Pierre Thibault: construire du bonheur

«Il faut essayer de trouver des solutions imaginatives,... (Le Soleil, Yan Doublet)

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«Il faut essayer de trouver des solutions imaginatives, faire des concours d'idées, aller voir ailleurs pour s'inspirer, ne pas avoir peur de se comparer aux meilleurs», croit Pierre Thibault.

Le Soleil, Yan Doublet

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(Québec) Il est l'une des figures les plus connues de l'architecture au Québec, un starchitecte comme on se plaît à dire. La tête toujours pleine de projets, Pierre Thibault voue une passion sans bornes à sa profession. Infatigable globe-trotter, amant de la nature, fou de vélo et de marche, il vend depuis 30 ans l'idée que la beauté de notre environnement a une influence insoupçonnée sur notre bonheur collectif. Rencontre avec un artiste qui, malgré ses coups de gueule, demeure «un éternel optimiste», même s'il a parfois l'impression «de prêcher dans le désert».

Le rendez-vous avait été fixé à 10h, en ce jeudi matin ensoleillé de mai. Au rez-de-chaussée de l'immeuble, le très zen et lumineux microtorréfacteur Saint-Henri, au bout de la rue Saint-Joseph Est. À l'occasion, Pierre Thibault y descend avec son équipe pour des séances de remue-méninges.

On monte à l'étage. Notre interlocuteur accuse un léger retard. On en profite pour jeter un coup d'oeil sur les nombreuses maquettes qui occupent son laboratoire à aires ouvertes. Une odeur de café et de bagel chaud embaume l'air. Au fond de la pièce, une dizaine d'employés, la plupart dans la jeune vingtaine, pianotent devant leur écran. Conversations feutrées, légère musique en toile de fond. Ambiance paisible, quasi de recueillement.

Veston sur chemise blanche et en jeans, Pierre Thibault débarque avec son vélo en s'excusant du retard. Tous les jours, il pédale ou marche depuis le quartier Montcalm, hors des heures de pointe. «C'est tellement beau, on prend le temps de regarder autour de soi. Les gens sont beaux, les gens s'embrassent.» Quelque part, le personnage tient du flâneur, cette figure nostalgique du Paris du XIXe siècle qui déambulait dans les rues pour cultiver ce que Balzac a baptisé «la gastronomie de l'oeil».

De la terrasse de son atelier, Pierre Thibault jouit d'une vue imprenable sur l'autoroute Dufferin-Montmorency et ses piliers décoratifs. L'escalier monumental du maire L'Allier, projet controversé et mort-né, qui devait relier la haute et la basse ville, s'invite dans la discussion. Il aurait eu sa place dans le paysage, glisse-t-il, ajoutant qu'il verrait aussi beaucoup d'arbres dans ce coin de la ville. «Il y a de la place pour planter, pour faire une forêt.» C'était avant que l'administration Labeaume fasse l'annonce cette semaine de la construction d'un parc.

Apologie de la beauté des lieux et des paysages qu'il faut apprendre à mettre en valeur, tyrannie de la laideur illustrée éloquemment par les autoroutes et les condos cheap qui poussent en bordure, engouement pour la vie à Copenhague, urgence de bâtir nos villes et villages en tenant compte du bien commun, pendant deux heures l'architecte de 56 ans ne se fera pas prier pour livrer ses opinions. Sans oublier le concept de bonheur qui revient comme un mantra dans la conversation.

«J'ai de la difficulté à comprendre pourquoi l'architecture est encore si peu présente dans l'espace public. C'est si important. Dans un environnement réussi, les gens sont plus beaux, plus généreux, plus heureux. L'espace pour moi, ça sert à mettre la vie en valeur, rendre la vie plus agréable.»

Urgences inutiles

Quand il n'est pas en voyage d'affaires ou de loisirs aux quatre coins du monde, Pierre Thibault sillonne le Québec pour ses multiples projets. À Baie-Saint-Paul pour la Maison du littoral; à Saint-Félicien, au Lac-Saint-Jean, pour la refonte du jardin zoologique; à Lac-Mégantic pour la renaissance résidentielle du centre-ville, dans le Bas-du-Fleuve, aux Jardins de Métis; à Montréal, à Sudbury, au Nouveau-Brunswick...

