Le Royal 22e Régiment en mission au Nunavut

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Un peloton de la compagnie B du 2e Bataillon d'infanterie du Royal 22e Régiment se déplace dans la toundra près de Rankin Inlet au Nunavut dans le cadre de l'opération Nanook, le 26 août.

Le Soleil, David Rémillard

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(RANKIN INLET, Nunavut) AVEC L'ARMÉE À RANKIN INLET / 1er de 3 - Les Forces armées canadiennes multiplient les déploiements dans le Nord et l'Arctique afin d'exercer la souveraineté du pays sur ces régions éloignées. Des régions peuplées par des communautés inuites fragiles mais fières, parfois déchirées entre la culture occidentale et celle de leurs ancêtres. Des régions gorgées de ressources naturelles, où les hommes et la vie sauvage sont intimement liés, mais où l'entreprise privée cherche aussi à se développer. Cet immense territoire, selon la Défense nationale, sera de plus en plus convoité, contesté et fréquenté, d'où l'intérêt pour les troupes, autant dans les airs, sur la mer que sur la terre, d'apprendre à y manoeuvrer en toutes conditions. Le Soleil s'est rendu à Rankin Inlet, au Nunavut, avec les troupes du Royal 22e Régiment qui participaient à l'opération Nanook, du 23 au 30 août.

Affronter les caprices de la mer... et de la terre

Un objet de grande valeur contenant des informations sensibles a été perdu dans l'écrasement d'un drone au beau milieu de la toundra, non loin de Rankin Inlet, au Nunavut. La force opérationnelle interarmées Nord (JTFN), regroupant l'aviation, la marine et l'infanterie des Forces armées canadiennes, doit le retrouver, le sécuriser, puis le rapporter en lieu sûr avant qu'un ennemi non identifié n'en prenne possession. Le Soleil a suivi les membres de la compagnie B du 2e Bataillon du Royal 22e Régiment dans ces régions aussi fascinantes qu'inhospitalières. Récit d'un scénario fictif, mais «tout à fait réaliste» aux yeux de la Défense nationale.

  • 1h: Debout
Les troupes ont rendez-vous au quartier général à 1h45. Pas le choix de mettre l'alarme à 1h, d'ingurgiter une ration et de lever les feutres rapidement. 

Les ordres de combat ont été donnés la veille, et chaque soldat s'est équipé en conséquence. Ils voyageront assez léger, avec des sacs d'en moyenne 40 livres sur le dos; sans compter les casques, les armes, les munitions (balles à blanc) et les équipements de communication. «À notre standard, les sacs sont légers parce qu'on s'est fait dire que c'était une journée d'opération. [...] Avec l'équipement sur nous, somme toute on traîne en moyenne 60 livres. En temps normal, [on peut atteindre] facilement 100 livres et plus au total», explique le capitaine Ken Wang. 

Des autobus transportent tout le contingent vers une petite plage quelque part à l'est de Rankin Inlet. Le début du déploiement est prévu pour 3h. La JTFN a jusqu'à 17h pour atteindre l'objet d'intérêt et en prendre possession. Un bateau non identifié dont les intentions demeurent inconnues a été observé dans les environs. Il faudra être vigilant.    

3h30: HMCS-Moncton

Un Zodiac apparaît dans la pénombre avec quelques minutes de retard sur l'itinéraire. Seuls huit soldats peuvent monter dans le bateau pneumatique, une simple question de poids. Il faut plusieurs allers-retours et quelques heures avant que la trentaine de militaires ne soit à bord du HMCS-Moncton, un navire de défense côtière de la Marine royale canadienne amarré dans les eaux plus profondes de la baie d'Hudson.  

Le Soleil fait partie du premier groupe à prendre le large. La noirceur et les rochers compliquent la navigation. Les deux marins chargés d'opérer le Zodiac, le premier à l'avant qui sert d'éclaireur et le second à l'arrière qui tient la barre du moteur, communiquent du mieux qu'ils peuvent à travers le bruit des vents et des vagues. 

Pas question de tomber à l'eau, dont la température frôle le point de congélation - la moyenne annuelle est de - 5 °C dans la région. Les soldats d'infanterie s'agrippent aux cordages, impatients de retrouver un peu de confort.  

Et quel confort. Une fois sur le HMCS-Moncton, les soldats découvrent une salle équipée de deux téléviseurs et autant de consoles de jeu Xbox 360. «Jamais on ne verrait ça dans l'infanterie!» lance l'un d'eux. «Je pensais jamais jouer à NHL en exercice», ajoute un autre. Aussi bien en profiter maintenant, car la journée sera longue. 

