La parole libératrice

André Beaulieu, directeur général d'AutonHommie, un organisme de... (Le Soleil, Patrice Laroche)

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André Beaulieu, directeur général d'AutonHommie, un organisme de Limoilou qui vient en aide à quelque 550 hommes annuellement.

Le Soleil, Patrice Laroche

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(Québec) HOMMES EN DÉTRESSE / «Les hommes arrivent ici quand l'élastique est étiré au maximum et qu'il leur arrive quelque chose de sérieux. Ils viennent quand ils ont frappé le mur.»

André Beaulieu est directeur général d'AutonHommie, un organisme de Limoilou qui vient en aide à quelque 550 hommes annuellement. Des hommes qui vivent une rupture conjugale, des hommes tout croches, enfermés dans le silence, il en a vu passer en 22 ans de carrière. Une fois que l'homme a relevé le défi de franchir le seuil de la porte, le vrai travail peut commencer, explique-t-il au Soleil. Trois fois sur quatre, il entame une démarche thérapeutique.

«Je donne au gars le défi de venir à une rencontre de groupe, une seule. Je lui dis : ça ne t'engage à rien, tu peux y aller et ne pas dire un mot. Tout ce que je te demande, c'est d'y aller, et le lendemain, tu me rappelles pour me dire comment ç'a été. Si t'as pas envie de continuer, on va t'offrir un suivi individuel. Trois fois sur quatre, il reste.»

À en juger par la rencontre de groupe à laquelle a assisté Le Soleil, avant les Fêtes, les participants de ces groupes d'échanges en retirent des avantages indéniables. «C'est un cadeau qu'on se fait en venant ici», lance Yves, âgé d'une quarantaine d'années. «Le mardi, c'est mon soir», ajoute Richard. «Quand je suis ici, il n'y a plus rien qui existe, ça permet de relâcher beaucoup de stress», renchérit Philippe.

La gestion des émotions

Dans une grande salle, Yves, Richard, Philippe et une dizaine d'hommes sont assis en demi-cercle, café ou boisson gazeuse à la main, pour parler ce soir-là du thème de la gestion des émotions. À l'avant, Guillaume et Claude, deux intervenants en travail social, dirigent les discussions, validant les témoignages de l'un, amenant un autre, plus en retrait, à prendre la parole. Guillaume résume sur le tableau le coeur de chaque intervention.

Le plus jeune des participants a environ 35 ans, le plus vieux, fin soixantaine. Aucun indice ou si peu sur ce qu'ils font dans la vie. L'un travaille dans la vente d'autos, l'autre est en maison de transition. Certains ont des enfants, d'autres sont célibataires. Tous ont comme point commun d'être débarqués ici pour apprendre à composer avec leurs démons intérieurs. 

Le climat est bon enfant, l'écoute empreinte de respect. Certains prennent le plancher, d'autres un peu moins. «Au début, lorsque le groupe s'est formé, la profondeur était moins présente, mais ç'a beaucoup changé», explique Claude, l'un des intervenants.

Gérald, la soixantaine, explique avec humour son état lorsqu'il est arrivé chez Autonhommie. «J'étais comme Monsieur Patate, tout en morceaux.» Plus tard, il ajoutera : «Je suis comme un volcan. La colère, c'est la lave qui sort, je me brûle, je me fais mal, à moi et aux autres. Je souffre de la maladie de la raison. Quand je n'ai pas raison, ça me met en colère.»

Pierre, à peu près du même âge, célibataire, en connaît aussi un bout sur la colère qui gronde en lui. «C'est comme un feu et j'ajoute des bûches. Dans ma vie, j'ai l'impression, il faut que je sois en colère pour obtenir quelque chose. C'était comme ça quand j'étais petit. Aujourd'hui, c'est collé solide dans le fond de la poêle.»

Adam, fin trentaine, écoute religieusement les échanges. Il trahit sa nervosité en bougeant continuellement une jambe. Il se décrit comme un «impulsif», habitué à «péter les plombs». Lui aussi a peine à composer avec sa colère. «Ç'a drainé toute ma vie.»

