Les visages de la radicalisation

Dans le sens des aiguilles d'une montre, Daniel... (Infographie Le Soleil)

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Dans le sens des aiguilles d'une montre, Daniel Gallant, ex-suprémaciste blanc, Maxime Fiset, ex-suprémaciste blanc, Mubin Shaikh, ancien extrémiste et Saliha ben Ali, mère d'un fils mort en Syrie

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(Québec) Invités par l'UNESCO, ils sont quelques centaines à avoir choisi de passer deux ou trois jours au Centre des congrès de Québec pour discuter de la radicalisation des jeunes, surtout celle qui envoie des ados en Syrie. Ils évaluent notamment le rôle d'Internet dans le processus. Beaucoup d'interventions pour initiés, de survols. À travers, des humains : jeunes radicalisés de Montréal, militant repenti de l'extrême droite de Québec, mère d'un soldat tué en France... Morceaux choisis.

Le nationalisme blanc décomplexé à Québec

«Je suis là pour m'excuser.» Devant nous, un grand baraqué. Rempli de remords. La Fédération des Québécois de souche, c'est lui. Ou plutôt, c'était lui, quand il cultivait le nationalisme blanc, vraiment blanc. «Je suis le fondateur, le seul et unique. C'est parti de ma tête.» Et elle était rasée, cette tête, à l'époque skinhead. Lui, c'est Maxime Fiset, de Québec, aujourd'hui étudiant universitaire... qui a déjà pensé faire sauter une bombe comme celle du marathon de Boston. Il a aussi été modérateur pour un site Web très raciste. Lundi, il est sorti de l'ombre pour dire qu'il a tout balancé. La radicalisation violente, «c'est plus proche de nous qu'on pense», prévient-il. 

Il était rendu à un tel point que les policiers l'ont arrêté pour propagande haineuse. Il a alors été expulsé de l'école où il apprenait l'électricité. Et privé d'Internet. Isolé, il s'est enfoncé encore plus en côtoyant seulement ses semblables. 

«J'ai été privé de mon environnement. Ça a accéléré ma radicalisation.» Il avertit : dans l'extrême droite, beaucoup ont des armes et se préparent pour «une guerre sainte raciale». «Au Québec, l'extrémisme de droite est de plus en plus décomplexé. Par chance, quand il s'est mis à douter, quelques bouées subsistaient. De rares amis encore fidèles, quelques proches... Mais le groupe qu'il a fondé, dans lequel il a admis d'autres jeunes, existe toujours. Et d'autres groupes plus violents émergent.

Daniel Gallant, ancien skinhead de Vancouver, confirme. Lui aussi a bien connu l'extrême droite et sa violence. Il a bien connu le site Web où Maxime Fiset a été modérateur. Et il a recruté des jeunes à sa suite. Maintenant détenteur d'une maîtrise en travail social, il lance un appel aux autorités : quand il a voulu revenir dans le droit chemin, il n'y avait rien pour lui : «J'ai cherché de l'aide. Je me suis fait dire qu'il n'y avait pas d'aide pour moi.»

Rencontrer les talibans, être séduit

C'était avant l'État islamique. C'était les talibans, Al-Qaida. Mubin Shaikh étudiait la religion. Il avait 19 ans. Il est parti du Canada en voyage initiatique au Pakistan. Pas dans des camps. Juste un voyage de jeune croyant, raconte-t-il. Et il a rencontré ses nouveaux voisins, des talibans de la ville de Quetta. «Ils sont encore là.» Il a appris quoi? «Que pour être un vrai musulman, il faut combattre. Au retour, il a rejoint d'autres extrémistes ici. Il a recruté dans des mosquées, des conférences islamistes. Puis il y a eu le 11 septembre 2001, les tours de New York qui tombent. Ça, c'était trop pour lui. Il est parti pour la Syrie (bien avant la guerre). «J'ai appris le vrai islam.» Revenu au Canada, il a vu un de ses amis se faire arrêter. Il a alors appelé les services secrets : «Ils m'ont recruté pour être agent infiltrateur. Pendant deux ans, j'ai été infiltré.» Il a aussi travaillé pour la GRC. L'arrestation du groupe des 18 de Toronto, inspiré par Al-Qaida, c'est un peu lui. Il jure que cet épisode policier est derrière, qu'il se concentre sur son doctorat en psychologie en Angleterre. Son sujet : comment contrer et prévenir l'extrémisme.

