Des vestiges en «péril» dans Cap-Rouge

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Lorsque les archéologues ont quitté le site en 2008, des protections ont été construites pour coiffer les fosses, pour sécuriser les artéfacts toujours enfouis, mais celles-ci ont été conçues pour ne durer que 5 ans. Ci-dessus, le secteur sud-est du site Cartier-Roberval au moment des fouilles.

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(Québec) Fondement de la «civilisation» française en Amérique, première tentative réelle de colonisation bien avant Champlain, le site archéologique Cartier-Roberval du cap Rouge est à l'abandon, déplorent en entrevue avec Le Soleil les deux archéologues qui y ont piloté la première phase des fouilles. Notre histoire serait offerte en pâture à la vermine et à dame Nature.

«Le site est en danger, le site est en train de se détériorer», regrette l'archéologue d'expérience Richard Fiset. Face au «péril», il milite pour un investissement rapide dans une seconde phase de fouilles afin de sauver les traces persistantes du passage des premiers colons français.

Fiset connaît bien le fort érigé au sommet du cap Rouge. Il a codirigé le projet Cartier-Roberval de 2006 à 2011 avec le confrère Gilles Samson. 

«Ça a été une grosse affaire», se souvient Samson qui participe à l'échange. Environ 7,7 millions $ ont été investis à l'époque. Une part pour déterrer les vestiges, une autre pour les analyser, les expertiser, les mettre en valeur.

Lorsqu'ils ont quitté le site des fouilles en 2008, des protections ont été construites pour coiffer les fosses, pour sécuriser les artéfacts toujours enfouis. Mais elles ont été conçues pour durer 5 ans, en bois, affirme Fiset. «Ça fait 4 ans que c'est fini.»

Les marmottes creusent et mélangent les témoignages de notre passé, se désole-t-il. Les racines des plantes s'étendent, des infiltrations d'eau pourraient brouiller les pistes. Surtout, les années qui s'écoulent pourraient ronger les pièces de bois, les traces d'alimentation et autres éléments qui supportent mal la durée. «Ne pas intervenir sur le site équivaut à autoriser sa destruction.»

«On ne comprend pas»

En écoutant les deux archéologues, réunis à la demande du Soleil, on sent bien que l'émotion est vive, l'incompréhension aussi. Car la nouvelle n'avait pas été ébruitée, mais on leur avait demandé de préparer de nouvelles fouilles dès 2014. Le dossier a cependant été mis sur la glace. Puis, l'an dernier, il y a eu dégel. Les archéologues ont refait le budget, ont pris contact avec des experts internationaux à qui seraient envoyés des artéfacts... «En 2016, on était sur le point de démarrer [la phase 2]. On ne sait pas pourquoi ça a arrêté tout d'un coup. [...] On ne comprend pas que ça n'avance pas.»

Gilles Samson en ajoute une couche: l'inaction menace l'éventuelle reconnaissance du site Cartier-Roberval par l'UNESCO en tant que patrimoine de l'humanité. 

Sur la table devant nous, Samson déplie une carte: ici il pointe l'endroit où étaient vraisemblablement les champs, là un probable moulin, plus loin la tour où aurait logé Roberval, à côté de la grande salle où se déroulaient à la fois les festivités et les séances du tribunal.

Les deux rêvent depuis 2008 d'y retourner pour poursuivre la besogne minutieuse. Jusqu'à maintenant, quelque 336 mètres carrés ont été scrutés. L'objectif est d'aller à l'essentiel et d'atteindre une superficie de 700 mètres carrés creusés par les archéologues.

Mais pourquoi dépenser des millions de dollars de plus pour fouiller encore? «Pourquoi on veut une phase 2? Il y a encore beaucoup de questions qui sont en suspens», plaide Samson. Il veut révéler nos racines et les rendre accessibles au grand public.

Pas encore de décision

Questionnés sur l'avenir du site Cartier-Roberval, la Commission de la Capitale-Nationale et le bureau de François Blais, ministre responsable de la Capitale-Nationale, nous ont transmis une réponse similaire: «La décision n'est pas encore prise». 

Soulignons que l'exposition des artéfacts déterrés durant la première phase des fouilles archéologiques devait être éphémère. Elle s'est toutefois transformée en exposition de référence. Vous pouvez donc toujours la visiter au Musée de l'Amérique francophone.

Les grandes étapes du projet

1990: Au cours des années 90, des historiens et amants de nos racines, dont ceux de la Société historique du Cap-Rouge, se battent pour préserver les terres occupées par Cartier et Roberval que lorgnent les promoteurs.

1999: Aménagement du parc Cartier-Roberval par l'administration municipale de Cap-Rouge.

2004: Des découvertes archéologiques effectuées en 2004 et en 2005 soulèvent l'enthousiasme des experts: le site préservé serait bel et bien celui de la tentative de colonisation de Cartier et Roberval.

