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Michèle Audette a repoussé la mort

Michèle Audette souhaite que le suicide et le... (Collaboration spéciale Fanny Lévesque)

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Michèle Audette souhaite que le suicide et le mal de vivre cessent d'être tabous. C'est pour cela qu'elle a choisi de dévoiler un pan plus sombre de sa vie.

Collaboration spéciale Fanny Lévesque

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<p>Fanny Lévesque</p>
Fanny Lévesque

Collaboration spéciale

Le Soleil

(Mani-Utenam) La leader autochtone Michèle Audette a essayé de mettre fin à sa vie deux fois. Sa dernière tentative remonte à 2013, il y a à peine trois ans.

Aujourd'hui, elle revient d'un long voyage qu'elle a accepté de livrer au Soleil, en marge de l'enquête publique du coroner sur la vague de suicides qui a malmené Uashat mak Mani-Utenam, sa communauté, en 2015. 

Si elle en parle pour la première fois publiquement, c'est pour ses cinq enfants et pour espérer sortir les autres de la noirceur. 

«Ça n'arrive pas pour rien. On ne se réveille pas un matin en disant : "Bon, je meurs aujourd'hui." On est déjà morte.» Michèle Audette se met à table, avec nervosité, confie-t-elle. «Mon âme était déjà morte ou je pensais qu'elle l'était. Ç'a commencé très tôt dans ma vie, ce mal-être, mais ça m'a pris du temps avant de comprendre.» 

Les idées noires ont germé pour une première fois quand elle avait 13 ans. «Je ne savais pas pourquoi, mais il y avait un sentiment de vide très profond [...] J'avais deux mondes, deux planètes. Je me sentais seule, sans racines», dit-elle. «Je me disais que ça ne servait à rien de vivre, c'était ça dans ma tête de jeune fille.» 

Née d'une union entre une Innue et un Québécois, Michèle Audette porte en elle deux cultures, une cohabitation douloureuse à l'adolescence, alors qu'elle subissait du rejet de parts et d'autres, même au sein de sa communauté où elle n'était pas perçue par certains, comme «une vraie» Innue. «J'avais l'impression de déranger tout le monde.» 

À 18 ans, ç'en était trop. Elle passe à l'acte, mais survit. «Il y avait des événements très intenses, marquants, qui m'ont fait mal», assure-t-elle. L'Innue confiera plus tard dans l'entretien avoir subi des agressions sexuelles dans sa tendre enfance et vécu des épisodes violents. «Il y a des moments précis de ma vie qui m'ont mise en mode survie.» 

L'ex-présidente de l'Association des femmes autochtones du Canada parvient, à l'aide de soins et de thérapies, à chasser ses démons pendant une vingtaine d'années. Elle donne naissance à ses deux premiers garçons. «Le bonheur et la paix s'étaient installés, la vie était plus importante. Les pensées suicidaires m'avaient quittée... jusqu'à la quarantaine.» 

Les monstres de retour

Et puis, sont arrivées, au terme d'une grossesse difficile, ses jumelles. Des filles. «C'est là que les vieux monstres sont revenus, la peur. Je suis devenue vulnérable au max.» Les aléas de la vie, une situation de harcèlement au travail et une séparation la plongent dans une dépression, après la venue au monde de son dernier. 

«C'était là l'erreur, il faut garder le soutien psychosocial. Je croyais que j'étais en contrôle.» Elle reprend après un silence. «En août 2013, j'ai perdu le contrôle de ma vie. Là, j'ai tout fait pour mourir. J'ai averti personne et je me suis réveillée à l'hôpital», poursuit difficilement, les sanglots dans la voix, la femme de 44 ans. 

Michèle Audette a alors entamé une longue traversée, qui ramène parfois des remous, mais avec lesquels elle jongle mieux. «Fallait que je réalise que mes blessures avaient été plus importantes que je pensais, explique-t-elle. J'ai appris à aller chercher de l'aide. On est jamais à l'abri, mais je le sais maintenant et je m'organise pour ne plus aller là.»

Militante, Michèle Audette a mené une longue bataille pour que le Canada déploie une commission d'enquête sur les femmes autochtones disparues ou assassinées au pays, si bien qu'elle a tenté le saut en politique fédérale sous les couleurs libérales aux dernières élections, en vain. L'Innue est d'ailleurs depuis restée près du gouvernement Trudeau. 