8h: À l'abordage

C'est l'heure du débarquement. «Avez-vous vu les vagues? C'est au moins trois, quatre mètres de haut», peut-on entendre sur le pont. Vrai que la baie d'Hudson est agitée par les vents qui soufflent de 50 à 70 km/h. Rien à voir avec le calme relatif qui régnait quelques heures plus tôt. Certains regardent les eaux onduler avec appréhension. Après tout, ils sont des membres de l'armée de terre et n'ont pas tous le pied marin. Rien pour encourager les plus inquiets, on apprend qu'un marin a échappé la clé du moteur attaché à un Zodiac. C'était le double et il est maintenant au fond de l'eau. «Je ne peux pas arrêter le moteur sinon on va dériver», explique celui qui tient la barre. 

Alors que chacun descend une rudimentaire échelle de bois et prend place, les vagues fouettent les flancs des deux Zodiacs déployés et les poussent contre le HCMS-Moncton avec vigueur. Le ton est donné. 

La rive est à plus de trois kilomètres et notre bateau file à travers les immenses vagues. Elles sont si hautes qu'il est parfois impossible de voir devant. Certaines viennent se briser contre l'équipage, projetant l'eau froide et salée à bord. «On va être complètement soaké [détrempé]», lâche un soldat. Avec un mercure indiquant 6 °C et des vents forts, avoir des vêtements mouillés n'est pas une bonne nouvelle. «Je pense que j'ai eu ma dose d'électrolytes pour la journée.» 

Plutôt que de rechigner sur leur sort, les troupes préfèrent en rire. Chaque coup d'eau provoque l'enthousiasme, agrémenté de quelques jurons. On dirait qu'ils aiment un peu ça, souffrir. Le Soleil n'est pas épargné par les eaux nordiques. Dans la cohue, la gilet de sauvetage de l'auteur de ces lignes se gonfle soudainement. Un court silence accompagne la scène, puis tout l'équipage éclate de rire.

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Une fois à la rive, les troupes adoptent une position défensive, permettant à tous de changer de vêtements, de se nourrir et de se préparer pour la suite.

Le Soleil, David Rémillard

Une fois à la rive, les troupes adoptent une position défensive, permettant à tous de changer de vêtements, de se nourrir et de se préparer pour la suite. Quatre Pathfinder, des unités d'élite en appui à la compagnie B, avaient préparé et sécurisé la zone de débarquement. 

Un CP-140 Aurora de l'Aviation royale canadienne survole le secteur et transmet les informations au commandement.  

10h: En marche

Après la mer, il est temps d'affronter la terre. 

Avant de partir, il faut faire une dernière analyse du terrain avec les Rangers canadiens, un groupe de réservistes des Forces formé d'habitants de la région. Ils savent tout de ces territoires, même ce qui n'est pas indiqué sur une carte.

Les membres du 2e Bataillon se mettent en marche vers l'objectif, qui se trouve à 13 kilomètres du point d'insertion. Les Rangers sont devant le contingent sur des VTT. Ces derniers scrutent les alentours pour protéger les soldats contre les prédateurs, comme les loups et les ours. 

Beaucoup d'hommes n'ont jamais mis les pieds dans le Nord. La toundra se dévoile peu à peu. Un premier crâne de caribou attire l'attention, puis une vertèbre et une patte. À droite, il y a des lacs et des ruisseaux à perte de vue, à gauche, la baie d'Hudson forme la ligne d'horizon. La terre, un tapis de mousse et de courtes plantes nordiques, est spongieuse et parsemée de roches aux allures anciennes. Aussi déroutant soit le paysage, ce n'est pas le temps de faire du tourisme; il faut avancer.

Les crânes de caribou sont monnaie courante dans... - image 3.0

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Les crânes de caribou sont monnaie courante dans la toundra.

12h30: Rations

Boire et manger est évidemment essentiel quand vient le temps de parcourir des kilomètres dans la brousse. Mieux vaut reprendre des forces, d'autant plus que le terrain accidenté est un véritable piège pour les chevilles. Tout le monde est debout depuis 1h, et la fatigue commence à se faire sentir. 

Chacun a traîné sa ration militaire. Semble-t-il que les Forces armées canadiennes sont parmi les mieux nourries au monde. «À part peut-être l'Australie», confie un soldat. Le Soleil a dans sa besace un boeuf Stroganov. Pas mal, même si mangé froid. Les menus sont variés. Il y a même possibilité de tomber sur de la poutine - peu recommandée par les troupes - ou du pâté chinois. Les repas tiennent dans une petite poche de plastique qui s'insère facilement dans un pantalon cargo ou un sac à dos.

Plusieurs soldats ont emporté jujubes et autres collations riches en glucides. «C'est l'idéal pour avoir de l'énergie.» 

17h: «L'assaut» final

Les troupes approchent enfin de l'objectif, après plus de six heures de marche. Le lieu de l'écrasement du drone est situé sur une péninsule isolée et entourée d'eau. «Parle-moi d'un beau goulot d'étranglement», lance un caporal. Caché derrière une colline, le peloton se déploie en largeur et s'étire sur des centaines de mètres pour créer un effet de surprise et intimidant une fois au sommet. 

