Anges gardiens pour bambins

Gilles et Maude Julien forment un duo père-fille... (Le Soleil, Jean-Marie Villeneuv)

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Gilles et Maude Julien forment un duo père-fille uni par le même désir de faire une différence dans la vie des bambins issus de milieux défavorisés. «Un cerveau d'enfant, c'est fragile, ça grandit vite. Si on ne s'en occupe pas rapidement, il risque de mal se développer et de coûter très cher à la société», explique le premie.

Le Soleil, Jean-Marie Villeneuv

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(Québec) Depuis presque 20 ans, il est le père de la pédiatrie sociale au Québec. Dévoué au bien-être des enfants issus de milieux défavorisés, le Dr Gilles Julien verra son réseau de cliniques doubler dans les cinq prochaines années. Au premier rang, celle de sa fille Maude, fondatrice et directrice de la succursale de Lévis. Le Soleil a rencontré ce duo père-fille hors norme, porté par la mission d'offrir aux bambins le meilleur départ possible dans la vie.

Le Centre de pédiatrie sociale de Lévis est installé depuis 2010 dans l'ancien bar des employés du chantier maritime Davie. Le petit et vétuste immeuble du centre-ville ne paie pas de mine et se fond dans un quartier où personne ne roule sur l'or. Par son profil socioéconomique, l'endroit rappelle au Dr Gilles Julien le secteur montréalais de Hochelaga-Maisonneuve où, à 70 ans, il poursuit inlassablement sa mission.

Le vétéran médecin était de passage sur la Rive-Sud de Québec cette semaine pour vivre un grand moment de sa carrière, avec l'octroi d'une subvention de 20 millions $ du gouvernement Couillard visant à doubler, d'ici le début de la prochaine décennie, le nombre de centres de pédiatrie sociale au Québec, au nombre d'une vingtaine pour le moment, dont le Centre de pédiatrie sociale en communauté Main dans la main, à Cowansville. On espère ainsi joindre plus de 20 000 enfants en situation de grande vulnérabilité.

Pour le Dr Julien, il s'agit de la reconnaissance d'une mission sociale que lui et ses collaborateurs «portent à bout de bras» depuis le début. Parmi eux, Maude Julien, 44 ans, qui marche dans les traces de son père. En 2010, l'infirmière clinicienne a fondé le Centre de pédiatrie sociale de Lévis, installé dans la rue Bourassa.

«Depuis que je suis toute petite, je défends les injustices. Dans ma tête, il faut que je défende tout le monde. Alors, pour moi, ça allait de soi de m'occuper de cette clientèle dont personne ne veut ou n'estime.»

Jamais vu de médecin

Cette clientèle laissée pour compte, ce sont ces milliers de bambins de zéro à cinq ans, vivant en milieux défavorisés, qui passent entre les mailles du système de santé en raison de l'isolement et de la précarité socioéconomique de leurs parents.

«Entre 25 et 30 % des enfants ne reçoivent pas les services qu'ils devraient recevoir», déplore-t-elle. Des jeunes de sept, huit ou neuf ans n'ont jamais vu un médecin de leur vie, mis à part le jour de leur naissance. Puisqu'ils vivent de l'isolement social, les parents ne peuvent pas comparer et voir si leur enfant se développe normalement. Ils pensent qu'il va bien.»

«Un enfant sur trois au Québec n'est pas prêt à rentrer à l'école parce qu'il a des défauts de langage, de motricité, de sociabilité. Là où nos cliniques s'installent, c'est souvent un sur deux», ajoute le Dr Julien, d'une voix douce et posée.

Inexorablement, l'ombre du décrochage scolaire se profile à l'horizon. Le jeune ne peut plus suivre en classe. Il se décourage et se désintéresse de l'école. «J'ai des enfants de 13 ou 14 ans qui en sont au niveau de 2e année. Ils se font bourrer le crâne de toutes sortes de matières qu'ils n'arrivent pas à comprendre, pas parce qu'ils ne sont pas intelligents, mais parce qu'ils ne le peuvent pas. Il faut les aider à s'outiller.»

«Vous seriez surpris du nombre d'enfants qui arrivent à la maternelle sans jamais avoir tenu un crayon ou découper, ils ont eu zéro stimulation, renchérit Maude Julien. Ça détonne avec ceux qui ont fréquenté des CPE [centres de la petite enfance]. Ces enfants réclament une quantité phénoménale d'intervenants.»

C'est là que la mission des centres de pédiatrie sociale entre en jeu, en offrant un point de rencontre pour ces parents isolés, sans ressource, occupés à subvenir à des besoins primaires, comme se loger et se nourrir. Le Dr Julien en a connu des milliers depuis l'époque où, jeune toubib qu'il était, surnommé «Docteur Bohème» par une collègue, il effectuait des visites à domicile à vélo, dans Hochelaga-Maisonneuve.

