Radicalisme: les chercheurs craignent de rater le train

Les initiatives de Québec pour prévenir la radicalisation représentent un coup... (Infographie Le Soleil)

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(Québec) Les initiatives de Québec pour prévenir la radicalisation représentent un coup d'épée dans l'eau tant que le phénomène n'est pas mieux étudié, affirment des experts de la question. Ils dénoncent le peu d'argent investi dans la recherche et urgent le gouvernement de renverser la vapeur au lendemain de l'attentat de Québec, lequel a fait six victimes.

«Jusqu'à tout récemment, le gouvernement pensait, comme l'ensemble de la population, que la radicalisation et le terrorisme, c'était quelque chose qui venait nécessairement du côté des musulmans, illustre le directeur du Centre d'expertise et de formation sur les intégrismes religieux et la radicalisation (CEFIR), Martin Geoffroy. C'est comme si on venait de découvrir qu'il y avait de l'intégrisme chrétien et de l'extrémisme de droite», s'insurge-t-il. 

Pourtant, le professeur du cégep Édouard-Montpetit s'affaire depuis des années, avec les moyens du bord, à documenter le phénomène, qui aurait fait ses premières victimes dans la province le 29 janvier à la Grande Mosquée de Québec. L'accusé derrière l'attaque, Alexandre Bissonnette, serait islamophobe. 

M. Geoffroy n'hésite pas à pointer du doigt le Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence, qui a reçu près de 2 millions $ en subventions. Bien qu'il loue le travail de ses intervenants et ne remet pas en question son bien-fondé, l'enseignant rappelle que l'organisme inauguré à Montréal il y a deux ans n'est pas un centre de recherche, mais davantage un centre d'intervention et d'accompagnement.

Les quelque 300 000 $ qui seront octroyés en mars à une équipe de chercheurs par l'intermédiaire d'un appel de propositions du Fonds de recherche du Québec - Société et culture (FRQSC) pour une recherche portant sur la radicalisation menant à la violence au Québec sont «dérisoires» à côté des millions du Centre de prévention, déplore Martin Geoffroy. Il croit que si les libéraux étaient «le moindrement sérieux», ils injecteraient minimalement 1 million $ et réuniraient les quatre équipes de recherche qui sont toujours en lice dans le concours.

De son côté, le responsable de la recherche du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence, Benjamin Ducol, consent que son équipe ne fait pas de la recherche «au sens universitaire», puisque cette dernière est «assez théorique et pas nécessairement connectée aux réalités de terrain». M. Ducol privilégie ainsi «une recherche plus orientée vers les préoccupations des intervenants», comme des rapports d'analyse et une veille scientifique. 

Investir avant le boum

«Depuis le 11 septembre 2001, les gouvernements investissent l'argent après le "boum" plutôt qu'avant», caricature le cofondateur de l'Observatoire sur la radicalisation et l'extrémisme violent (OSR) et professeur à l'Université, Laval Stéphane Leman-Langlois. «La prévention, c'est toujours le parent pauvre», se désole le criminologue. Par exemple, les experts sont incapables à l'heure actuelle de faire la distinction entre les gens «qui parlent fort» et ceux qui vont passer à l'acte, explique-t-il. «C'est important, sinon on va gaspiller nos ressources policières à surveiller tout le monde!»

M. Leman-Langlois a lui-même mis sur pied un programme de prévention «avec des fonds de tiroir», qui vise à aider les jeunes à avoir un discours critique face à l'extrémisme et aux discours totalisants. «Est-ce que ça change leur vision du monde, ce qu'on leur dit? On ne le sait pas trop, on ne l'a pas mesuré, et on n'a pas d'argent pour le mesurer», regrette-t-il.

«C'est comme un médecin qui donnerait des médicaments avant d'avoir établi le diagnostic de son patient et de connaître les remèdes les plus efficaces. Il y a de fortes chances que les médicaments, au mieux, n'aient pas d'effet et, au pire, empirent la situation», illustre de son côté le professeur de l'Université de Sherbrooke et codirecteur de l'Observatoire sur la radicalisation et l'extrémisme violent, David Morin. Il considère les initiatives de Québec louables, mais insiste sur l'importance de bien évaluer celles-ci. 

