La langue pousse les Népalais de Québec à l'exode

Visite dans une famille népalaise de Vanier. De... (Photo Le Soleil, Yan Doublet)

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Visite dans une famille népalaise de Vanier. De gauche à droite, la travailleuse sociale Jasmine Vaillancourt, Sanu Maya Lohar, sa soeur Moti, mère de Sonya, 3 ans, Parkash, l'aïeule du clan, Man Maya, et Yashoda Kami.

Photo Le Soleil, Yan Doublet

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(Québec) Il n'y a pas si longtemps encore, la communauté népalaise de Québec comptait plus d'un millier de personnes, la plus importante au pays. Or, depuis deux ans, c'est l'exode. Des dizaines de familles sont déménagées pour l'Ontario, à la recherche d'une vie meilleure, et rien ne semble vouloir freiner ce mouvement de masse.

Bhima Chhetri, du Marché Népalais, dans Limoilou, en... (Le Soleil, Erick Labbé) - image 1.0

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Bhima Chhetri, du Marché Népalais, dans Limoilou, en compagnie de son mari Saroj Kr. Chhetri et de son beau-père, Uttam.

Le Soleil, Erick Labbé

Derrière son comptoir du Marché Népalais, avenue Eugène-­Lamontagne à proximité du Centre Vidéotron, Bhima Chhetri explique que son commerce n'en a plus pour longtemps à avoir pignon sur rue. Ouvert il y a cinq ans, d'abord dans le quartier Les Saules, le magasin est devenu un point de chute important non seulement pour la communauté népalaise, mais également pour de nombreux immigrants de toutes origines, qui viennent s'approvisionner en épices, pousses de bambou ou semoule de maïs.

«À la fin du bail, en septembre 2018, on s'en va, ce sera fini. On n'a pas le choix, le magasin fonctionne grâce à la communauté, alors on fait quoi?», lance Mme Chhetri, qui gère le magasin avec son mari Saroj. Son beau-père, Uttam, n'est jamais très loin pour donner un coup de main.

Depuis 2015, les départs n'ont cessé de s'amplifier, explique Mme Chhetri, mère d'un garçon de sept ans, né à Québec. «Sur 200 familles népalaises, la moitié est déjà partie, c'est énorme. Cette année, il y en a eu plus d'une quinzaine. L'an prochain, on parle de 45 familles. À la fin de 2018, si ça continue, il n'y en aura plus.» Une perte sèche importante pour la région considérant qu'une famille népalaise élargie peut compter jusqu'à une dizaine de personnes.

Au coeur de cet exode massif, le problème d'apprentissage du français. Avant leur arrivée à Québec, ces immigrants expulsés du Bhoutan en raison d'un conflit linguistico-­religieux ont passé de longues années dans des camps de réfugiés où la majorité des activités se déroulaient en anglais. Une fois arrivés à Québec, ils considèrent que cette langue reste celle la plus susceptible de leur ouvrir des portes.

«La langue, c'est difficile pour eux», explique Jasmine Vaillancourt, 25 ans, une travailleuse sociale qui oeuvre dans Vanier, rue Claude-Martin. Jusqu'à récemment, l'endroit avait été baptisé «le petit Népal» en raison de la présence de nombreux immigrants népalais. L'épithète a fini par perdre beaucoup de son sens. «Il faudrait plutôt parler du petit petit Népal. Il reste une douzaine de familles népalaises. Depuis un an, il doit y avoir eu environ 50 déménagements».

Si quelques familles se sont installées ailleurs en ville, dans des appartements subventionnés, la plupart ont mis le cap sur la province voisine. À Guelph, London, Kitchener, Hamilton ou Waterloo.

«C'est très décevant, poursuit Jasmine. Quand ils ont quitté les camps de réfugiés, ils ne savaient pas qu'ils débarqueraient dans une province francophone. Ils font un saut quand ils arrivent.»