«Je passe mon temps à arrêter les urgences inutiles, à dire aux maires de ne pas partir en peur, de mettre le pied sur le frein. À la fin, ça permet d'arriver avec un projet qui coûte moins cher, mieux pensé, mieux reçu par la population», explique-t-il. C'est quoi, la priorité? Construire un garage municipal pour ranger la machinerie ou une place publique pour le bien de tes citoyens?»

Par-dessus tout, l'architecte originaire de Montréal souhaite que les gouvernements et les villes cessent de concevoir des projets «en catimini» et mettent la population dans le coup, la meilleure façon, croit-il, pour éviter les dérapages. «Ça prend un endroit pour montrer des maquettes, même si les projets ne se réaliseront jamais. Aux maires, je leur dis : "Faites rêver." J'imagine un grand work shop pour montrer, par exemple, ce que sera Québec dans 25 ans.»

Nouvelle génération

Pierre Thibault a su très jeune qu'il deviendrait architecte. «Enfant, je construisais des cabanes, je dessinais.» C'est à ce moment que la notion de bonheur lié à l'environnement a commencé à percoler dans son esprit. «J'allais voir mes oncles et mes tantes à leur chalet. Ils étaient souriants, heureux. Dans leur petit logement en ville, ils devenaient piteux.» Quand il regarde la nouvelle génération d'architectes, ouverte sur le monde, avec «une nouvelle conception du monde», qu'il côtoie à titre de professeur à l'Université Laval, il vit d'espoir.

«Tous les jeunes qui travaillent avec moi n'ont pas d'auto. Ils viennent à pied ou à vélo de Limoilou, de Saint-Roch, de Saint-Sauveur. Je regarde le projet SPOT (Sympathique place ouverte à tous) lancé par des étudiants en architecture. Ce sont des espaces publics fantastiques. Si j'étais maire, j'en ferais 12 par été. Ça coûte rien et ça crée du bonheur partout.»

L'homme demeure un optimiste à tout crin. «Globalement, on avance, même si ça n'avance pas à la vitesse que je voudrais. Je vois toute cette énergie, et c'est ça qui m'en donne. Je n'ai plus d'énergie à perdre à parler de ce qui va mal.»

Au mitan de la cinquantaine, la retraite n'est nullement dans sa mire. Il caresse toujours son rêve le plus cher, la construction d'une école, tout simplement, histoire d'en finir avec le modèle uniforme qu'il déteste. «Ça fait 30 ans que j'essaie et je suis toujours refusé. Pour construire une école, il faut en avoir fait une, donc je ne peux pas en faire. Je serais même prêt à la faire bénévolement.»

«Il me reste encore du temps. Je suis dans le long terme», termine-t-il, se disant encouragé par Frank Lloyd Wright, qui a achevé le musée Guggenheim de New York à l'âge de 91 ans...

Le Phare, un «contre-projet»

Aussitôt dévoilé, le projet du Phare, ce gratte-ciel de 65 étages, flanqué de tours plus petites de 25 et 30 étages, que le Groupe Dallaire compte ériger à l'entrée de Québec, près des ponts, a suscité son lot de critiques. Pierre Thibault était du nombre. «J'en ai parlé tant et plus», avouant du bout des lèvres qu'il ne s'est pas fait que des amis avec ses déclarations. Le temps n'a toutefois pas atténué sa désapprobation. «Ça va contre l'entendement et toute logique. C'est un contre-projet. Aller construire un immeuble deux fois haut comme le complexe G à côté d'un échangeur, c'est hors d'échelle, ce sera l'enfer pour la circulation. C'est quoi l'intérêt d'aller travailler sur le coin du boulevard Laurier et de la route de l'Église? Il y a de la beauté là? C'est agréable d'y marcher? Ce n'est pas créer des espaces pour la vie faire ça. Comment ça se fait qu'on ne voie pas ça?»

Revoir le développement

Étalement urbain, élargissement des autoroutes, temps et énergie gaspillés dans leur voiture par les banlieusards «pour un p'tit bout de gazon et une piscine», autant d'éléments qui font damner Pierre Thibault, convaincu que notre façon de développer le tissu urbain doit être revue.

«Je connais tellement de gens partis vivre en banlieue qui sont revenus en ville pour faire le choix de la proximité, où tout peut se faire à pied. Ce n'est pas refaire l'échangeur de Robert-Bourassa qui va créer du bonheur pour 250 millions $. Va falloir arrêter de construire et d'élargir les autoroutes. Les gaz à effet de serre, c'est une réalité. Il faut avoir une conscience environnementale.»

