Raspoutine: ni Dieu ni vedette rock

Il y a 100 ans, Grigori Raspoutine était... (Wikimedia Commons, Karl Bulla)

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Il y a 100 ans, Grigori Raspoutine était assassiné à Saint-Pétersbourg. Partout l'annonce de sa mort a été accueillie par des cris d'allégresse. Les meurtriers sont acclamés comme des héros.

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(Québec) Il y a 100 ans, Raspoutine était assassiné à Saint-Pétersbourg, en Russie. Depuis, sa vie mouvementée n'a jamais cessé d'inspirer des films, des livres, des bandes dessinées et des chansons plus ou moins réalistes. Selon le cas, Raspoutine est décrit comme un saint, un sorcier, un pervers ou même une vedette rock avant l'heure. Voici son improbable histoire...

Le 1er janvier 1917*, le corps de Grigori Raspoutine est repêché à travers les glaces de la Neva, le fleuve qui traverse Saint-Pétersbourg, la capitale russe. Partout, l'annonce de sa mort est saluée par des cris d'allégresse. Au théâtre impérial de Moscou, les spectateurs exigent l'arrêt de la représentation. Ils entonnent l'hymne national, le God Save the Tsar, pour montrer leur joie d'être débarrassés du «monstre».

Les meurtriers sont acclamés comme des héros. L'un d'eux, le prince Félix Ioussoupov, déclare que Raspoutine n'était pas un humain, mais le «Diable» en personne.

La Russie des Tsars vacille. La révolution va bientôt tout balayer. Trois années de guerre mondiale ont plongé le pays dans le chaos. Des millions de soldats sont partis à la guerre sans fusil et sans bottes! L'économie est en ruine. L'hiver exceptionnellement froid paralyse les transports. Le pain devient introuvable. Un comble, dans l'un des greniers à blé du monde!

La situation apparaît particulièrement explosive à Saint-Pétersbourg, la capitale. D'un côté, les belles dames de la noblesse, qui prennent leur bain dans le champagne. De l'autre, le peuple en guenilles qui s'entasse dans des taudis. Au début de la guerre, le nom «Saint-Pétersbourg», jugé trop allemand, a été changé pour celui de «Petrograd», réputé plus patriotique. Mais les Russes la surnomment désormais «Chertograd»: la ville du diable.

Dans cette atmosphère survoltée, Raspoutine est devenu l'incarnation du mal qui ronge la Russie. Le récit de ses folles nuits de débauche enrage le peuple. Sa vie sexuelle débridée inspire de nombreuses blagues cochonnes, que tout le monde connaît par coeur. Sous le manteau, on s'échange des tracts qui le montrent en train de copuler avec des princesses, voire avec l'impératrice Alexandra. Même la menace d'être arrêté et torturé par l'Okhrana, la terrible police secrète du tsar, n'y peut rien changer.

La colère donne des ailes. Les Russes n'ont plus peur.

Viens voir les magiciens

L'histoire de Grigori Raspoutine débute pourtant comme un conte de fées. Le futur ennemi public numéro un est né en 1869, dans le village Pokrovskoïe, un trou perdu de la Sibérie situé à 2500 kilomètres de Saint-Pétersbourg. Il n'apprend à lire et à écrire que sur le tard. Et sa «carrière» de prophète débute seulement vers l'âge de 30 ans. 

Il faudra des années avant que la réputation de Raspoutine n'atteigne Saint-Pétersbourg. Rien de plus normal. La Russie des années 1900 regorge de magiciens et de guérisseurs en tous genres. Dans son livre Rasputin, l'historien Douglas Smith cite un médium polonais qui fait courir les foules en invoquant les esprits de Napoléon ou d'Alexandre le Grand. Parfois, le prodige dérape, en invoquant l'esprit d'un animal féroce. Si féroce que certains spectateurs doivent être soignés par un médecin à la fin de la séance!

Le tsar et sa femme raffolent de sciences occultes, eux aussi. En 1905, alors que la révolte gronde à travers la Russie, le tsar organise une séance de spiritisme au cours de laquelle on invoque l'esprit de son défunt père, le tsar Alexandre III. Aussitôt convoqué, le papa ordonne à son fiston de tenir tête aux révolutionnaires. «À n'importe quel prix.»

