Rankin Inlet: à cheval entre tradition et modernité

Rankin Inlet a été fondée en 1957 avec... (Collaboration spéciale David Rémillard)

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Rankin Inlet a été fondée en 1957 avec l'arrivée de la mine de nickel du même nom, qui n'a été en activité que pendant cinq ans.

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(Avec l'armée à Rankin Inlet, Nunavut) Dernier de 3 / Les Forces armées canadiennes multiplient les déploiements dans le Nord et l'Arctique afin d'exercer la souveraineté du pays sur ces régions éloignées. Des régions peuplées par des communautés inuites fragiles mais fières, parfois déchirées entre la culture occidentale et celle de leurs ancêtres. Des régions gorgées de ressources naturelles, où les hommes et la vie sauvage sont intimement liés, mais où l'entreprise privée cherche aussi à se développer. Cet immense territoire, selon la Défense nationale, sera de plus en plus convoité, contesté et fréquenté, d'où l'intérêt pour les troupes, autant dans les airs, sur la mer que sur la terre, d'apprendre à y manoeuvrer en toutes conditions. Le Soleil s'est rendu à Rankin Inlet, au Nunavut, avec les troupes du Royal 22e Régiment qui participaient à l'opération Nanook, du 23 au 30 août.

Les aînés de Rankin Inlet sont nés dans la toundra, certains mêmes dans un igloo. Le hameau est tout jeune, fondé en 1957. Avec leurs parents, ils ont vécu de la terre pendant un temps. Aujourd'hui, ils voient grandir les jeunes générations, téléphones intelligents à la main, pour le meilleur ou pour le pire. Regard sur une communauté qui est entrée dans la modernité, mais qui refuse d'oublier ses racines. 

Il n'y a pas de panneau de bienvenue à l'entrée de Rankin Inlet lorsqu'on arrive de la base militaire. Ce sont plutôt les chiens qui se chargent d'annoncer l'arrivée des visiteurs qui pénètrent dans le hameau. Il y en a pratiquement un par maison, attaché et couché dans une gravelle poussiéreuse, omniprésente dans la communauté. 

Des peaux d'animaux sèchent sur les porches des modestes résidences, aux côtés des coupoles de télévision satellite. Là où il n'y a pas de chien, il y a des bols d'eau et des pattes de caribou grugées, signe que la bête n'est pas partie pour bien longtemps.   

Il est 20h et il n'y a pas d'humain à l'horizon, quoique leurs traces soient partout. Des débris et des déchets jonchent le sol tout autour des maisons ou sur le bord des routes. 

Sur Mivvik Avenue, qui traverse la communauté d'un bout à l'autre jusqu'à l'aéroport, l'un des rares - sinon le seul - à avoir une piste asphaltée dans la région, on constate que le VTT est le véhicule de prédilection en attendant la motoneige. Sinon, il n'y a que des camionnettes. Pas l'ombre d'une voiture. Même les taxis sont des pick-up. Il faut apprendre à marcher du bon côté de la rue en fonction des vents, sinon c'est la tempête de sable assurée.

Plus loin, on aperçoit une affiche à l'image de Jordin Tootoo, qui a grandi à Rankin Inlet. Il est devenu le premier Inuit à jouer dans la Ligue nationale de hockey et est toujours actif dans le circuit.

Au bout de Mivvik Avenue, un homme nourrit une trentaine de chiens de traîneau avec des saucisses hot dogs et des bouts de poisson congelé. Le Soleil s'approche et le salue. «Je suis John Hickes. J'ai été maire de Rankin Inlet et je suis propriétaire de cet hôtel», se présente-t-il, pointant le Nanuq Lodge. Il est aussi l'oncle de Jordin Tootoo.

M. Hickes est né à Pistol Bay, un peu au sud, en 1944, d'un père trappeur et d'une mère inuite. «Je suis né dans un igloo», raconte-t-il le lendemain de son premier contact avec Le Soleil, cette fois assis dans sa salle à manger.

Il explique que Rankin Inlet a été fondée grâce à l'arrivée de la mine de nickel du même nom. Elle n'a été en activité que pendant cinq ans, jusqu'en 1962. À l'époque, c'était «un cadeau de Dieu». 

Il rappelle que plusieurs Inuits ont vécu une grande famine durant les années 50. «La horde de caribous était partie 100 kilomètres plus loin. Nous n'avions que des chiens et nous ne savions pas où ils étaient.»

Des autochtones des différentes communautés autour ont travaillé à la mine, ce qui a permis de nourrir des familles. D'autres sont morts de faim. «Ils sont partis sur les terres et on les a jamais revus», selon Hickes.

John Hickes, 72 ans, est l'ancien maire de... (Collaboration spéciale, David Rémillard) - image 2.0

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John Hickes, 72 ans, est l'ancien maire de Rankin Inlet. Il est également l'oncle du joueur de hockey Jordin Tootoo.