Influence colossale

«Le groupe a une influence colossale auprès des hommes, explique André Beaulieu. Ça permet de briser leur isolement et de mettre en perspective leurs problèmes. Même l'homme qui ne dit rien pendant deux heures et demie, il fait des pas en avant. La plupart vont finir par parler parce que c'est plus fort qu'eux, les émotions montent.»

Les participants d'AutonHommie quittent l'organisme après une douzaine de rencontres, explique le sociologue et intervenant Jacques Roy. «Parfois, c'est plus long. Quand on prend la décision commune d'arrêter, c'est parce qu'on sent qu'il y a eu des apprentissages.»

Approche «masculiniste» pour la prévention du suicide

Au Québec, malgré le fait que plus de trois suicides sur quatre soient commis par un homme, les messages de prévention à leur intention éprouvent toujours des ratés, d'où la mise sur pied par le Centre de prévention du suicide de la capitale d'une campagne en milieu de travail. Une approche axée sur un «langage de char» et le penchant traditionnel des gars pour la mécanique.

«Tu es en train de l'échapper? T'as plus de jus? Tu files tout croche?» autant de slogans inscrits sur des affiches qui interpellent les hommes de 30-50 ans, une clientèle qui a tendance à garder le silence en cas de détresse psychologique. L'icône «check engine» qui s'allume sur un tableau de bord sert à capter leur attention.

«Les femmes n'attendent pas de voir le check engine allumer avant d'aller faire le check-up de leur véhicule. Elles sont plus proactives pour aller chercher de l'aide et se poser la question : Est-ce que je vais bien, moi?» explique Éric Arsenault, coordonnateur clinique des services d'intervention au Centre de prévention du suicide de Québec.

«Si la fille ne file pas, elle va appeler quelqu'un. Le gars, souvent, ne sait même pas qu'il ne va pas bien. Il endure et endure jusqu'à ce qu'un signal d'alarme s'allume. Il faut lui apprendre à détecter ses propres signaux de détresse.»

L'homme en proie aux difficultés risque d'emprunter des comportements «inadéquats», comme l'abus d'alcool, l'isolement ou la conduite automobile dangereuse, ajoute la directrice générale du Centre, Lynda Poirier. «La campagne de prévention se déroule donc en amont, dans les entreprises, avec des outils simples et très visuels, avant qu'il devienne tout croche et l'échappe.»

Appel d'un tiers

L'an dernier, près de la moitié des 25 000 appels faits au Centre de prévention du suicide de Québec l'ont été par des hommes, signe que la résistance masculine à réclamer de l'aide tend à s'amenuiser. Souvent, note-t-on, c'est un tiers, soit la conjointe, un ami ou un collègue de travail, qui fait les premiers pas pour l'homme en crise, sans que celui-ci soit nécessairement mis au courant. Les intervenants du centre entrent par la suite en contact avec lui afin de sonder ses états d'âme. «Souvent, il n'est pas fâché de voir que quelqu'un s'inquiète pour lui», relève M. Arsenault.

«Il y a 10-15 ans, les gars n'appelaient pas, poursuit-il. Ça reste encore difficile aujourd'hui pour eux de le faire, mais ils le font davantage. Ils n'attendent pas d'être sur le bord du précipice ou d'avoir la corde au cou. Ils appellent quand ils pensent qu'ils ne vont pas bien.»

Séparation, dépression, perte d'emploi, problèmes financiers, autant de motifs qui incitent les hommes à chercher de l'aide.

Pour Lynda Poirier, il est important de déboulonner certains mythes à propos du rôle du Centre de prévention du suicide. «L'une des principales résistances est la peur que leur employeur soit mis au courant et que ça nuise à la carrière. Ce n'est pas du tout le cas», explique Mme Poirier, insistant sur la confidentialité de l'approche. De la même façon, certains n'osent pas téléphoner croyant que les appels sont enregistrés ou que l'intervenant envoie automatiquement les policiers.»

Une «approche masculiniste» a été implantée au Centre afin d'apprivoiser les hommes dans leur volonté de se prendre en main. L'homme qui réclame de l'aide ne fait pas preuve de patience, note Éric Arsenault. «Quand un gars se présente dans un service d'aide, il ne sait pas comment ça va se passer et il arrive souvent de façon agressive. Se faire dire de revenir demain, ça joue sur la honte. Il ne reviendra pas demain.»

