Les déchets des uns font le bonheur des autres

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Pierre-Luc et Sarah trouvent environ 20% de leurs  aliments dans les poubelles. Ils font moins d'une sortie de déchétarisme par semaine. Pour le reste, ils payent.

Le Soleil, Erick Labbé

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(Québec) Le rendez-vous est fixé à 20h à l'appartement de Pierre-Luc et Sarah (noms fictifs), dans le quartier Saint-Jean-Baptiste. Les deux sont en train d'enfiler leur manteau à l'arrivée du Soleil, et en profitent pour exhiber le contenu de leur congélateur, rempli de bas en haut de pains congelés.

«Ça, c'est juste de la dernière fois où je suis allé dumpster. Du pain pour un mois!» lance Pierre-Luc. 

Début novembre, le couple s'est mis au dumpster diving, dit déchétarisme ou glanage urbain en français. L'art de sauver des aliments des poubelles. Ils sont de plus en plus nombreux à s'adonner à la pratique, à Québec. Sur un groupe Facebook à cet effet, on s'échange les meilleurs endroits et moments pour aller récupérer des aliments jetés par les épiceries, cafés et boulangeries. Pierre-Luc et Sarah ont accepté que Le Soleil les accompagne pour une virée dans les poubelles. C'est mardi soir, les rues et les trottoirs verglacés sont des patinoires lorsqu'on entame notre tournée de trois épiceries de la haute-ville. À pied, évidemment. Le couple ne possède pas de voiture. 

Pierre-Luc a quitté, au printemps dernier, un bon emploi à temps plein pour se lancer dans une carrière d'écrivain. Il a un baccalauréat en poche. Sarah sort de l'université et ne travaille pas encore à temps plein dans son domaine.

«On a commencé à un moment où, financièrement, ça n'allait pas. On cherchait des alternatives», explique Sarah, alors que l'on se met en route vers le premier arrêt. «J'avais déjà été initiée au déchétarisme, mais j'avais encore un blocage par rapport à piger dans les poubelles. On dirait que tu ne commences pas vraiment tant que tu n'es pas un peu obligé de le faire.»

«Les gens ne le font pas par absolue nécessité», nuance Pierre-Luc. «Il y a le concept de non-gaspillage, aussi, qui est intéressant.»

Il connaît une fille qui glane pour se payer des voyages avec l'argent économisé. Il a rencontré un déchétarien plus âgé, récemment, qui payait ses médicaments avec les économies réalisées. D'autres sont simplement écolos. Toutes les raisons sont bonnes. 

Pierre-Luc et Sarah estiment qu'ils trouvent environ 20 % de leurs aliments dans les poubelles. Ils font moins d'une sortie de déchétarisme par semaine. Pour le reste, ils payent. De leur propre aveu, ils sont des glaneurs «difficiles». D'autres cherchent davantage qu'eux, et sont moins difficiles, dans les ordures.

«Des fois, c'est l'abondance et tu es vraiment... (Le Soleil, Erick Labbé) - image 2.0

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«Des fois, c'est l'abondance et tu es vraiment excité de trouver plein de choses. En même temps, tu te remets dans le contexte et tu te rappelles que tout ça est dans les vidanges», explique Pierre-Luc.

Le Soleil, Erick Labbé

Dans les règles de l'art

Le temps d'arriver à notre premier arrêt, Sarah explique les règles de base du déchétarisme: porter des gants pour éviter les coupures; toujours dénouer les sacs-poubelle plutôt que les déchirer; les refermer après s'être servi; refermer, aussi, le couvercle des poubelles. 

«C'est juste du gros bon sens pour ne pas "cochonner" les poubelles. On ne veut pas que les épiciers commencent à cadenasser leurs poubelles ou encore empoisonner la nourriture avant de la jeter», résume Pierre-Luc, alors que l'on s'engouffre dans une ruelle vers les poubelles d'une première épicerie. 

Il glane surtout du pain, des pâtisseries, des muffins et des produits céréaliers, comme des barres tendres et des biscuits. «Des choses qui ont des dates de péremption que l'on sait très bien, toi et moi, que ça ne veut rien dire! Une poubelle de boulangerie, ce n'est pas sale. Les fruits et légumes, c'est beaucoup glané aussi, mais une poubelle d'épicerie, des fois, ça pue.»

L'hiver aide à la conservation. Ramasser des fruits dans les ordures en plein été, c'est une autre paire de manches, admet Pierre-Luc en soulevant le couvercle d'un bac à poubelles accolé au mur arrière d'une épicerie, accueilli par une odeur de poisson plus forte que le froid ambiant. Les premiers sacs qu'il soulève sont éventrés. 

«Tu vois, ça, c'est un parfait exemple de quoi ne pas faire. C'est peut-être un itinérant qui fait ça depuis bien plus longtemps que nous et qui se fout pas mal de la manière de faire.»

Penchés par-dessus les deux gros bacs à ordures, Pierre-Luc et Sarah sortent quelques sacs pour voir si quelque chose les intéresse plus au fond. L'examen des bacs à ordures s'avère rapidement négatif. 0 en 1, on se remet en marche. 

«Si je n'avais pas été avec Sarah, qui a brisé, pour moi, le mur de l'inconfort de faire ça, je ne l'aurais jamais fait», avoue Pierre-Luc dans le fil de la discussion. «La première fois, j'avais un malaise. Tu te juges toi-même beaucoup. Tu te dis que tu es rendu à un point de ta vie où tu fouilles dans les vidanges. Mais rapidement, tu le prends en souriant.»

Il avait souvent entendu parler de gaspillage alimentaire, mais le jeune homme assure quand même avoir été renversé, en commençant à glaner, de la quantité d'aliments de qualité qui peuvent être jetés. «Des fois, c'est l'abondance et tu es vraiment excité de trouver plein de choses. En même temps, tu te remets dans le contexte et tu te rappelles que tout ça est dans les vidanges.»

Dans une poubelle, le couple suivi par Le... (Le Soleil, Erick Labbé) - image 3.0

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Dans une poubelle, le couple suivi par Le Soleil a fait la découverte de quelques pommes en bon état.

Le Soleil, Erick Labbé

Partager sa «mine d'or»

Attention, lorsque l'on découvre une «mine d'or» dans une poubelle, il faut en laisser pour les autres. À Québec, les glaneurs signalent généralement leurs trouvailles sur un groupe Facebook. Ils laissent même parfois les bons aliments déjà triés dans un sac à côté de la poubelle. En une heure, d'autres sont venus se servir et tout est parti. 

Sarah dit aimer glaner parce que cela la fait travailler. Pour trouver les bons aliments, mais aussi pour les cuisiner ensuite. «Il faut que tu sois vraiment imaginatif dans ta cuisine, parce que tu ne sais jamais sur quoi tu vas tomber», raconte-t-elle en arrivant à notre deuxième arrêt, encore une fois une épicerie. 

Les poubelles sont plus propres, cette fois, et en ouvrant plusieurs sacs, on découvre quelques pommes en bon état et un chou kale recouvert d'une membrane de plastique. Un peu vieux, mais ce sera bon cuit, tranche le couple.

À part les aliments emballés, ils font toujours cuire leurs trouvailles. Ou griller, dans le cas du pain. 

En route vers notre dernier arrêt, Pierre-Luc explique qu'il ne tient pas à conserver l'anonymat pour l'article du Soleil, mais sa copine préfère le faire. 

«Tu ne veux pas nécessairement que ton futur employeur voit ça. Ce n'est pas associé à une belle image de soi de mettre ses mains dans les poubelles publiques. C'est mal vu», pointe Pierre-Luc, qui se réjouit toutefois à l'idée de changer cette perception. 

Le regard des autres est d'ailleurs moins pire qu'anticipé. Sarah dit s'être fait regarder de travers quelques fois, mais la plupart du temps, c'est de l'indifférence ou des sourires. N'empêche, ils glanent surtout le soir ou tôt le matin.

Le couple se tient maintenant devant deux grosses bennes à ordures derrière un magasin grande surface. Le dernier arrêt de la soirée. Sarah grimpe sur une petite passerelle pour commencer à inspecter les sacs, s'aidant avec le manche de son parapluie pour les agripper. Un employé de l'épicerie sort porter un sac dans la benne voisine. «Celui-là, c'est juste des factures», lance-t-il en souriant aux deux glaneurs pour leur éviter du travail pour rien. 

La soirée n'est décidément pas faste pour Pierre-Luc et Sarah, qui ne trouvent rien dans les sacs qu'ils ouvrent. «La semaine passée, ici, j'ai eu des brioches au chocolat et aux fruits, des beignes et des bons pains. Je vais revenir demain matin», assure Sarah en quittant avec quelques fruits et légumes comme butin de la soirée. 

«Ça peut arriver que tu ne ressortes avec rien. C'est comme quand tu vas à la chasse ou à la pêche, des fois, il ne fait pas beau et tu repars les mains vides», philosophe Pierre-Luc derrière elle.

Contaminer volontairement les invendus

Pierre-Luc et Sarah trouvent généralement les commerces de Québec coopératifs en ce qui a trait au déchétarisme. Ou du moins, ils ne mettent pas de bâtons dans les roues des glaneurs. N'empêche, à l'échelle québécoise et même mondiale, certains épiciers peuvent aller loin pour éviter que l'on pige dans leurs ordures. 

Une pétition visant à ce que les commerçants et restaurateurs québécois cessent de «contaminer volontairement» leurs invendus a été mise en ligne en janvier sur le site AVAAZ.org. Elle a récolté plus de 1000 signatures depuis. 

Aspergés d'eau de javel

En France, jusqu'à l'an dernier, des épiciers allaient jusqu'à détruire ou empoisonner des aliments avant de les jeter. En les aspergeant d'eau de javel, par exemple. Ces pratiques ont été rendues illégales par le parlement français, le 3 février 2016, en vertu de la loi sur la lutte contre le gaspillage alimentaire. 

La loi a également rendu illégal, pour les magasins à grande surface, le simple fait de jeter à la poubelle des aliments. Ils doivent désormais obligatoirement signer des ententes avec des associations caritatives facilitant le don alimentaire. La nourriture autrefois gaspillée peut également être utilisée pour l'alimentation animale ou encore compostée.

Les ordures n'appartiennent à personne

Selon le Service de police de la Ville de Québec (SPVQ), l'acte de se servir dans les poubelles de quelqu'un est légal. «Une fois qu'il y a une notion d'abandon et l'objet où l'aliment est mis aux poubelles, si c'est accessible à partir de la voie publique, c'est légal», explique le porte-parole du SPVQ, Étienne Doyon. Le déchet n'appartient donc à personne. 

Lorsque la poubelle est sur un terrain privé, le déchétarisme est toutefois un peu plus flou, d'un point de vue légal. Un propriétaire peut interdire à une personne l'accès à son terrain. Après quoi, cette dernière se trouve dans l'illégalité si elle y met le pied. 




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