Un peu plus tard, le couple impérial s'entiche d'un maître de l'occulte français, surnommé Monsieur Philippe. Le mystérieux personnage offre un cadeau qui achève d'émerveiller ses hôtes crédules. Il s'agit d'une cloche magique, qui doit sonner lorsqu'une personne «hostile» s'approche de l'impératrice.

Une odeur de bouc

Grigori Raspoutine rencontre pour la première fois le couple impérial en 1905. Son ascension sera fulgurante. Bientôt, le tsar et l'impératrice le surnomment «notre ami». Raspoutine devient un habitué des salons chics de Saint-Pétersbourg. La noblesse blasée raffole de ce pèlerin, venu de la Sibérie lointaine, qui se décrit comme «le Christ en miniature».

Monsieur guérit les âmes. Il accomplit des miracles. Il prédit l'avenir. Plusieurs photos d'époque le montrent entouré d'admirateurs. Surtout des femmes. Les plus ferventes sont allongées à ses pieds. Elles arborent l'air béat des groupies de vedettes pop. Certaines vont jusqu'à boire l'eau dans laquelle il s'est lavé. Elles conservent tout ce qu'il touche, y compris les poils de sa barbe, comme des reliques. 

Très vite, d'étranges rumeurs circulent à propos du saint homme. Passe encore qu'il mange avec ses mains, en faisant un bruit comparable à celui d'un fauve édenté. Ou qu'il répande une odeur qui n'a rien à envier à celle d'un bouc en sueur. À la rigueur, on lui pardonnerait même d'embrasser goulûment les femmes. Par contre, on chuchote qu'il participe à des soirées qui tiennent davantage de l'orgie romaine que des séances de prières des bonnes soeurs de Sainte-Anne. 

«Si on ne connaît pas le péché, on ne peut pas se repentir. Et si on ne peut pas se repentir, on ne peut pas être sauvé», aurait expliqué Raspoutine.

Que craint vraiment le prophète débauché? Après tout, il peut compter sur de puissants alliés. À commencer par l'impératrice Alexandra. Il est vrai qu'en présence de Sa Majesté, Raspoutine garde de bonnes manières. Il sait se rendre indispensable. N'est-il pas le seul capable de guérir les hémorragies d'Alexis, son fils adoré, qui souffre d'hémophilie? Sans lui, qui sait si l'héritier du trône survivrait bien longtemps? 

Encore aujourd'hui, on s'explique mal l'influence de Raspoutine sur le tsarévitch Alexis. On sait seulement qu'il avait raison de déconseiller certains médicaments. On pense notamment à l'aspirine, la nouvelle pilule miracle dont on gavait le garçon, pour calmer ses douleurs. À l'époque, on ignorait que l'aspirine constitue un anticoagulant. Bref, la dernière chose dont un hémophile peut avoir besoin...

«Mon heure va bientôt venir»

Au bout de quelque temps, le tsar inquiet fait suivre Raspoutine par sa police secrète. Il veut savoir. A-t-il vraiment dansé tout nu sur les tables, dans un bar de Moscou? A-t-il été retrouvé ivre mort, en public, dans les bras de prostituées? Allez savoir. «Ce que fait réellement Raspoutine n'a plus d'importance, écrit l'historien Douglas Smith. Seul importe ce que la population croit qu'il fait.»

À la longue, le comportement scandaleux de Raspoutine éclabousse la monarchie. Les journaux à potins se délectent des exploits sexuels de celui qu'on surnomme désormais le «moine fou». Il est même question d'une liaison avec l'impératrice. Le tsar décide d'intervenir. Dès 1912, il fait interdire à la presse de mentionner le nom de Raspoutine. La censure recouvre désormais d'encre noire les articles litigieux. Les carrés noirs sont aussitôt baptisés le «caviar», en signe de dérision. 

C'est dans ce contexte que le tsar se laisse entraîner dans le premier conflit mondial, en août 1914. Un vrai suicide. Les pertes sont horribles. Les blessés sont souvent abandonnés, le long des voies ferrées. L'armée manque de tout. Un jour, le tsar doit inspecter une compagnie en première ligne. Pour sauver la face, les officiers font vite le tour des unités des alentours pour confisquer suffisamment de fusils, de manteaux et de bottes pour que tout semble normal. Tant pis pour les soldats qu'il faut dépouiller.

Jamais l'expression «déshabiller Pierre pour habiller Paul» n'a paru aussi appropriée!