Pourquoi livrer ce pan sombre de sa vie maintenant? «Pour que ça arrête d'être tabou, lance-t-elle. Il n'y a pas de honte à avoir le mal de vivre. Mais, il faut se donner un contrat pour la vie et bien s'entourer. Elles sont là les personnes, celles qui mordent dans la vie, il y en a plein. [...] Moi, je ne marche plus dans la honte, je me suis pardonnée.»

Son message va aussi à sa communauté encore fragile, secouée par le drame des suicides, mais aussi par une crise identitaire. «À travers cette misère collective, il y a plein de gens, des milliers de gens, qui sont là pour nous aider. Aussitôt que tu acceptes, que tu te nourris d'espoir, que tu gardes les épaules droites, j'y crois, moi, à l'avenir.»

44 recommandations pour Québec et Ottawa

«Vous avez le pouvoir de changer les choses», a lancé l'avocat du conseil Innu Takuaikan Uashat mak Mani-Utenam, Me Jean-François Bertrand au coroner Me Bernard Lefrançois, en toute fin des travaux jeudi, de l'enquête publique sur la vague de suicides qui a secoué la communauté innue en 2015. 

Me Jean-François Bertrand y est allé de 44 recommandations principalement adressées aux gouvernements du Québec et d'Ottawa, allant de la création d'un centre en pédopsychiatrie au sein de la communauté à la mise en place d'une ligne d'appel d'urgence 24 heures sur 24 en langue innue. 

La liste prévoit aussi redonner aux conseils de bande, déjà sous-financés, les moyens de mettre en place les ressources nécessaires. Le sous-financement des écoles et des corps policiers autochtones est aussi montré du doigt. «Qu'on se concentre sur les vraies choses, ici on parle de la vie, ça n'a pas de prix», a martelé Me Bertrand.

L'avocat du conseil Innu Takuaikan Uashat mak Mani-Utenam,... (Collaboration spéciale, Fanny Lévesque) - image 3.0

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L'avocat du conseil Innu Takuaikan Uashat mak Mani-Utenam, Me Jean- François Bertrand, et la chef de la communauté par intérim, Virginie Michel

Collaboration spéciale, Fanny Lévesque

«Mal-être profond»

L'avocat qui représente quatre des cinq familles endeuillées, dont le décès d'un des leurs était à l'étude, a aussi mis en lumière le «mal-être profond» des Autochtones, qui ont un taux de suicide trois fois plus élevé que les Canadiens. «Ce n'est pas le temps de baisser les bras, c'est le temps de monter aux barricades et de changer les choses», a-t-il dit. 

La population de 4000 âmes de Uashat a été lourdement secouée par la problématique du suicide en 2015 avec la perte de cinq des leurs en neuf mois. En 2010, il a été démontré que toutes les familles élargies de la communauté avaient déjà été touchées par la mort volontaire d'un proche. Uashat a connu 43 suicides depuis 1994.

Les travaux, qui se sont échelonnés sur neuf jours en juin, ont pris fin jeudi au palais de justice de Sept-Îles. L'exercice, pendant lequel les proches et membres des familles se sont livrés à coeur ouvert, a été «douloureux, mais nécessaire», a affirmé le coroner Me Bernard Lefrançois dans sa déclaration de fermeture. 

«Nous nous sommes attardés sur cinq cas, mais l'enquête nous a sensibilisés à plusieurs problématiques», a-t-il affirmé. «C'est une question complexe qui est à la fois individuelle et collective. Les recommandations ne seront pas simples, mais elles doivent être précises, réalistes et applicables. Il faudra tirer sur les bonnes cibles.» 

Me Bernard Lefrançois a l'intention de livrer son rapport dans des délais rapides. «L'objectif est de ne pas trop tarder, on essaye d'éviter des suicides, alors il faut passer à l'action le plus vite possible», a-t-il dit sans donner d'échéance. Le rapport pourrait être dévoilé dans la communauté et traduit en langue innue. 

Les morts d'Alicia Grace Sandy, 21 ans, de Charles Junior Grégoire-Vollant, 24 ans, de Marie-

Marthe Grégoire, 46 ans, de Céline Rock Vollant, 30 ans, et de Nadeige Guanish, 18 ans, ont été examinées dans le cadre de l'enquête publique, ordonnée par le ministre de la Sécurité publique par intérim, Pierre Moreau, en novembre 2015.

Le suicide à Uashat en chiffres 

43 suicides depuis 1994 

25 étaient des hommes

40 avaient des dépendances à l'alcool ou aux drogues

38 étaient des adultes de parents alcooliques

26 étaient parents d'enfants

22 avaient été placés en famille d'accueil

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