Collaboration spéciale, David Rémillard

Exil 

De son côté, sa famille s'est exilée à Churchill au Manitoba. Son père étant Écossais, donc Blanc, il a «eu la chance d'avoir les deux cultures». Il est entré dans la Marine et a travaillé pour le gouvernement. Il s'estime heureux d'avoir vu du pays, contrairement à d'autres de son âge qui l'ont eu plus dur ou qui ont dû passer par les pensionnats autochtones. 

Aussi nostalgique soit-il des moments passés sur les terres dans son enfance, il croit qu'il est désormais impossible de vivre selon le mode de vie ancestral. Selon lui, les communautés ont changé «pour le mieux», mais il faut plus «d'emplois et d'opportunités pour tous». Quant aux anciens qui rejettent les bouleversements, «c'est un processus qui prend du temps», selon Hickes. Pris entre leurs familles et le monde moderne, «certains jeunes sont coincés entre deux cultures», observe-t-il.  

Barnie Aggark, maire de Chesterfield Inlet, croit lui aussi qu'il faut maintenir un équilibre entre l'ancien mode de vie et le nouveau. À seulement 36 ans, il parle comme un ancien. Il a le sentiment que «tout le monde veut travailler», mais pas nécessairement que tout le monde veut chasser.

«Je crois que les réseaux sociaux jouent un grand rôle. Les jeunes qui grandissent de nos jours sont plus tournés vers leurs iPhone, leurs iPod et les bidules électroniques. [...] C'est de plus en plus difficile de les amener avec nous sur les terres. Tout commence par l'éducation des parents, croit-il. Dès que j'ai l'opportunité, je leur montre ce que j'ai appris.»

Deux mondes

Suffit de passer quelques jours à Rankin Inlet pour déceler des indices de cette collision entre deux mondes. Un jour, on croise des résidents portant fièrement un chandail à l'effigie de Agnico Eagle, une minière qui exploitera un gisement d'or près du hameau d'ici 2020. Les associations inuites ont obtenu l'assurance que 50% des emplois seront comblés par des locaux, en plus de recevoir les redevances qui lui sont dues. Puis, quelques instants plus tard, on croise ce chasseur, fusil dans le dos, qui revient avec son butin.

Pour les jeunes, ils n'ont rien de bien différent des ados de Beauport ou de Sainte-Foy. Vêtements à la mode, cellulaire dans les mains, ils jouent au basket, au hockey et au soccer sur des terrains aménagés par la municipalité. Ils parlent anglais et inuktitut, sont fans des Canadiens de Montréal ou des Maple Leafs de Toronto. La grosse différence, c'est que certains savent harponner un béluga ou abattre le caribou du premier coup.  

Le Soleil était l'invité des Forces armées canadiennes à l'occasion de ce reportage.

La Ranger Kelly Kadjuk, aussi conjointe de Barnie... (Collaboration spéciale David Rémillard) - image 3.0

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La Ranger Kelly Kadjuk, aussi conjointe de Barnie Aggark, teste le nouveau fusil des Rangers sous les yeux d'un instructeur et de son collègue Andy.

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Les Rangers canadiens, «gardiens du Nord»

Dans la région de Kivalliq, ils connaissent la toundra mieux que quiconque, y chassent, y vivent, en dépendent. Les Rangers canadiens sont les yeux et les oreilles des Forces armées canadiennes dans ces régions septentrionales. On les surnomme «les gardiens du Nord». 

Qui sont les Rangers canadiens? Les Rangers canadiens sont un sous-élément de la Réserve des Forces armées canadiennes. Ils forment des patrouilles et participent à des missions de sécurité nationale près des côtes et dans les régions isolées du Nord du Canada. 

La région de Kivalliq regroupe sept hameaux, dont Rankin Inlet, qui en est le centre le plus important. Chaque hameau a son groupe de Rangers, généralement constitué d'autochtones locaux. Pour les besoins de l'Opération Nanook, des Rangers de Chesterfield Inlet, de Rankin Inlet et de Naujaat (Repulse Bay) ont été mobilisés.

Ces rencontres sont très rares. En temps normal, les Rangers de chaque communauté se réunissent localement au minimum une fois par mois et mènent des patrouilles simples. S'ils dénotent toute activité inhabituelle, le sergent doit communiquer avec le quartier général, situé à Yellowknife pour les trois territoires canadiens. 

Un Ranger travaille de 12 à 35 jours par année dans ses fonctions, sauf lors d'opérations spéciales.   

«C'est vraiment important [de s'impliquer dans les Rangers], car nous voulons protéger notre territoire. Si nous n'en prenons pas soin, qui le fera? C'est à nous de le conserver», explique Barnie Aggark, sergent responsable lors de l'Opération Nanook et maire de Chesterfield Inlet. «Nous avons beaucoup d'aide des chasseurs. D'ailleurs, beaucoup de chasseurs sont aussi des Rangers. Les chasseurs font d'excellents Rangers. Ils connaissent le terrain, car ils fréquentent les terres, y chassent et y vivent.»

