Grande mosquée: un survivant amer envers l'opposition

Saïd El-Amari a été plongé dans un coma... (Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve)

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Saïd El-Amari a été plongé dans un coma artificiel pendant quatre semaines après avoir reçu une balle à l'abdomen lors de l'attentat à la Grande Mosquée de Québec, le 29 janvier.

Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve

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(Québec) « On a eu beaucoup de soutien de la part des partis au pouvoir, mais des partis d'opposition, ça a été le silence radio. »

Saïd El-Amari a été grièvement blessé lors de l'attentat au Centre culturel islamique de Québec (CCIQ) le 29 janvier. Il a passé deux mois à l'hôpital, dont un dans un coma artificiel. Quand il a été tiré d'affaire, il s'est informé auprès de ses frères du CCIQ pour savoir comment les autorités avaient géré l'événement. Ce qu'il a entendu ne lui a pas plu. 

« Le gouvernement a été génial. Mais à part les formalités au début, "on condamne l'attentat", ça a été le silence radio du côté des partis de l'opposition. Il n'y en a pas un qui s'est présenté devant la communauté pour dire : "Nous aussi, on est là, si vous avez besoin d'aide." Rien », déplore le Marocain d'origine âgé de 38 ans. 

Une information validée par le président du CCIQ, Mohamed Labidi, qui tient cependant à préciser que Québec solidaire a fait sa part. « Ils sont venus et ont fait une contribution pour les victimes, affirme-t-il. Les autres n'ont rien fait. On l'a remarqué. On aurait souhaité voir tout le monde. »

« Ces gens-là portent aussi une partie du blâme, nous, on n'oublie pas l'histoire de la Charte [des valeurs] du Parti québécois. On n'oublie pas que l'ADQ, qui est l'ancêtre de la CAQ, a joué sur l'identité pour gagner des élections. La CAQ aussi a beaucoup de positions qu'on n'aime pas », affirme Saïd El-Amari que Le Soleil a rencontré chez lui à Duberger la semaine dernière alors que la famille célébrait le ramadan. 

Le miraculé de l'attentat s'explique mal cette attitude. « C'est décevant, laisse-t-il tomber. C'est juste le geste de venir vers la communauté. On ne s'attendait pas à recevoir de l'argent... Dites-nous : "On est avec vous, si vous avez besoin de quoi, on est là." Ça fait du bien. » 

Il se sent rejeté par une certaine partie de la classe dirigeante. « Ces partis politiques-là, ce ne sont pas des pions, il y a des populations qui sont en arrière, qui votent pour eux, qui espèrent accéder au pouvoir. On aurait aimé ça que la société soit d'accord sur un sujet, nous sommes passés par une crise qui n'est pas facile et qui a touché tout le monde. Mais on voit que ces gens-là sont absents. Montrez-moi que je fais partie des calculs. Montrez-moi que je suis un citoyen à part entière qui a besoin de soutien dans un moment difficile », renchérit le père de quatre enfants âgés de 7, 10, 13 et 17 ans.

Le blâme s'adresse également aux partis de l'opposition à Ottawa. « Je devais recevoir un appel de Gérard Deltell. Il était censé m'appeler pour de l'aide que j'aurais eue besoin, mais il ne m'a jamais contacté », relate la femme de Saïd El-Amari, Khadija Dardari, toujours amère de ce rendez-vous raté. 

Beaucoup de solidarité des Québécois

Mais si le couple en veut à certains politiciens, il n'a que de bons mots pour les « Québécois de souche » desquels il dit avoir ressenti « beaucoup de solidarité et de bons sentiments ». « On dirait que ça nous a rapprochés », fait remarquer Mme Dardari. Son mari juge crucial de poursuivre sur cette lancée et d'en profiter pour apprendre à mieux se connaître afin de se respecter davantage. 

Il ne tarit plus d'éloges à l'égard du personnel de l'Hôpital de l'Enfant-Jésus où il a séjourné pendant de longues semaines. « J'ai développé une relation extraordinaire avec les médecins et les infirmières. Ça m'a aidé à passer au travers », témoigne celui qui a été plongé dans un coma artificiel pendant quatre semaines après avoir reçu une balle à l'abdomen. 

Le malheur s'est acharné sur le patient El-Amari puisque peu de temps après son réveil et alors qu'il remontait tranquillement la pente, il a été victime d'un empoisonnement à un médicament qui a brûlé sa peau au troisième degré, une affection rare nommée syndrome de Stevens-Johnson qui peut occasionner la mort. Cette deuxième épreuve en peu de temps a été éprouvante pour la famille qui en avait déjà vu de toutes les couleurs.

Il est difficile aujourd'hui, pour un oeil extérieur, de voir les traces qu'ont laissées les balles d'Alexandre Bissonnette sur le corps du chauffeur de taxi qui a déménagé à Québec, il y a près de 15 ans pour suivre celle qui deviendra sa future femme. Mais si physiquement il peut crier victoire, psychologiquement rien n'est réglé. « J'ai beaucoup de difficulté à aller à la Grande Mosquée, j'entends encore les balles », évoque-t-il, très troublé par le souvenir. Avant de reprendre ses activités professionnelles, il compte s'occuper de cet aspect de son rétablissement qui, finalement, s'avérera probablement le plus ardu.

La crainte d'un arrêt Jordan

Si Alexandre Bissonnette réussit à éviter la justice en raison de l'arrêt Jordan, Saïd El-Amari et sa famille n'auront d'autre choix que de quitter la province puisqu'ils ne pourront pas vivre avec l'idée que l'assaillant est libre. 

Le 29 mai dernier, le juge Jean-Louis Lemay a exprimé ses craintes alors que les procédures s'allongent déjà plus de quatre mois après l'attentat à la Grande Mosquée. Il a rappelé à la Couronne que des délais déraisonnables permettraient à la défense d'évoquer l'arrêt Jordan pour un arrêt des procédures. 

Une perspective qui inquiète M. El-Amari et sa femme, Khadija Dardari. «S'il s'en sort, je ne pense pas que je serai capable de vivre au Québec. [...] J'espère que le système judiciaire va prendre ça en main pour que le public ait confiance dans le système. C'est primordial pour qu'on puisse continuer à vivre. D'ici son jugement, on est dans la survie. Notre vie est hypothéquée», exprime le chauffeur de taxi de 38 ans. 

«S'il est à l'extérieur, comment pensez-vous que je vais me sentir?» questionne sa femme. «Quelle sécurité pour mes enfants? Il n'y aura aucune sécurité, aucune», s'exclame-t-elle en poussant un profond soupir de désespoir à l'idée que ce scénario se concrétise. 

Saïd El-Amari, qui a été la cible du tireur le 29 janvier, ne s'explique toujours pas ce qui est arrivé. «Je me demande qu'est ce que je lui ai fait pour qu'il me fasse ça. Je n'arrive pas à justifier quoi que ce soit, c'est quelqu'un qui a passé à l'université. Ce n'est pas une place où on peut développer de la haine pour une communauté», juge-t-il. 

«Quand j'ai vu ses gestes, comment il tirait, c'est difficile à oublier... On sentait la haine dans ses gestes. Il s'acharnait...» évoque le père de famille avec difficulté. «En espérant que la justice fasse son travail», conclut son épouse tout aussi émotive.




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