Amalgame de raisons

Outre l'obstacle linguistique, plusieurs Népalais peinent à obtenir leur permis de conduire. Si l'examen pratique ne cause généralement pas de problèmes, il en va autrement pour l'examen théorique en vertu de leur méconnaissance du français. «Il n'y a pas d'interprète pour nous», dénonce Mme Chhetri. Une difficulté rencontrée également par plusieurs nouveaux arrivants, dont les Syriens, telle que mise en lumière l'automne dernier dans Le Soleil.

Sans avoir sous la main des statistiques sur le nombre de Népalais qui quittent Québec, la directrice du Centre multi­ethnique de Québec, Dominique Lachance, confirme qu'un «amalgame» de raisons motive leur décision de mettre les voiles. Dont la langue, au premier rang, mais aussi la difficulté à se trouver un emploi et la volonté de garder contact avec ses pairs.

Le Centre comptait jusqu'à récemment un employé népalais. «Toute sa famille était déménagée dans l'Ouest canadien, il était le seul resté ici. Il a finalement choisi de partir à son tour», explique Mme Lachance.

L'absence de temple hindou à Québec - tout comme à Montréal d'ailleurs, ajoute Mme Chhetri - s'avère un autre irritant. «Pour un baptême, par exemple, il faut faire venir un prêtre de l'Ontario. Ça coûte des frais.»

C'est à regret que la famille Chhetri quittera la capitale l'an prochain. «La ville est belle, les gens sont gentils. C'est triste, j'aurais aimé rester. On dit que c'est plus facile en Ontario. Je ne sais pas si c'est vrai ou faux, mais on a besoin de notre communauté pour être bien.»

Une communauté tricotée serrée

«Vous ne trouverez pas beaucoup de Népalais qui vont vous dire qu'ils veulent rester à Québec», lance Jasmine Vaillancourt, en cognant à la porte d'un appartement d'une famille, rue Claude-Martin, à Vanier. La visite du journaliste avait été annoncée presque à l'improviste, à quelques minutes d'avis.

Sanu Maya Lohar nous accueille tout sourire, un brin intimidé. Sur le sofa, son fils Parkash, 21 ans, qui souffre d'un handicap aux jambes. Assise sur un petit banc, devant la porte-patio, sa mère, Man Maya, 55 ans, tricote en silence, indifférente à ce qui se passe autour d'elle, ne parlant ni anglais ni français. Il y a aussi la soeur de Sanu Maya, Moti, de passage avec sa fille Sonya, «presque trois ans». Le père est absent, en visite chez des amis, explique-t-on.

Une illustration éloquente des liens tricotés très serrés au sein des clans népalais. «Ce sont des gens très chaleureux et souriants. Ils ne se fâchent jamais, en tout cas pas devant moi...», glisse Jasmine.

Le logement ne donne pas dans le luxe. Un sofa, un lit dans le salon, quelques chaises, aucune décoration ostentatoire. Le balcon en bois, qui accuse le poids des ans, n'invite pas à y mettre ne serait-ce que le bout du gros orteil...

La présence rassurante de ­Jasmine permet de briser la glace, mais la conversation en français, voire en anglais, reste très laborieuse. De toute évidence, les membres de la famille, arrivés dans la capitale il y a deux ans et demi, peinent à suivre une conversation en français, malgré les cours de francisation suivis par quelques-uns d'entre eux. Et quand ils réussissent, c'est au prix d'un grand effort, en cherchant du regard la jeune travailleuse sociale pour s'assurer qu'ils ont le mot juste.

Études en anglais

«C'est peut-être difficile ici à cause de la langue, mentionne Sanu Maya, non sans mal. C'est plus facile pour nous de parler en anglais. C'est important l'anglais.»

Dans les circonstances, comme nous l'avait dit Jasmine, la famille ne croit pas demeurer dans la capitale. «On attend de voir si les plus jeunes veulent faire des études en anglais», lance Sanu Maya.

L'exception sera peut-être Yashoda Kami, femme du petit-fils de Sanu Maya, débarquée à l'improviste à l'appartement. La jeune fille de 17 ans suit des cours de francisation au cégep et aimerait rester à Québec «parce que tout le monde est gentil et veut nous aider».




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