Pardonner au tueur de son fils

Son fils était soldat. Il a été tué à Toulouse, en France. Pourtant, on ne peut pas dire que la famille a un nom «de souche». Ni que sa religion en fait une cible de choix. Latifa Ibn Ziaten a eu besoin de comprendre. Elle est allée dans la cité d'où venait le tueur. Là-bas, les jeunes lui ont dit que ce terroriste est un martyr de la cause. «Cette jeunesse est perdue», se désole-t-elle. Mère courage a décidé d'attaquer le mal à la racine. «Aujourd'hui, je suis sur le terrain. Ça ne commence pas sur Internet, ça commence dans les familles. [...] Si quelqu'un l'avait écouté, si quelqu'un l'avait aimé... Je lui ai pardonné parce qu'il n'avait pas de chance.» Elle interpelle les familles : «C'est à nous de donner des rêves à cette jeunesse, de lui montrer le bon chemin.» Il faut cesser les ghettos, intégrer les immigrants, donner les ressources pour que ces jeunes s'épanouissent, rêve-t-elle. 

La Syrie, funeste eldorado

- 2013. À 19 ans, son fils est mort en Syrie. Il rencontrait ses «frères» sur le Web, se souvient Saliha Ben Ali, de Belgique. Il passait du monde réel à son monde fabriqué, virtuel. «Ça devient comme une addiction.»

- Sara et Ben, des prénoms fictifs, encore 19 ans, des Québécois. Les jeunes qui veulent partir en Syrie, «c'est nous». Ils ont senti le rejet, les regards critiques contre leurs mères voilées, ils ont lu les commentaires déplacés sur le Web, entendu la démagogie à la radio. Nés ici, ils se sont sentis rejetés. «On est Québécois. On n'a pas à nous dire de nous intégrer. [...] Dans notre société, tout ne va pas bien. Il y a des problèmes.» Un étranger a vu ça : «L'État islamique pointe ces problèmes et propose des solutions.»

- Nadia, encore un prénom fictif. Mère du Québec. Son enfant a voulu partir pour la guerre sainte. Pourtant, il était éduqué, à l'aise financièrement. Mais il ne trouvait pas sa place dans la société québécoise. «À un moment donné, il passe à l'action.»

- Abdul, toujours un faux prénom pour préserver son anonymat. Du Québec. «Mon enfant est là-bas.» Tout ce qu'il lui reste à faire, c'est attendre «le verdict», la mort de son rejeton. Il essaie de vivre. Et il invite nos politiques à se lever. «Les conflits armés ne vont jamais s'arrêter.» L'Afghanistan, l'Irak, la Syrie. «Demain, ce sera qui?» Pour éviter que d'autres petits Québécois partent, il idéalise une société inclusive : «Nos enfants, est-ce qu'on va leur offrir un Québec où tout le monde vit ensemble?»

Une lutte mondiale

Et la suite? Ban Ki-moon, secrétaire général de l'ONU, a envoyé son adjoint, Jean-Paul Laborde, à Québec. Celui-ci est aussi directeur du comité de lutte contre le terrorisme du Conseil de sécurité de l'ONU. Le message : «Daesh [l'État islamique] est soupçonné d'avoir recruté plus de 1100 mineurs», balance-t-il. Des enfants. En peu de temps. «Voilà la première menace qui pèse sur nos jeunes.» Sur la Toile, ceux-ci trouvent facilement et rapidement du contenu destiné à l'embrigadement. Tous les pays doivent donc s'unir pour éduquer les petits à avoir un esprit critique. Tous doivent participer à la prévention, incluant les entreprises privées du Web. «Il y a un déficit de coopération internationale», insiste Jehangir Khan, directeur de l'Équipe spéciale de lutte contre le terrorisme aussi à l'ONU : «Nous savons qu'ils cherchent de nouvelles cibles. Aucun endroit sur Terre n'est sécuritaire.»