«On a mis beaucoup plus d'argent dans la sécurité et l'intervention, alors qu'on manque de données probantes pour mettre en place des programmes qui soient efficaces. Ça, c'est un vrai problème. Il faut absolument rapidement investir de manière substantielle dans la compréhension du phénomène, d'une part, et, de l'autre, dans l'efficacité même des programmes», poursuit le politologue. 

«Beaucoup de gens au Québec font déjà de la formation, des initiatives de prévention et d'intervention, mais je ne suis pas sûre qu'on soit capables de suivre en termes de recherche, souligne la pédopsychiatre Cécile Rousseau, dont le centre SHERPA a mené dans huit cégeps une recherche sur les questions de radicalisation menant à la violence. 

«C'est comme si le train courait beaucoup plus vite que ses wagons. La locomotive évaluation n'est pas encore bien accrochée», image Mme Rousseau, qui relativise le «sous-financement» des recherches sur le radicalisme en rappelant que les sciences sociales dans leur ensemble sont le parent pauvre. «C'est plutôt que nous sommes nombreux à nous disputer un peu de sous», fait-elle valoir.

Tous espèrent que Québec financera à la hauteur de ses ambitions la nouvelle chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l'extrémisme violent annoncée cet automne. Le Plan d'action gouvernemental 2015-2018, «La radicalisation au Québec : agir, prévenir, détecter et vivre ensemble», compte 61 mesures et est doté d'un budget global de 10 millions. Dans son bilan d'août 2016, la mesure «Réaliser des recherches afin de mieux comprendre et analyser le phénomène de la radicalisation menant à la violence» était considérée comme «en cours de réalisation».

Des données existantes mais inaccessibles

Le professeur de l'UQAM Louis Brunet se spécialise depuis des années dans les prédispositions psychologiques des personnes radicalisées commettant des actes de violence. Le psychologue a vu d'un bon oeil la création d'un nouveau centre de prévention à Montréal et a rapidement offert d'y travailler bénévolement afin de mettre à profit son expérience. L'expert souhaitait également utiliser ses données, puisque le centre reçoit des signalements des proches et de personnes radicalisées, une mine d'or pour un chercheur de son acabit. Mais le centre en question, qu'il n'a jamais voulu nommer, lui a refusé l'accès. La situation l'indigne profondément, d'autant plus, dit-il, que le centre est financé par le gouvernement du Québec. 

Questionné à ce sujet, le responsable de la recherche du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence, Benjamin Ducol, réplique qu'il y a beaucoup de questions éthiques à considérer avant de relâcher ces données et qu'il veut prendre le temps pour «bien faire les choses». Il fait également valoir que de nombreux chercheurs ont cogné à sa porte et qu'il a l'impression d'avoir à gérer «des enfants d'école». L'équipe de M. Ducol ne travaille pas elle-même avec les renseignements confidentiels qu'elle recueille sur les personnes radicalisées.

Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence

Créé en 2015 conjointement par la Ville de Montréal et le gouvernement du Québec au lendemain des attentats de Saint-Jean-sur-Richelieu et d'Ottawa, le Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence vient en aide aux individus en situation de radicalisation et à leurs proches ainsi qu'aux victimes de discours haineux par l'intermédiaire notamment d'une ligne téléphonique accessible 24 heures sur 24. Selon son site Internet, sa mission est également de «mettre en place des stratégies concrètes de prévention» et de «mener des études et des recherches pour améliorer la compréhension des phénomènes de la radicalisation violente» afin d'appuyer les interventions sur le terrain. 

Dans sa très courte vie, il a déjà fait l'objet de plusieurs controverses. D'ex-employés ont notamment dénoncé les pratiques du directeur du centre, Herman Okomba-Deparice, affirmant que celui-ci les sommait de partager des renseignements confidentiels obtenus auprès de personnes soi-disant radicalisées. Le centre a aussi été critiqué pour les positions soi-­disant islamophobes d'employés et pour ses supposés liens étroits avec la police.

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