«Les gars nous le disent : "Je ne veux pas qu'on joue à la mère avec moi, je veux pas me faire dire quoi faire", mentionne M. Arsenault. L'homme qui est rendu à croire qu'il doit aller consulter a déjà une charge émotive qu'il va déverser sur l'intervenant. Il faut savoir accueillir et valider cette maladresse dans sa demande d'aide. Si je le freine, le gars va se fermer, c'est sûr.» 

Le test de la vis

Pour illustrer la différence d'attitude entre les sexes lorsqu'il s'agit de demander de l'aide, Éric Arsenault donne en exemple le test de la vis. Dans une grande quincaillerie, on demande à un homme et à une femme d'aller chercher le plus rapidement possible une boîte de 200 vis identiques à celle qu'on lui montre. Le premier qui revient à la caisse est déclaré gagnant. «La fille, c'est pas compliqué, elle va aller voir un commis. Allée 17? OK, parfait, merci. Le gars, lui, va faire toutes les allées, en sacrant pour dire comment le magasin est mal fait. Il va finir par accrocher un commis, mais 17 allées plus loin, en lui disant qu'il a besoin de cette vis-là, ça presse...» 

 

Une femme au C. A. d'AutonHommie

Lisa Verreault, professeure de travail social au Cégep... (Le Soleil, Yan Doublet) - image 4.0

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Lisa Verreault, professeure de travail social au Cégep de Sainte-Foy, espère qu'avec son implication au sein du conseil d'administration d'AutonHommie, elle pourra contribuer à faire tomber les barrières entre les sexes.

Le Soleil, Yan Doublet

AutonHommie, un organisme de Québec qui vient en aide aux hommes en difficulté, vit depuis cet automne une «petite révolution» avec l'arrivée d'une femme à son conseil d'administration, une première en 32 ans d'existence. «Une belle démonstration d'ouverture d'esprit», souligne la principale intéressée, Lisa Verreault.

En entrevue au Soleil, la professeure en travail social au Cégep de Sainte-Foy dit souhaiter que sa participation contribue à faire tomber les barrières entre les sexes. «J'observe qu'il est de plus en plus largement compris que les avancées sociales concernant les problématiques liées aux genres profitent à toute une société, hommes, femmes et enfants.»

«Personnellement, poursuit l'enseignante de 48 ans, je n'y vais pas comme "femme" mais plutôt comme une intervenante sociale soucieuse de contribuer à aider une partie de la population. Les problématiques entre hommes et femmes ont plus de chances de se régler si l'un et l'autre s'y mettent.»

Le directeur général d'AutonHommie, André Beaulieu, ne cache pas la force du symbole. D'ailleurs, si l'expérience s'avère positive, une autre femme, idéalement issue du monde des affaires, pourrait intégrer à son tour le conseil d'administration.

«On n'est pas contre les femmes, on est avec elles, explique M. Beaulieu. La première personne qui aide le plus un homme en difficulté, c'est une femme. Sa référence, c'est sa conjointe. C'est souvent elle qui le pousse à demander de l'aide. Ici, c'est clair qu'à chaque fois qu'on aide un homme, on aide aussi sa femme et ses enfants.»

Impliquer la conjointe

Membre du conseil d'administration d'AutonHommie, le sociologue Jacques Roy croit que la réflexion sur les problèmes masculins ne peut plus se tenir en laissant les femmes à l'écart. «C'est impensable aujourd'hui de réfléchir sur les hommes, tout comme sur les femmes, en excluant l'autre sexe. Une fois sur trois, un homme qui suit une thérapie chez nous vient avec sa conjointe. C'est très enrichissant parce que les deux visions se fécondent. Le gars ne peut pas dire n'importe quoi, sa blonde est là.»

M. Roy constate un changement de mentalité dans la lutte menée par les hommes et les femmes. Le travail en silo, en excluant l'autre sexe, tend à s'amenuiser chez les nouvelles générations. «À une certaine époque, lors de marches contre la violence faite aux femmes, les hommes n'avaient pas le droit d'être dans la parade. C'était une tartufferie complète. Les nouvelles féministes sont plus inclusives, la nouvelle génération d'hommes aussi.»