2006: En grandes pompes, le premier ministre du Québec, accompagné d'une sélection de notables, annonce «officiellement» la nouvelle et allonge 7,7 millions $ pour la phase 1 des fouilles. Des médias du monde évoquent la découverte, Libération et The New York Times dépêchent leur correspondant. Des fouilles archéologiques sont menées jusqu'en 2008. Suivront l'analyse des découvertes ainsi qu'une exposition installée au Musée de l'Amérique francophone. Le site est fermé; des planches de contreplaqué et des bâches recouvrent les lieux. Cette protection est prévue pour 5 ans.

2010: Le cap Rouge menace de s'écrouler avec des artéfacts. Fouilles de sauvetage et consolidation.

2014: La Commission de la Capitale-Nationale pousse fort pour célébrer le 475e anniversaire de l'arrivée de Cartier (en 2016) avec une seconde phase des fouilles et une mise en valeur du site. Le projet sera mis sur la glace.

2016: Le gouvernement rouvre le dossier et met 4 millions $ de côté pour lancer la seconde phase des fouilles... qui n'aura pas lieu.

2017: La Commission de la Capitale-Nationale et le cabinet du ministre responsable de la région François Blais, confirment que le projet est sur pause. «La décision sur le site Cartier-Roberval n'est pas encore prise.»

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Une mission royale

1541: Jacques Cartier, en mission royale, débarque. Il installe un fort à l'embouchure de la rivière Cap-Rouge, un autre sur les hauteurs du cap Rouge. Il est accompagné de 300, peut-être 400 colons, des animaux, des semences, de l'outillage...

1542: Jacques Cartier abandonne. La maladie et les rixes avec les Amérindiens, entre autres, auraient eu raison de sa détermination. Quelque 85 membres de l'expédition seraient enterrés sur place. Il croisera Jean-François de La Rocque de Roberval à Terre-Neuve. Roberval, aussi envoyé par François 1er, reprend l'implantation sur le cap Rouge avec environ 150 personnes, voire 200 personnes.

1543: Roberval repart. Les historiens débattent de la raison: un rappel de la couronne française pour cause de guerre contre l'Espagne; ou un abandon face à la rudesse de la vie des colons.

1608: La France reprend où elle avait laissé en envoyant Samuel de Champlain. Rien à voir avec la tentative d'installation de Cartier et Roberval; cette fois, ils sont moins d'une trentaine à faire le voyage.

Les archéologues Richard Fiset et Gilles Samson militent... (Le Soleil, Erick Labbé) - image 4.0

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Les archéologues Richard Fiset et Gilles Samson militent en faveur d'un investissement rapide dans une seconde phase de fouilles afin de sauver les traces persistantes du passage des premiers colons français.

Le Soleil, Erick Labbé

67 ans avant Champlain, l'ébauche de la colonie

«Cette page d'histoire là est importante parce que c'est le début. [...] C'est une page d'histoire qui est méconnue; les gens commencent toujours à Champlain [qui a fondé Québec en 1608].»

L'archéologue Gilles Samson est passionné par le site de Cap-Rouge où se sont installés Jacques Cartier et Jean-François de La Rocque de Roberval de 1541 à 1543. C'était plus de 60 ans avant l'arrivée de Samuel de Champlain.

«C'est vraiment les premiers jalons de notre histoire, de l'histoire du Québec, du Canada», renchérit son confrère Richard Fiset. 

Richard Fiset tient à démontrer l'importance de cette expédition. L'histoire se souvient de Samuel de Champlain, fondateur officiel de Québec. Mais celui-ci n'est arrivé qu'avec un peu moins de 30 colons.

Cartier et Roberval voyaient beaucoup plus grand. Et étaient largement financés. Au total, les deux sont débarqués avec environ 450, peut-être jusqu'à 600 hommes, femmes et enfants. Mais aussi des cochons, chevaux, vaches et autres animaux pour s'installer à demeure. «C'était vraiment une mission royale de prise de contrôle sur le territoire.»

Car l'Espagne et le Portugal avaient obtenu du pape le droit de se partager les Amériques, relate Gilles Samson. Le roi de France a donc dû convaincre le pape d'ouvrir les territoires non occupés à sa toute-puissance. C'est là qu'il a envoyé Cartier, puis Roberval, prendre possession de la Nouvelle-France.

Cartier était déjà venu par ici. Une croix plantée à Gaspé, un séjour hivernal pénible là où se trouve le parc Cartier-Brébeuf dans Limoilou; il connaissait les lieux, explorait. «[En 1541], ils sont revenus pour fonder une colonie», insiste Richard Fiset.

Le premier arrivé en 1541, Jacques Cartier, semble s'être querellé avec les Amérindiens qui ont tué 35 de ses hommes. Le suivant, Jean-François de La Rocque de Roberval, aurait conclu une sorte de paix des braves et fait du commerce avec les natifs du territoire, ce qui lui aurait permis de mieux s'en sortir. Il a toutefois quitté en 1543 sans qu'on sache la raison exacte.




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