Plusieurs femmes

Le groupe de Rangers présent à Rankin Inlet était constitué de plusieurs femmes, tout aussi habiles à la chasse et aptes à la survie dans la toundra. Elles formaient pratiquement le tiers du groupe, sur une vingtaine d'individus.

Les Rangers canadiens ont été créés vers 1950. On en compte 5000 au Canada, répartis en cinq patrouilles. La plus nombreuse est celle regroupant les Territoires du Nord-Ouest, du Yukon et du Nunavut, avec 1575 unités. La 2e patrouille en importance est celle du Québec, avec 700 Rangers.

Trois conseils pour survivre dans la toundra

Les Rangers canadiens ont profité d'une journée d'échange avec les militaires lors de l'Opération Nanook pour leur montrer comment survivre dans la toundra, qui recouvre 57% du territoire de la région de Rankin Inlet. Être armé d'un fusil pour se défendre contre les prédateurs et posséder un moyen de transport efficace (VTT, motoneige) sont des évidences. Manger du béluga cru pour se réchauffer en hiver et savoir cueillir les bonnes plantes en été sont des connaissances plus subtiles. 

1. Un lit bien chaud

Selon les Inuit, deux peaux de caribous suffisent pour passer la nuit au chaud, même sans tente. Rankin Inlet est reconnue pour être exposée au vent. Les rafales de 70 km/h ne sont pas rares et une journée confortable de 2 ou 3°C peut facilement devenir un calvaire de -10°C. En hiver, c'est bien pire. Le record de froid enregistré à Rankin Inlet pour un mois de février, facteur vent inclus, frôle les -70°C.  

Lorsque la neige ne couvre pas le sol, soit environ de la mi-juin jusqu'au début du mois d'octobre, il suffit de trouver un creux naturel dans le relief. En hiver, il faut se creuser un petit igloo, la neige étant un bon isolant naturel. 

On y dépose une première peau de caribou, les poils vers le haut, qu'on entoure ensuite de pierres, faciles à trouver dans les terres. Ces petites palissades permettent de maintenir la fourrure en place et créent un rempart contre les vents. Cette première peau fera office de matelas.

Puis on ajoute la seconde par-dessus, cette fois les poils vers le bas (vers l'intérieur). On y ajoute quelques pierres pour la faire tenir. On s'insère ensuite dans ce petit nid douillet, entre les deux peaux, comme dans un sac de couchage.

2. Muktuk et maktaaq

Les deux termes veulent dire la même chose, mais dans des dialectes différents. À Rankin Inlet, on dit maktaaq. Il s'agit essentiellement de morceaux de baleine crue, congelés, sur lesquels on a conservé l'épaisse peau de cétacé. 

L'un des Rangers participant à l'Opération Nanook a amené avec lui de grosses pièces de béluga congelé pour les faire goûter. Contrairement à ceux du Saint-Laurent, ils ne sont pas en danger dans ces régions. Les chasseurs les harponnent régulièrement dans la baie d'Hudson, où ils sont nombreux.

Extrêmement coriace, il faut un couteau très affûté pour parvenir à trancher la peau de baleine. Les femmes utilisent généralement le Ulu, un couteau typique des régions nordiques. Certains hommes refusent de la manier encore aujourd'hui puisqu'il était réservé à la gent féminine. 

«Il faut le manger en petits morceaux», explique le Ranger Herbert Sharer. Inutile de croquer, car la peau est trop caoutchouteuse. Il faut laisser le morceau fondre un peu, puis on avale tout rond. Sans la peau, la chair de béluga est si grasse qu'elle fond complètement en bouche. Au goût, l'auteur de ces lignes n'a aucun référent possible. Certains soldats ont dit déceler une saveur de noix de coco. Dur à dire...

Le maktaaq est très utile en hiver pour se réchauffer. «Si tu manges une dizaine de petits morceaux, il y a une réaction dans l'estomac lors de la digestion, et ça crée une chaleur.» Le Soleil s'est contenté de cinq. 

3. Un sol nutritif

En été, si on sait où regarder, la toundra offre des ressources alimentaires en abondance. Des petites baies poussent à peu près partout dans les alentours. L'une d'elles est appelée «bear berry» par les communautés locales. Elles sont comestibles et ressemblent à des bleuets, mais sont noires. Leur saveur est acidulée et elles offrent des propriétés antioxydantes. Les Inuit blaguent en disant qu'il ne faut pas trop en manger. «On ne les appelle pas bear berries pour rien!» rigole la Ranger Sheila Kadjuk. Elle explique que les ours polaires aiment grignoter le petit fruit lorsqu'il n'y a rien de mieux à se mettre sous la dent. Certaines graines sont donc répandues par les excréments!

Le Lédon du Groenland (thé du Labarador) pousse lui aussi à perte de vue. Comme son surnom l'indique, il peut être infusé et faire une excellente boisson chaude. Les anciens l'utilisaient comme plante médicinale.

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