, ne mange pas parce qu'elle sait qu'elle devra témoigner.»

«Il n'y a pas assez de prévention auprès des juges, des avocats de la défense, même si certains sont très courtois. Les victimes se font matraquer», ajoute la directrice.

Le taux d'infractions sexuelles en Gaspésie et aux Îles est de 83,3 par 100 000 habitants, un taux 28 % au-dessus de la moyenne québécoise, qui s'élève à 65. La région occupe le troisième rang de la province, derrière l'Abitibi-­Témiscamingue (100,1) et la Côte-Nord (117). «C'est un mal pour un bien. Je pense que c'est parce qu'il y a plus de dénonciations ici», dit Mme Bouchard Beaulieu.

Les cas d'inceste sont plus fréquents en proportion en Gaspésie et aux Îles. Le CALACS observe «majoritairement des cas d'inceste», confirme sa directrice.

«On a une grosse proportion, ces temps-ci, de jeunes qui s'agressent entre eux, ajoute-t-elle. J'ai l'impression que c'est la méconnaissance de la sexualité. Depuis qu'il n'y a plus de cours d'éducation sexuelle, ils vont utiliser la pornographie comme cours.»

Le CALACS réclame des fonds pour embaucher un intervenant homme. Mme Bouchard Beaulieu rencontre les patients du Centre L'Escale de Sainte-Anne-des-Monts, un établissement qui reçoit des toxicomanes de tout l'Est-du-Québec. «Si je mettais dans mes statistiques tous les hommes de L'Escale qui m'ont parlé, ce serait 45 % de ma clientèle.»




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