À la fin de 1916, pour reprendre les mots d'un écrivain célèbre, la Russie est devenue «une maison des fous». Le tsar passe son temps près du front, à jouer les stratèges militaires. Dans la capitale, c'est l'impératrice Alexandra qui mène. Sous l'étroite surveillance de son homme de confiance, Grigori Raspoutine.

Ça ne peut plus durer. Pour sauver la monarchie, une partie de la noblesse parle ouvertement de remplacer le tsar par son cousin. Plusieurs complotent pour assassiner Raspoutine. Ce dernier ne se fait plus d'illusions. «Mon heure va bientôt venir, écrit-il. Je n'ai pas peur.»

Plus tard, des admirateurs prétendront qu'ils ont découvert une sorte de «testament» de Raspoutine. Une affaire plus que douteuse. Le «moine fou» y aurait prédit sa mort avant la fin de 1916. Il ajoute que si le meurtre est commis par un paysan, le tsar n'a rien à craindre. Par contre, s'il est tué par un noble, alors toute la famille impériale sera tuée d'ici la fin de 1918.**

La légende court toujours

Le 1er janvier 1917*, le corps de Raspoutine est repêché à travers les glaces de la Neva, le fleuve qui traverse la capitale russe. Mais la disparition de Raspoutine ne sauve pas l'Empire. La révolte éclate quelques semaines plus tard. Et les derniers rapports de la police secrète ressemblent au travail d'un cinéaste couché sur la voie ferrée pour mieux filmer le train qui fonce sur lui.

Le tsar doit renoncer au trône le 2 mars. La révolution triomphe. L'un des premiers gestes du gouvernement révolutionnaire consiste à exhumer le corps de Raspoutine, pour l'incinérer. Les cendres sont ensuite dispersées en secret. Pas question qu'une tombe serve de point de ralliement pour les disciples du moine fou ou pour les nostalgiques du tsar. 

Déjà, le récit de l'assassinat de Raspoutine ressemble à la mort d'un demi-dieu combattant, dans une saga viking. On raconte que les assassins ont d'abord tenté de l'empoisonner avec du cyanure. Sans succès. Puis ils lui ont tiré plusieurs balles à travers le corps. Déclaré mort, le «démon» n'a pas dit son dernier mot. Il a pris la fuite, avant qu'on lui assène le coup de grâce. Terrifiés par cette vivacité diabolique, ils ont vite balancé le corps dans le fleuve. Jusqu'au dernier moment, la bête respire et grogne encore... 

Il importe peu que l'autopsie suggère un scénario moins spectaculaire. Raspoutine aurait été atteint par trois balles tirées à bout portant. La dernière l'aurait touché à l'arrière de la tête, probablement alors qu'il rampait pour échapper à ses meurtriers. Last but not least, les médecins légistes n'ont pas retrouvé la moindre trace de poison dans son organisme.

Ça ne fait rien. La légende Raspoutine est en marche. Rien ne peut plus l'arrêter. Au fil des ans, sa vie va inspirer des centaines de livres. Le «moine fou» devient un vilain des comics, un habitué des mangas et la vedette de plusieurs chansons pop. Le cinéma ne l'oublie jamais très longtemps, y compris dans l'univers du porno. En 2011, Gérard Depardieu l'a incarné dans un film assez médiocre. Plus récemment, on annonçait que Leonardo DiCaprio jouerait son rôle dans une superproduction à venir.

Cent ans plus tard, la réputation sulfureuse de Raspoutine n'est pas oubliée. En 2004, le petit Musée de l'érotisme de Saint-Pétersbourg a réussi à faire parler de lui à la grandeur du monde en annonçant l'exposition du... pénis de Raspoutine, conservé dans le formol. Tant pis s'il apparaît très improbable que l'énorme machin ait vraiment appartenu au prophète de malheur. Le bocal est aussitôt devenu une attraction touristique majeure.

Le Musée l'a bien compris. Quand il s'agit de la légende de Raspoutine, depuis quand faut-il s'encombrer avec la vérité?

* En Russie, il s'agit plutôt du 19 décembre 1916. À l'époque, le pays utilisait le calendrier julien, qui «retarde» de 13 jours sur notre calendrier grégorien. 

** Le tsar, l'impératrice et leurs cinq enfants seront fusillés le 17 juillet 1918, probablement sur l'ordre de Lénine lui-même.

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