Campagne pour une maison Oxygène à Québec

La région de Québec pourrait accueillir d'ici quelques années une Maison Oxygène, une ressource d'hébergement pour les pères souhaitant conserver un lien avec leurs enfants après une séparation ou un coup dur. Faute de financement, les instigateurs du projet doivent toutefois prendre leur mal en patience.

«Nous en sommes à nos premiers balbutiements, mais si on pouvait offrir le service dans les deux prochaines années, on serait bien heureux. Ça ne fait pas de sens que Québec n'ait pas une ressource comme ça», explique Simon Pelletier, conseiller en développement au ministère de la Famille, nommé à la tête d'un conseil d'administration de sept personnes, toutes bénévoles, qui portent le projet à bout de bras depuis trois ans.

Fondé en février 2013, le réseau des Maisons Oxygène compte des succursales dans huit municipalités, dont trois à Montréal. Le service est également offert à Baie-Comeau et le sera sous peu à Sept-Îles. «On dit parfois à la blague que s'il y a un Canadian Tire quelque part, il y a un besoin pour une maison Oxygène...», lance le directeur d'Hommes Sept-Îles, Edmond Michaud, qui évalue à environ 80 le nombre de pères susceptibles de se prévaloir de ce service d'aide dans son coin de pays.

Aucune ressource

«Quand un homme se retrouve en situation d'itinérance, il n'existe aucune ressource pour lui. Ses enfants sont souvent placés [en famille d'accueil] par la Direction de la protection de la jeunesse, le temps de prendre un temps d'arrêt et de retomber sur ses deux pieds, précise Simon Pelletier. Ça n'a pas de bon sens qu'on vienne en ajouter une couche en brisant le lien entre un père et ses enfants.»

La maison Oxygène de Sept-Îles a vu le jour au début décembre, après trois ans de démarches, en partenariat avec l'Office municipal d'habitation. Deux jumelés de quatre chambres sont disponibles. Des locaux sont également ouverts pour permettre à des intervenants d'offrir des services d'accompagnement.

«On aurait de la place pour quatre maisons Oxygène sur notre territoire», avance Guy Dubé, directeur de Partage au Masculin, qui couvre la région de la Chaudière-Appalaches. «Ce n'est pas évident pour un homme qui se sépare de recevoir ses enfants, il n'a pas d'appartement assez grand. Il va souvent s'installer chez la parenté ou dans le sous-sol d'un ami, mais ce n'est pas l'idéal.»

Maigre subvention

Dans la capitale, il y a encore loin de la coupe aux lèvres. Pour le moment, les démarches auprès des gouvernements ont permis d'aller chercher une subvention de 15 000 $. «Nous ne sommes pas soutenus par un organisme déjà existant, c'est la principale difficulté», précise M. Pelletier.

Les instigateurs du mouvement ont ciblé le secteur de Vanier, où le prix des logements est moins élevé, comme point de chute d'une hypothétique Maison Oxygène, capable d'accueillir deux ou trois pères. «Mais c'est sûr que si nous avions une offre dans Limoilou ou au centre-ville, on ne refuserait pas. [...] On a les ambitions qui correspondent à nos moyens», termine-t-il.

Quelle culture du viol?

Mis en relief dans la foulée des manifestations contre les agressions sexuelles commises dans les résidences de l'Université Laval, l'automne dernier, l'expression «culture du viol» ne trouve pas écho chez le sociologue Jacques Roy. «Une culture, ça suppose que tu es capable d'identifier un groupe significatif dans la société qui est porteur d'une valeur commune. Une culture, c'est quelque chose qui est valorisé. Trouvez-moi au Québec un groupe très significatif qui favorise le viol? Ça n'existe pas.» Stéphane Pouleur, chef du parti Équipe Autonomiste, qui a fait de la condition masculine l'un de ses chevaux de bataille, abonde dans le même sens. «Je ne connais pas de gars au Québec qui valorisent le viol. Personne ne valorise ça.» 

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