Pas la faute aux géants du Web, se défend Google

«L'Internet n'est pas la cause de la radicalisation, c'est un outil puissant», nuance le responsable mondial de la liberté d'expression et des relations internationales de Google, Ross LaJeunesse. Il craint la censure. Et qu'on lui refile la responsabilité de gérer le contenu : «C'est trop facile de blâmer l'Internet.» Chaque minute, des centaines d'heures de vidéo sont publiées sur YouTube, dit-il. «Vous fermez un site Web et deux ou trois autres apparaissent.» Il faut plutôt lutter contre le désespoir des jeunes. Offrir aux adolescents l'argumentaire, l'information pour qu'ils puissent eux-mêmes défaire la propagande en ligne.

Pas besoin d'un centre de prévention à Québec, dit Labeaume

Le maire de Québec Régis Labeaume animait un... (Le Soleil, Erick Labbé) - image 3.0

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Le maire de Québec Régis Labeaume animait un atelier, lundi, auquel prenait part son homologue de Montréal, Denis Coderre, lors de la conférence Internet et la radicalisation des jeunes : prévenir, agir et vivre ensemble.

Le Soleil, Erick Labbé

Contrairement à Montréal, qui possède depuis plus d'un an et demi son Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence, le maire de Québec, Régis Labeaume, ne voit pas l'utilité d'un tel organisme dans la capitale.

«Actuellement non, on ne connaît pas ce phénomène-là [de la radicalisation] et si éventuellement on le voit, on va se rattacher à celui de Montréal qui a déjà de l'expérience», a déclaré le maire Labeaume après avoir animé un atelier, auquel prenait part le maire de Montréal, Denis Coderre, lors de la conférence Internet et la radicalisation des jeunes : prévenir, agir et vivre ensemble.

M. Labeaume souhaite tout de même s'engager au chapitre de la prévention de la radicalisation dans sa ville. Il a l'intention de contacter mardi le metteur en scène belge Ismaël Saïdi afin de s'informer de la possibilité de présenter sa pièce Djihad aux jeunes de la capitale.

«Je dors la nuit, mais je me dis qu'on n'est pas à l'abri de rien. On se demande ce qu'on pourrait faire à Québec même si le phénomène n'existe quasiment pas, même s'il n'y a pas de manifestations évidentes qui m'ont été relatées», a-t-il expliqué en point de presse après avoir indiqué qu'il souhaitait contacter M. Saïdi ou son agent.

«Je trouve que [la pièce Djihad], c'est fabuleux. C'était d'une justesse et d'une finesse dans les propos, dans la structure. Je ne vois pas de meilleur outil. J'aimerais voir s'il serait possible de faire des représentations ici, de faire le tour des écoles et de certains quartiers», a résumé le maire, qui a assisté à une représentation de la pièce à la Place des Arts.

L'oeuvre de Saïdi met en scène trois jeunes de Bruxelles qui décident de partir en Syrie pour aller se battre aux côtés des djihadistes et raconte leur périple à travers une tragicomédie qui se moque des clichés de toutes les religions. À travers leur odyssée, Ben, Reda et Ismaël en viennent à déchanter par rapport à leurs aspirations initiales.

Contre les C.V. anonymes

D'autre part, tant M. Labeaume que son homologue Denis Coderre ont opposé une fin de non-recevoir à la suggestion de Samira Laouni, fondatrice de l'organisme Communication pour l'ouverture et le rapprochement interculturel (COR), que les curriculum vitae soient obligatoirement anonymes pour éviter la discrimination dans l'embauche.

Mme Laouni, ex-adversaire du maire de Montréal quand celui-ci était député fédéral de Bourassa, avait fait remarquer que les Québécois musulmans avaient 70 % moins de chances d'être appelés en entrevue. 

«Ça commence à ressembler à la loterie, ça! Enlevez votre nom et que le meilleur gagne! Moi, je crois qu'il ne faut pas cacher son identité, il faut être fier de son identité. Ce n'est pas sérieux», a rétorqué le maire Coderre durant la période de questions de l'atelier.

M. Labeaume, qui agissait comme modérateur, s'est prononcé après l'atelier en point de presse. «Ben voyons, c'est ridicule...» a-t-il laissé tomber après avoir indiqué qu'il n'avait pas le pouvoir de statuer sur cette question.  Ian Bussières

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