Les dessous de la radicalisation

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(Québec) Mardi, c'était le deuxième et dernier jour de la conférence de l'UNESCO sur la radicalisation violente des jeunes, à Québec. Les organisateurs ont dit que c'est un succès; le premier ministre a dit qu'il va agir. Et l'«Appel de Québec» - florilège de voeux rédigés avant même la tenue des débats - a été signé par les élites... Mais en parlant avec les spécialistes, on a aussi ouvert des portes moins convenues. Jour 2 des morceaux choisis!

Recette pour recruter un extrémiste

Le titre est un peu fort! Mais à l'extrême gauche comme à l'extrême droite, chez les djihadistes comme les farouches pro-vie, il existe bel et bien un modus operandi similaire afin d'attirer et retenir des recrues pour gonfler les rangs.

La titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les conflits et le terrorisme de l'Université Laval, Aurélie Campana, étudie la question depuis nombre d'années. Sur le terrain.

Pour embarquer plus de membres, on remarque que les factions extrémistes, qui avaient l'habitude de se cacher, tendent à sortir au grand jour, observe-t-elle. Ils soignent leur aura : «il y a une euphorisation du discours haineux». 

Tout pour attirer. Et pas besoin d'enrôler des convaincus. «La radicalisation n'est pas nécessairement préalable au recrutement.» En fait, souvent, les nouveaux ne maîtrisent pas du tout l'idéologie!

Toutes les personnes qui gravitent autour d'un groupe violent n'ont pas le même degré d'implication. Tout en haut, il y a les «croyants», les vrais militants, le noyau dur. Ceux qui diffusent la bonne parole.

Moins convaincus, les «initiés» sympathisent; eux pourraient gravir les échelons. Reste les «profanes», en bas, ceux qu'on tentera de séduire.

À l'opposé, les «ennemis». C'est nous, le public. Et tous ceux qui luttent contre l'idéologie du groupe : les antifascistes contre les suprémacistes, par exemple.

Le groupe édictera des règles de vie strictes pour peaufiner son image, mais aussi pour asseoir son autorité sur les sympathisants et militants. La troupe leur montrera alors pourquoi son modèle de société est meilleur, qu'il faut bâtir cette utopie. C'est à ce moment qu'on dénigre les «ennemis». «On attire à la fois par le positif et le négatif.»

Les vidéos et discours diffusés par le Web aident à charmer. Mais, insiste Mme Campana, les relations humaines sont primordiales au cheminement : le groupe d'appartenance.

Déjà, nous sommes surveillés et contrôlés

Google est puissant. Dans la masse d'internautes, Google dit être capable de pointer des jeunes âmes perdues en quête de contenus questionnables sur le Web.

Le géant informatique a créé des programmes de recherche regroupés notamment dans le projet Jigsaw, expose le responsable mondial de la liberté d'expression et des relations internationales, Ross LaJeunesse. Imaginez : ils ont étudié la psychologie des jeunes susceptibles de plonger dans le radicalisme religieux, racial... Ils ont détecté le type de questions qu'ils posent bien avant de chercher directement des contenus extrémistes. Les scientifiques essaient d'entrer dans leur tête, en somme.

Ces spécialistes auraient identifié les termes «codés» privilégiés par ces jeunes en train de basculer, les émotions exprimées. 

Pourquoi déployer tant d'efforts? M. LaJeunesse assure que l'objectif est noble. On veut alors faire apparaître à leur écran des contenus produits par d'autres jeunes qui, eux, sont revenus de la radicalité. Ce serait bien plus efficace que de leur présenter des vidéos prêchi-prêcha des autorités gouvernementales pour les empêcher de sombrer.

Google forme aussi les personnes qui produisent le contre-discours aux meilleures techniques pour obtenir un large auditoire, pour être diffusé le plus possible.

Voilà des années que Google travaille sur cette psychologie de la recherche Web.

Le Web de la censure

Au nom de la guerre à la radicalisation violente, Internet est censuré, parfois sans grand encadrement légal.

«Il y a quand même un contrôle du Net qui se fait par les forces de sécurité», balance la sénatrice française Nathalie Goulet. Des «techniques» existent pour repousser certains contenus.

Mme Goulet est vice-présidente de la Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées. Elle est aussi présidente de la Commission d'enquête sur les réseaux djihadistes.

Des «techniques»? Lesquelles? demande Le Soleil. Mme Goulet est peu loquace. Des «dispositifs» sont en fonction pour repérer, éliminer. L'équilibre entre sécurité et liberté est précaire...