Le personnel multidisciplinaire des centres de pédiatrie sociale - médecins, infirmières, ergothérapeutes, psychoéducatrices, art thérapeutes, orthophonistes... - met le respect à l'avant-plan. «On ne dira pas à un parent que sa famille est dysfonctionnelle, mais qu'on comprend sa misère, qu'on sait pourquoi il en arrache, qu'on va l'aider à construire un enfant en santé», explique le Dr Julien.

«Ces parents ont peur du jugement, poursuit-il, ils ont été si souvent exclus. Ils se sont fait tellement dire qu'ils étaient tout croches, qu'ils ne sentaient pas bon, qu'ils étaient mal habillés, alors ils n'iront pas plus se jeter dans la gueule du loup.» Les conséquences peuvent être funestes. «Il y a des enfants qui sont décédés d'une méningite. Les parents n'osaient pas aller à l'hôpital de peur de se faire blâmer, même s'ils étaient coupables de rien.»

Deuxième génération

Comme un gamin qui grandit trop vite, le réseau de pédiatrie sociale du Dr Julien connaît une poussée de croissance qu'il faut apprendre à gérer, d'où le bonheur de voir atterrir la subvention du gouvernement provincial.

L'établissement de Lévis n'étant plus en mesure de répondre à la demande, Maude Julien cherche un local trois fois plus grand, toujours au centre-ville, afin d'assurer un suivi auprès de ses quelque 450 jeunes bénéficiaires. «Nous sommes encore en exploration, ça coûte une fortune.» Un point de service sera bientôt implanté à Saint-Romuald. Le personnel du Centre s'y déplacera une fois par semaine pour assurer les suivis auprès des familles.

Quant au Dr Julien, malgré les années qui s'accumulent au compteur, pas question d'abandonner ses bouts de chou. Il se surprend maintenant à recevoir en consultation une deuxième génération, celle des enfants de ses premiers patients.

«J'en vois tous les jours. Ils ont eu à leur tour des enfants dont ils s'occupent bien. C'est renversant de voir l'impact à long terme.»

De quoi lui donner le goût et l'énergie de poursuivre encore longtemps sa mission. «Je ne peux pas lâcher. J'aime mieux crever à l'ouvrage. J'ai tellement de plaisir à voir évoluer les enfants.»

Ouverture sur le monde

Diplômé de l'Université Laval et médecin à l'Hôtel-Dieu de Lévis pendant cinq ans, le Dr Gilles Julien a bourlingué à travers le monde avant de développer sa méthode de pédiatrie sociale. Il a occupé différentes fonctions en santé communautaire et publique pour la Banque mondiale et les Nations Unies.

Sa fille Maude se souvient d'un séjour de deux ans dans l'archipel des Comores, au sud-est de l'Afrique, en compagnie de ses parents, de son frère et de sa soeur. Elle était âgée d'une dizaine d'années. «Quand tu es jeune, ça marque de voir des enfants pieds nus dans la rue, sans vêtements, la bouche pleine de bobos, mais mes parents savaient dédramatiser. Ç'a été une belle ouverture sur le monde.»

Ce séjour outre-mer, doublé de l'exemple venant d'un père médecin et d'une mère infirmière, a semé la graine de l'engagement communautaire chez la petite Maude. Après des études en soins infirmiers, elle s'oriente en obstétrique, puis en recherche pharmaceutique. Son besoin d'aider les autres inassouvi, elle annonce à son père son désir de fonder le premier centre de pédiatrie sociale de la région de Québec.

«Je me suis embarquée là-bas très naïvement. Ç'a été un énorme travail», explique la mère de quatre enfants, nés en l'espace de seulement quatre ans et demi. «On a ouvert le Centre au début décembre. J'avais accouché le 1er novembre. J'avais mon bébé sur moi à toutes les réunions, mais c'était correct, ça faisait partie de ma vie.»

Gilles Julien vu par sa fille

«Gilles, avant d'être le médecin que tout le monde connaît, c'est mon père. C'est lui qui m'a donné des conséquences et des privilèges (rires). Gilles était un médecin marginal et avant-gardiste. Pour avoir voyagé souvent avec lui, Gilles est quelqu'un qui a le souci du bien-être des enfants, de l'égalité pour tous. C'est sa priorité, sa vie. Il a eu une idée qui se démarquait de tout ce qui se faisait à l'époque. Je trouve ça magnifique.»

- Maude Julien, à propos de son père

«Elle est fantastique. Elle drive comme ça ne se peut pas. Elle a complètement intégré l'approche [des centres de pédiatrie sociale]. Les gens l'adorent. Ils disent qu'aller chez Maude, c'est comme aller chez le Dr Julien. Tu peux être sûr que tu ne feras pas juger et que tu vas trouver quelqu'un pour t'aider. Maude est même en train de porter le concept plus loin. C'est rendu que je trouve mon discours terne par rapport au sien...»

- Gilles Julien, à propos de sa fille

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