Héliportés, des tireurs d'élite (snipers) sont déjà en position sur l'objectif depuis quelques heures. Impossible de les apercevoir. «Si tu les avais vus, ils ne feraient pas leur job», souligne le major Sacha 

Boisvert-Novak, qui commande la compagnie B. 

Non, ce n'est pas comme dans les films. L'infanterie avance doucement et s'assure d'appliquer toutes les procédures apprises à l'entraînement. 

Deux individus se trouvent près de l'objet d'intérêt. Ils ne sont ni hostiles ni armés. Leurs intentions étant inconnues, ils sont appréhendés pour interrogatoire. Tout le secteur est maintenant sécurisé et les troupes n'ont pas eu à utiliser la force.

18h: Extraction

Des militaires quittent le terrain pour retourner au camp de base de Rankin Inlet avec en leur possession l'objet d'intérêt et les prisonniers. Un officier demande un transport par hélicoptère et donne les coordonnées au pilote. L'appareil est sur la position en quelques minutes. Une grenade fumigène est lancée pour faciliter l'atterrissage. Le Soleil est évacué du terrain quelques instants plus tard. Le reste des troupes devra retourner à la base par voie terrestre.

1h: Le retour

Après 24 heures sans repos, les militaires arrivent enfin de leur périple alors que l'auteur de ces lignes dort déjà à poings fermés. Tout ce beau monde se croisera à 7h au petit déjeuner. Étrangement, c'est le représentant du Soleil qui avait l'air le plus fatigué.

Une grenade fumigène est lancée pour faciliter l'atterrissage... - image 4.0

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Une grenade fumigène est lancée pour faciliter l'atterrissage des hélicoptères.

Expressions de mission

«Payer»

À peu près tous les militaires ont à un moment ou un autre «payé» au cours de leur carrière. On pourrait dire que l'auteur de ces lignes «a payé solide» lors de son périple en Zodiac sur la baie d'Hudson. La gastro qui se répand dans un peloton fait payer tout le groupe, tout comme une longue marche dans la brousse peut être taxante. Il faut également se souvenir que certains ont payé de leur vie leur engagement au sein des Forces. 

«Vous êtes pas des barres tendres»

Voilà un bien beau compliment. Si vous relevez des défis physiques avec brio, que vous êtes capables de lever une charge importante et de la transporter sur des kilomètres, que vous «dégommez» tout un peloton ennemi, alors vous n'êtes pas une barre tendre, pour ainsi dire un dur à cuire. Cette douce camaraderie est encore plus révélatrice lorsque accompagnée d'un juron. «T'es pas un e... de barre tendre, toi.»

«Si ça rentre pas  dans la tête, ça va rentrer dans les pipes»

Des troupes indisciplinées qui ne comprendraient pas les ordres ou qui ne les appliquent pas correctement vont éventuellement payer le prix (tout est dans tout). La moindre erreur peut se transformer en une série d'exercices physiques exigeants. «Si ça ne rentre pas dans la tête, ça va rentrer dans les pipes [les biceps].»  

«Hurry up and wait» 

Les ordres peuvent changer rapidement dans l'armée. Ordres, désordres, contre-ordres, rares d'ailleurs sont les plans qui ne sont pas ajustés en cours de route. Et ce fut le cas à certains moments pendant l'opération Nanook. «Hurry up and wait», dépêche-toi et attends, est une expression courante lorsque les troupes sont conviées à un point de ralliement...et qu'elles doivent ensuite attendre les prochains commandements pendant de longues minutes, voire des heures. Attendre les ordres fait partie du quotidien. «Bienvenue dans l'armée.» 

«Chier dans pelle»

Travailler en équipe signifie de partager tâches et responsabilités. Or si quelqu'un ou une entité ne remplit pas sa part du contrat, le plan peut facilement échouer ou changer, forçant tous les autres à s'ajuster. Un transport qui ne viendra jamais ou un oubli d'équipement; on peut dire que celui ou celle qui est responsable de ces imbroglios a «chié dans pelle».

L'opération Nanook 2016

Mise sur pied en 2007, l'opération Nanook est menée chaque année dans différents endroits du Yukon, des Territoires du Nord-Ouest ou du Nunavut. Bien qu'elle soit l'occasion de conduire des entraînements, cette opération n'est pas un exercice, mais bien un mandat officiel du gouvernement du Canada. Elle a pour objectif de faire valoir la souveraineté du Canada dans ces régions subarctiques et arctiques, démontrer la capacité des Forces armées canadiennes à opérer dans les régions nordiques, et augmenter son efficacité à répondre à toute situation d'urgence dans le Nord. Le volet sécurité était cette année mené à Rankin Inlet au Nunavut. Parallèlement, Haines Junction, au Yukon, a été le théâtre d'une simulation d'un tremblement de terre.

Le Solei était l'invité des Forces armées canadiennes

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