Chercheur au Centre des études de sécurité de l'Hexagone, Marc Hecker souligne que la plupart des pays européens ont maintenant des lois contre certains discours en ligne. C'est un des axes d'intervention privilégiés : bloquer et effacer des contenus. Quitte à aller trop loin. «Ça va prendre des ajustements.»

«Comment va-t-on éviter que le contrôle des contenus sur Internet serve pour la répression?» questionne Dan Shefet, avocat à la Cour d'appel de Paris. Qui décide de ce qu'on peut et doit effacer? Lui prône la nomination de juges disponibles 24 heures sur 24 pour en décider. Et l'instauration d'un mécanisme de contestation... mais pour contester, encore faut-il savoir que quelque chose est arrivé.

Attention! prévient Aurélie Campana, de l'Université Laval. La censure pourrait avoir un effet pervers. «Certains groupes, quand ils se sentent censurés, ils se déplacent sur le Dark Web.» Dans ce Web invisible, difficile de les voir...

Guide pour créer un djihadiste québécois

Sasha a 11 ans. Ce n'est pas son vrai nom. Mais il a 11 ans. Et il est musulman. Et il n'est pas un djihadiste. «On ne naît pas djihadiste.»

C'est Maria Mourani qui raconte devant les congressistes. L'ancienne députée aux Communes, sociologue, criminologue.

Sasha, donc, du haut de ses 11 ans, ne comprend pas. Sa prof vient de diffuser une vidéo du 11 septembre 2001. Les tours tombent. L'exposé manque de mise en contexte, ses amis commencent à le dénigrer.

Papa dit de ne pas s'en faire, d'oublier. Le jeune a encore des questions; il va sur le Web trouver des réponses. Il en trouve, ça l'intéresse. Mais que fait-on à ces autres musulmans là-bas?

Sasha a 12 ans. Il se fait encore insulter périodiquement. Son père se fait dire : «Retourne dans ton pays.» Son père ne réplique pas.«Il vit la honte et il trouve que son père est un lâche.»

Il passe de plus en plus de temps dans le virtuel. Plusieurs heures par jour. Ses amis réels ne le comprennent plus. Alors il parle encore plus avec ses «vrais» amis du Web. Là, il est un héros, il participe à quelque chose de plus grand que lui.

«Les parents me disent souvent qu'ils ne reconnaissent plus leur enfant, qu'il est quelqu'un d'autre.» Même le physique a muté.

Petite planète

C'est bien beau parler des méchants djihadistes qui radicalisent notre jeunesse sur la Toile virtuelle, mais en Afrique, Internet n'est pas si répandu. Ce qui n'empêche pas le continent d'enfanter des combattants radicalisés qui menacent la stabilité de leur continent... et des autres.

C'est Firmin Édouard Matoko, sous-directeur général Afrique à l'UNESCO, qui a voulu rappeler que la planète est petite, et les ressources inégalement réparties.

En écoutant plus tard Maïmou Wali, du Niger, on a compris que nous ne sommes pas sortis de l'auberge. Le Niger est le pays de passage de beaucoup de candidats à l'exil vers le nord, fait-elle valoir. Il est aussi bordé par trois pays où des groupes extrémistes sèment la désolation. Boko Haram, vous connaissez?

Au bas de l'indice de développement humain, son État a été pris d'assaut par les écoles coraniques, venues «éduquer» la jeunesse, explique-t-elle. Des centaines et des centaines d'écoles où on n'apprend pas à lire, où on apprend le Coran par coeur. Un certain Coran. «Comment est-ce que nous allons faire face? [...] C'est une porte d'entrée assez facile pour le message djihadiste.» Et la jeunesse de se laisser pousser la barbe, de se couvrir. «Avant, on ne connaissait pas ça.»Eh ben, Maïmou Wali essaie de renverser la vapeur. Elle porte le Projet d'appui pédagogique aux écoles coraniques. Ça veut dire quoi? À petits pas, on alphabétise, on éduque, on envoie les petits vers d'autres écoles. À petits pas, on colmate la brèche.

Une suite dans deux ans

Le maire de Québec aimerait que la conférence sur la radicalisation violente tenue à Québec ces derniers jours survive, qu'elle revienne dans la capitale pour poursuivre la discussion. Celle-ci a été organisée vitement, souligne Régis Labeaume; en six mois environ. En prévoyant déjà une suite dans deux ans, on pourrait attirer encore plus de conférenciers vedettes, juge-t-il. À suivre...

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