À son avis, l'argument économique avancé pour aller habiter de plus en plus loin, vu le prix moins élevé des terrains et des maisons, ne tient pas la route. «Si les gens calculaient seulement ce que deux autos coûtent sur une vie. En plus, à ne plus avoir du monde coincé dans leur auto, qui marcherait ou pédalerait davantage, on aurait une population tellement plus en santé.

Priorités

«Quand on annonce 250 millions $pour la construction de la Grande Bibliothèque, à Montréal, on entend que c'est donc ben épouvantable, poursuit-il. Mais le gouvernement dépense 4 milliards $ pour l'échangeur Turcot, et personne ne dit rien...»

Le choix d'une vie où commerces, écoles et centres de loisirs sont accessibles à pied et à vélo, même si elle peut paraître utopique pour certains, demeure le plus susceptible de répondre aux impératifs du développement durable. «Regardez les Plaines, c'est un maudit beau terrain de jeu pour les enfants, il n'y a pas une cour qui accote ça, même avec le plus beau charcoal au monde. Tu pars avec ton ballon, à pied, ta nappe à carreaux pour aller faire un pique-nique. Comme citoyen, t'es dans le bonheur au quotidien.»

L'exemple danois

S'il est une ville dont Pierre Thibault ne cesse de chanter les louanges, c'est Copenhague. «Quand je reviens de là, je suis boosté à mort», lance-t-il, enthousiasmé par l'audace et la vision des dirigeants de la capitale danoise.

Lorsqu'il débarque là-bas, comme ce fut le cas cette semaine, l'architecte enfile ses chaussures de marche pour de longues promenades. Chaque fois, il en revient ébloui. «Tu cherches un mauvais projet et tu n'en trouves pas.»

Architecture, pistes cyclables, transports collectifs, jardins et places publiques, musées, tout à Copenhague le renverse. Le passionnant documentaire Demain en fait largement état. Dans la ville de la Petite sirène, 76 % des gens se déplacent soit à pied, à vélo ou en transport en commun.

Impressionné

«Je suis tellement impressionné. J'ai croisé une dame de 75 ans, sur une piste cyclable. Elle ressemblait à ma grand-mère. Je lui ai demandé son secret. Elle m'a répondu qu'elle pédale tous les jours depuis 50 ans, même quand il fait froid.

«Un ami danois est venu passer quelques jours à Québec récemment, poursuit-il. Je lui ai passé mon vélo. Il est revenu peu de temps après en me disant qu'il n'était pas question d'en faire ici, il avait failli se faire tuer deux fois...»

À son avis, nos dirigeants devraient s'inspirer de l'exemple danois, et ne plus voir «juste la dépense», mais aussi «la valeur ajoutée» lorsque vient le temps de lancer un projet. Plus de pistes cyclables, un meilleur système de transport en commun, davantage de places publiques contribuent à améliorer le bien-être des citoyens et, par la bande, à diminuer les frais de santé.

En rafales

Un politicien

J'ai beaucoup aimé Jean-Paul L'Allier. Pour lui, la mission d'un politicien était de réunir les rêves et les possibles. J'aurais aimé qu'il connaisse un destin national.

Un personnage historique

Je regarde ce qu'a pu faire un architecte comme Frank Lloyd Wright (1867-1959), à une époque où les moyens technologiques d'aujourd'hui n'existaient pas, qu'on voyageait par bateau, et ça m'inspire.

Un réalisateur

J'ai travaillé avec Denys Arcand [sur le film Le règne de la beauté] et je le trouve important pour le regard qu'il porte sur le Québec. Son travail couvre une période de 50 ans et il demeure encore pertinent.

Un auteur de théâtre

Robert Lepage. Dans sa scénographie, on retrouve un minimum d'effort pour un maximum d'effet. C'est ce que je trouve extraordinaire chez lui.

Un musicien

Pierre Lapointe. J'aime son énergie et sa créativité. Il aime les arts visuels, il est un peu frondeur.

Un écrivain

Jacques Poulin. Il a une douceur que j'aime dans sa façon de décrire le Québec.

Un peintre

Il y a quelque chose de très inspirant dans le travail de Jean Paul Lemieux. Quand je marche sur les Plaines, l'hiver, je me sens comme dans un de ses tableaux.

Un musée

Le musée d'art moderne Louisiana, à Copenhague. Un écrin dans la nature. C'est fabuleux.

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