Combat à finir pour les autochtones victimes d'agressions sexuelles

Mme Jourdain en a assez que les femmes... (Collaboration spéciale Fanny Lévesque)

Agrandir

Mme Jourdain en a assez que les femmes autochones qui, comme elle, ont osé dénoncer se retrouvent discréditées sur les médias sociaux. Elle déplore également que les policiers aient commencé à porter des bracelets en signe de soutien à leurs confrères suspendus après le reportage d'Enquête, sur les exactions commises à Val-d'Or.

Collaboration spéciale Fanny Lévesque

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
<p>Fanny Lévesque</p>
Fanny Lévesque

Collaboration spéciale

Le Soleil

(Sept-Îles) Il y a un an, Mme Jourdain (nom fictif) mettait pour la première fois dans nos pages des mots sur la présumée agression sexuelle dont elle aurait été victime, il y a plus de 30 ans, par un policier de Schefferville. L'Innue n'a pas encore décroché le téléphone pour porter plainte. Elle a peur, oui, mais elle est surtout en colère.

«Mon année a été très, très dure. Je me suis isolée», raconte Mme Jourdain, qui a bien voulu revenir sur ce pan sombre de sa vie. «Quand j'ai dénoncé au début [en 2015], c'était juste pour montrer à mon agresseur qu'il y avait quelqu'un à quelque part qui se souvenait encore [...] J'ai raconté combien d'années de ma vie ont été brisées.»

Mais elle n'en est plus là. Maintenant, c'est la rage qui l'habite. L'Innue a en plus qu'assez que celles qui osent dénoncer soient trop souvent discréditées. «Je regarde dans les médias sociaux, comment on nous juge. C'est nous autres les agresseurs», lâche-t-elle. Elle cite entre autres les victimes présumées de Val-d'Or.

«On a dit d'elles que c'étaient des putes, des droguées», s'insurge-t-elle. Mme Jourdain rentre tout juste de l'Abitibi, où elle a participé à quelques jours d'échanges avec les femmes autochtones de Val-d'Or et d'ailleurs au Québec, un an après que l'émission Enquête eut révélé les cas d'abus policiers sur des femmes des Premières Nations.

Des révélations troublantes qui ont réveillé de vieux démons, dont ceux de Mme Jourdain. «Mais j'ai l'impression que c'est nous autres qui payent pour aujourd'hui», rajoute l'Innue. Elle déplore notamment que des policiers aient porté des bracelets en soutien à leurs huit confrères suspendus pour dénoncer le traitement dont ils auraient été victimes depuis la diffusion du reportage.

«Elle est où notre protection?» s'interroge-t-elle. Rien pour lui donner confiance aux mécanismes en place, affirme-t-elle. «Ça me rend malade, j'ai peur pour ma petite-fille. Ça arrive en 2016. Qu'est-ce que ça va être pour elle, c'est épeurant.» Des craintes qui l'empêchent de dénoncer à son tour, assure-t-elle.

Contexte difficile

«Je ne suis pas capable encore et tout ce qui se passe ici, ça me dérange aussi.» C'est que le contexte à Uashat mak Mani-Utenam n'aide en rien, selon elle. Le chef de la bande a réintégré ses fonctions en septembre malgré qu'il soit visé par des accusations de nature sexuelle pour des gestes qui auraient été commis il y a 15 ans, sur une mineure.

Une situation inacceptable, martèle Mme Jourdain. Le processus judiciaire suit son cours dans cette affaire. Elle aimerait voir la création de services indépendants où les victimes se sentiraient à l'aise. «C'est très difficile dans la communauté de demander de l'aide», témoigne-t-elle. Uashat mak Mani-Utenam ne compte que quelque 4000 âmes.

Mme Jourdain dit poursuivre sa guérison comme elle le peut. Elle explique avoir été jointe par le Service de police de la Ville de Montréal, mandaté par Québec pour enquêter sur les cas d'abus, mais qu'elle leur a «demandé plus de temps», qu'elle est toujours craintive. L'Innue ne ferme néanmoins pas la porte à la dénonciation.

«J'espère avoir un jour confiance et être capable de le faire.»

Une enquête indépendante toujours réclamée à Val-d'Or

Mme Jourdain n'est pas la seule à hésiter à dénoncer les abus policiers dont les membres de Premières Nations auraient été victimes. Un an après les révélations de Val-d'Or, des voix continuent de s'élever pour réclamer une enquête indépendante sur la relation entre les forces policières et les Autochtones.

«On demande une enquête indépendante pour que ce soit fait dans la transparence», a affirmé la présidente de Femmes autochtones du Québec (FAQ), Viviane Michel. «Ça ne se peut pas qu'une enquête se fasse de police à police», a-t-elle soutenu. Le SPVM a été mandaté par Québec après le reportage de l'émission Enquête pour examiner les plaintes.

«On le sait qu'il y a des femmes qui ne veulent pas faire une plainte parce que ça doit être fait au SPVM», souligne-t-elle. Les Services parajudiciaires autochtones du Québec, responsables d'une ligne téléphonique créée en avril pour faciliter la dénonciation, rapportaient la semaine dernière que sur les 75 appels reçus, 11 plaintes ont été déposées officiellement, dont 5 seulement l'ont été par des femmes.

Méfiance persistante

«Comment on va faire tomber cette méfiance-là, voilà le défi aussi», poursuit Mme Michel. La tenue d'une enquête indépendante serait un pas dans la bonne direction, assure-t-elle. C'est aussi l'avis du chef de l'Association des Premières Nations du Québec et du Labrador (APNQL), Ghislain Picard.

«Il y a tout ce qu'on sait et tout ce qu'on ne sait pas», soulève-t-il. L'enquête indépendante permettrait de «s'attaquer aux questions de fonds», selon lui. «Comme on l'a vu dans d'autres commissions d'enquête, lorsque le processus est en marche, il n'y a pas de limites, tout peut converger dans la mesure où des gens sont là pour témoigner».

Tant FAQ que l'APNQL craignent que Québec se serve de l'enquête fédérale sur les femmes autochtones disparues ou assassinées au Canada pour «s'en laver les mains» et refuser la tenue d'une enquête provinciale sur la question policière. «Ce sont deux choses complètement différentes», avance Viviane Michel.

Pour l'heure, les Autochtones se disant victimes d'actes répréhensibles de la part de policiers peuvent dénoncer via les Services parajudiciaires du Québec ou directement au SPVM. Il n'est pas exclu que les nouvelles plaintes soient transmises au Bureau des enquêtes indépendantes, qui n'était pas opérationnel l'an dernier.

Partager

À lire aussi

  • Gilbert Lavoie | <i>Val-d'Or, ce n'est pas fini</i>

    Gilbert Lavoie

    Val-d'Or, ce n'est pas fini

    CHRONIQUE / Il y a des choses qui ne mentent pas. L'intensité de l'émotion qui a marqué la conférence de presse des femmes autochtones de Val-d'Or,... »

  • Brigitte Breton | Pratiques policières et racisme

    Brigitte Breton

    Pratiques policières et racisme

    ÉDITORIAL / Tant que le Québec tardera à procéder à un examen des pratiques policières à l'égard des Autochtones et à apporter les correctifs... »

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer