S'entraîner pour survivre

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Le major Sacha Boisvert-Novak prend des notes pendant l'opération Nanook, le 26 août 2016.

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(Rankin Inlet, Nunavut) AVEC L'ARMÉE À RANKIN INLET / 2e de 3 - Les Forces armées canadiennes multiplient les déploiements dans le Nord et l'Arctique afin d'exercer la souveraineté du pays sur ces régions éloignées. Des régions peuplées par des communautés inuites fragiles mais fières, parfois déchirées entre la culture occidentale et celle de leurs ancêtres. Des régions gorgées de ressources naturelles, où les hommes et la vie sauvage sont intimement liés, mais où l'entreprise privée cherche aussi à se développer. Cet immense territoire, selon la Défense nationale, sera de plus en plus convoité, contesté et fréquenté, d'où l'intérêt pour les troupes, autant dans les airs, sur la mer que sur la terre, d'apprendre à y manoeuvrer en toutes conditions. Le Soleil s'est rendu à Rankin Inlet, au Nunavut, avec les troupes du Royal 22e Régiment qui participaient à l'opération Nanook, du 23 au 30 août.

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En bas, de gauche à droite : Mathieu Lebel, Simon-Pierre Larochelle, Alex Cottin, Jonathan Nlandu et Pablo Castro-Gonzales. En haut, de gauche à droite : Francis Sanier, Sacha Boisvert-Novak, le photographe Louie Palu, Jean-François Bastien, Jacques Blackburn et Eric Chabot. Ils étaient tous en Afghanistan en 2009 et ont profité de l'opération Nanook pour prendre une photo souvenir.

Le Soleil, David Rémillard

Ils ont foulé le champ de bataille, engagé le combat avec l'ennemi, tué des hommes et vu des amis tomber. Une douzaine de soldats du 2e Bataillon du Royal 22e Régiment de Valcartier participant à l'opération Nanook ont fait l'Afghanistan en 2009. Une expérience sans commune mesure dont ils tirent toujours les leçons, même dans le Nord.

Nanook est exclusivement une opération intérieure, sans ennemi réel, sans combats armés ni grand danger pour les troupes... à part peut-être les ours.

D'un point de vue purement civil, cela peut sembler un bien mince défi pour ceux qui ont fait l'Afghanistan, une guerre difficile durant laquelle 158 Canadiens ont perdu la vie entre 2002 et 2011. Mais les vétérans y voient autre chose. Il y a un dicton qui sert de leitmotiv aux troupes : «You train as you fight» (Tu t'entraînes comme tu combats). 

Ceux qui ont combattu en Afghanistan savent trop bien que l'entraînement les a aidés à compléter leur mission, voire à survivre au Moyen-Orient. Ça et un peu de chance.

S'adapter à l'environnement nordique n'a rien d'anodin pour eux. «L'entraînement nous permet de mieux réagir à l'imprévu, d'appliquer de bonnes procédures. Ça va nous aider à nous déplacer dans un terrain sinistré ou dans un ter rain contesté où il y a potentiellement un ennemi qui va nous tirer dessus», explique le major Sacha Boisvert-Novak. Ce dernier, qui commandait les troupes présentes à Rankin Inlet la semaine dernière, a participé à trois missions en Afghanistan et à une autre au Koweït.

Ayant vécu la guerre, il voit désormais dans l'entraînement une étape primordiale que certains jeunes militaires à la recherche de sensations fortes peuvent trouver éreintante. Dans la toundra arctique comme dans les boisées autour de la base de Valcartier, il faut réussir à les embarquer dans des scénarios fictifs, un peu comme un jeu de rôle. Certains militaires disent d'ailleurs qu'ils «jouent à la guerre». 

Pour le commandement, il faut trouver le moyen de passer son message et maintenir un haut niveau de concentration, même si l'adrénaline est loin d'être au plancher. Car, un jour, ce ne sera peut-être plus un jeu. 

Profiter de l'expérience acquise

«Je suis tout à fait conscient que ce n'est pas tout le temps facile. J'ai aujourd'hui plus d'expérience que j'en avais quand je suis rentré dans l'armée en 2001. Quand j'étais jeune, j'avais le couteau entre les dents et le feu dans les yeux. [...] Je reconnais que chez mes jeunes, il y en a qui sont comme ça. C'est mon rôle et celui de toute la chaîne de commandement de vraiment leur dire : "Ce que tu fais aujourd'hui va te sauver la vie demain."» Et on ne sait jamais quand un conflit pourrait éclater dans une région où le terrain est semblable à celui de l'Arctique, croit-il. «Il faut profiter au maximum de l'expérience qui nous est offerte ici.»

Pablo Castro-Gonzales peut aussi en témoigner. Membre du 2e Bataillon sous les ordres du major Boisvert-Novak, il est convaincu qu'une bonne hygiène militaire permet de mieux s'en sortir sur le terrain. Même si cela veut dire de participer à des drills moins intéressantes, de marcher de longues heures ou de répéter sans cesse les mêmes gestes. 

«Quand on était en mission [en Afghanistan], si on a pu survivre et réagir sous le feu ennemi, c'est parce qu'on a fait attention à l'entraînement», déclare-t-il, attablé avec Le Soleil dans les baraques de la base de Rankin Inlet. 

Près de huit ans plus tard, il se souvient avec précision de son premier échange de tirs avec les talibans. «J'étais au camp de Nathan Smith. Un moment donné, on est entrés en contact. Bang! Bang! Bang! Bang! Tu voyais les traçantes [balles]. C'était la nuit. Je me suis dit : "Ça y est, si c'est comme ça ici, je ne sais pas si je vais survivre''», raconte-t-il. «On dirait que ces moments de peur sont là les quelques premières secondes et ensuite, c'est la routine d'entraînement qui embarque.»

L'importance des détails

Comme bien des soldats de la compagnie B, Castro-Gonzales est loin d'être tombé des nues lors de la principale sortie du Royal 22e Régiment dans le cadre de l'opération Nanook, soit une marche d'une vingtaine de kilomètres dans la toundra. Bien que physiquement exigeant, le déploiement n'a pas été marqué par de grands moments d'action. 

Le militaire de 32 ans soutient qu'il devait malgré tout faire attention aux détails. «On donne [aux jeunes] l'importance de l'entraînement. Il faut être focus. J'essaie d'adopter une position de tir adéquate», cite-t-il en exemple.

Les vétérans, dit-il, se font aujourd'hui un devoir de montrer la voie aux plus jeunes. «Oui, ils nous voient une coche au-dessus, mais on arrive à les mettre sur un pied égal.» Dans son esprit, celui qui s'entraîne à ses côtés pourrait un jour devenir celui à qui il doit la vie.

Des cicatrices invisibles

Beaucoup de militaires ont quitté les Forces armées canadiennes lorsque la mission de combat du Canada en Afghanistan s'est terminée en 2011. L'intérêt de poursuivre une carrière sans pouvoir combattre l'ennemi n'y était pas. D'autres auraient bien voulu se rendre utiles, mais sont devenus inaptes à reprendre le service, rongés par les démons de la guerre. Pour ceux qui sont restés, les défis n'en demeurent pas moindres. La sanglante campagne, l'une des pires de l'histoire des Forces sur le plan des pertes, a laissé ses traces. Personne n'en est sorti complètement indemne.

Bombe à retardement

«On réagit tous différemment [à l'horreur]», croit Sacha Boisvert-Novak. «En 2009, j'en ai retiré des souvenirs avec lesquels j'ai eu de la difficulté à [vivre].»

Les troupes canadiennes étaient alors majoritairement postées dans la région de Kandahar. Le conflit déjà vieux de huit ans s'était envenimé depuis 2006. C'était la résurgence des talibans.

Des dizaines de Canadiens avaient péri en 2007 et en 2008. Personne ne pouvait ignorer qu'il y avait un risque d'y laisser sa peau ou de voir un ami mourir.

Onze membres du Royal 22e Régiment ont perdu la vie en 2009, ce qui représente le tiers des pertes du Canada pour la même année. «J'ai perdu quelqu'un de la compagnie avec qui je jouais au poker le soir. Je jouais au poker avec lui la veille avant qu'on le perde. J'ai pas réalisé nécessairement sur le coup, mais de tous les amis et les connaissances que j'ai perdus, celui-là c'est celui qui est venu me chercher après», confie le militaire. «Je m'étais préparé en conséquences pour les moments comme ça. Celle-là [cette mort] je l'ai eu plus dur, mais j'ai réussi à m'en tirer.»

Ce ne fut pas le cas pour tout le monde. «D'autres personnes [ont dû abandonner], pour une série de facteurs qu'on ne comprend pas nécessairement. Si on les comprenait, on aurait le vaccin ou la recette miracle pour nous immuniser contre ça, poursuit-il. On aimerait que tout le monde s'en sorte de bonne humeur. Oui, il y en a qui ont quitté l'armée et qui ont malheureusement des choses qui les hantent.»

Le major Boisvert-Novak combat les images noires par les bons moments survenus durant les missions. «Plus on est misérable, plus on aime s'en rappeler après. C'est sûr que des fois, ce sont des moments plus humbles quand on se rappelle la perte d'un de nos camarades.»

Ayant réussi à faire face à certains démons, l'officier prend désormais un engagement personnel envers les troupes qu'il commande. «Honnêtement, c'est un de mes défis à moi, de m'assurer que le personnel qui travaille pour moi, je le maintienne en service,  je le maintienne en santé, qu'ils puisse vivre une vie normale.»

La roulette russe

Jonathan Nlandu était en patrouille près de Siah Choy lors de la mission de combat canadienne en 2009. Selon lui, ceux qui ont fait l'Afghanistan ont, par la force des choses, développé une connexion fraternelle. «Il y a un lien là. L'expérience qu'on a vécue, c'est une expérience que personne d'autre n'a vécue... Oui, il y a un lien là», affirme-t-il. «Quand on en parle, il y a tout le temps un lien que personne ne peut comprendre. Il y a eu des bons souvenirs, des mauvais souvenirs.»

La majorité des décès canadiens cette année-là étaient le fruit d'engins explosifs artisanaux. Les talibans les plaçaient sur le bord de la route et visaient expressément les patrouilles. Dans les villages, les insurgés tendaient des embuscades.

«Ça faisait deux jours qu'on marchait en mission. On s'est arrêtés à un village presque complètement détruit [Siah Choy]. À un moment donné, il y a eu une attaque [des talibans]. Notre peloton a répondu au feu ennemi.»

Le militaire d'origine congolaise a été blessé au combat. «C'était un [bazooka] qui a raté sa cible. La cible, c'était moi. Ça a frappé derrière l'arbre où j'étais. Il y a des projectiles qui m'ont blessé sur le pied droit. J'ai reçu deux, trois shrapnels dans ce pied-là.»

Même avec plusieurs années de recul, Jonathan Nlandu ne s'est pas arrêté pour faire le point sur cet événement qui a failli lui coûter la vie. «Je me suis jamais vraiment assis et ai pensé à ça. Je me suis toujours dit que ça fait partie de la guerre et que j'ai eu beaucoup de chance. La guerre, c'est une roulette russe. Cette journée-là, c'était pas ma journée.»

Frère d'armes

Secoué par ses premiers affrontements avec l'ennemi, Pablo Castro-Gonzales s'est tourné vers son frère adoptif Jean-François Belzil pour puiser son courage. «Mon frère a été réserviste. Il a fait trois tours de suite en Afghanistan. Le premier tour [avant 2009], il a sauté sur une bombe improvisée. Il s'est fracturé la mâchoire à deux endroits et a perdu toutes ses dents du bas. Alors, c'est sûr que quand j'étais là, j'avais peur de ce que j'allais affronter, raconte-t-il. Il s'est fait opérer et a continué sa mission.»

«Son deuxième tour, il a reçu une roquette près de l'oreille. Ça lui a perforé le tympan. Il est allé à l'hôpital et a continué sa mission. À son troisième tour, il est tombé sous contact [avec les talibans]. Il y avait un soldat afghan [allié] qui était blessé. [Mon frère] a déchargé son Carlo [bazooka Carl Gustav]. Il est allé chercher l'Afghan, l'a ramené et lui a donné les premiers soins.»

Belzil, qui a quitté l'armée après la mission de combat en 2011, a reçu l'étoile de la vaillance militaire, l'une des plus hautes distinctions au pays. «Avec l'exemple de mon frère, ça m'encourageait. Oui, tu peux avoir de mauvais moments, oui, ça risque de faire mal, mais y a moyen de continuer. Son histoire m'a inspiré à appuyer ma loyauté envers l'armée et le Canada.»

«Ça te change»

Le photographe de presse Louie Palu était armé de ses caméras lorsqu'il s'est retrouvé au front avec les troupes canadiennes en 2009. Ce qu'il shoote n'est pas létal, mais tout aussi puissant. Il a visité des hôpitaux aux planchers ensanglantés, vu des hommes souffrir, être amputés et mourir. «Ça te change complètement. Il faut faire une croix sur la personne qu'on était avant», souligne-t-il. L'opération Nanook a été l'occasion pour le photographe basé à Toronto de retrouver de vieux camarades chez les militaires. Son travail en Afghanistan, étendu de 2006 à 2010, est rassemblé en partie dans le documentaire Kandahar Journals, terminé en 2015. Louie Palu et son équipe travaillent actuellement à en produire la version française.

***

Le Soleil était l'invité des Forces armées canadiennes à l'occasion de ce reportage.

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