Je baise, donc je suis... heureux? Pas si sûr

«Sans sexe, pas d'amour.» «Moteur du couple.» «Clé du bonheur.» L'équation est... (123RF/Wang Chun-kuan, Infographie Le Soleil)

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(Québec) «Sans sexe, pas d'amour.» «Moteur du couple.» «Clé du bonheur.» L'équation est très simple : plus on fait l'amour souvent, mieux on se porte. Tout le monde le sait, d'ailleurs, puisqu'il ne se passe pas une semaine sans qu'une nouvelle étude scientifique, relayée par des médias enthousiastes, vienne re-re-reconfirmer les multiples vertus de cette sagesse millénaire, allez et multipliez-vous. Mais... Mais est-ce que ce que la science a trouvé dans nos pantalons est vraiment si miraculeux?

«Il se dit tellement de niaiseries sur la sexualité», soupire Michel Dorais, sociologue de la sexualité à l'École de service social de l'Université Laval. Certes, de nombreuses études ont trouvé qu'en moyenne, les couples les plus heureux sont ceux qui s'adonnent le plus souvent aux plaisirs charnels - et ce sont habituellement elles qui se fraient un chemin jusque dans les médias. Mais ce n'est là qu'une corrélation, dit M. Dorais, qui ne dit en rien que l'un cause l'autre. Les couples sont-ils plus heureux parce qu'ils s'ébattent plus souvent, ou ont-ils plus de relations sexuelles parce qu'ils sont plus heureux ensemble? Ou est-ce que les deux sont le résultat d'autres facteurs?

«Souvent, on voit des clients débarquer dans notre bureau avec des idées sur la fréquence des rapports sexuels, avec des attentes teintées par des fausses croyances que les médias vont véhiculer», témoigne pour sa part la sexologue de Québec Geneviève Marier, qui souligne que la sexualité et le bonheur d'un couple forment, avec d'autres facteurs, un tout complexe.

D'un sondage d'opinion à l'autre, et ils sont nombreux sur la question, il se trouve toujours autour des deux tiers ou des trois quarts des gens qui estiment que la fréquence des rapports sexuels est importante ou très importante et que l'idéal est «plusieurs fois par semaine».

Or dans les faits, la littérature scientifique est assez ambivalente sur le lien entre le sexe et le bonheur (conjugal ou non). L'an dernier, par exemple, des chercheurs américains ont publié une étude où 70 couples de volontaires avaient accepté de doubler la fréquence de leurs relations sexuelles pendant trois mois - une soixantaine d'autres couples ne changeaient rien à leurs habitudes et servaient de point de comparaison. Et «contrairement à la croyance voulant que la fréquence sexuelle mène au bonheur, nous avons en fait observé qu'amener les gens à faire l'amour davantage avait un impact négatif faible sur leur humeur», ont conclu les auteurs, tout en admettant que des failles méthodologiques aient pu fausser leurs résultats.

En outre, dit la chercheuse et clinicienne en sexologie de l'UQAM Natacha Godbout, il n'y a que quatre études qui ont examiné la question de façon «longitudinale», c'est-à-dire en questionnant les couples sur des périodes de plusieurs années, afin de voir si l'activité sexuelle et la satisfaction conjugale varient vraiment ensemble au sein d'un même couple. Mais du nombre, seulement deux ont montré un lien significatif entre les deux, et le lien joue dans les deux sens. Et encore, avec certains bémols.

Ainsi, l'une d'elles, qui a porté sur 2400 couples interrogés d'une à trois fois sur une période de 14 ans, a trouvé que ceux qui n'avaient eu aucune relation sexuelle au cours du dernier mois avaient, certes, des scores de satisfaction maritale moindres que ceux qui en rapportaient une par semaine, mais pas par une marge spectaculaire - soit 5,8 et 6,2 sur une échelle de 1 (très malheureux en couple) à 7 (très heureux). Et passé une relation par semaine, la satisfaction maritale n'augmentait plus.

Satisfaction sexuelle

De manière générale, dit Mme Godbout, environ 25 % de la variation du bonheur conjugal d'un couple à l'autre s'explique par la fréquence des contacts sexuels ou la satisfaction sexuelle. «En sciences sociales, dit-elle, c'est beaucoup, 25 %. [... Mais cela] met en relief que 75 % de la variance est expliquée par une série d'autres facteurs.»

Et c'est d'ailleurs ce qu'ont trouvé les deux autres études longitudinales : sexe et bonheur conjugal ne sont pas significativement liés entre eux, mais plutôt avec une véritable toile de variables diverses. La personnalité en est une - on peut imaginer qu'un couple formé de deux personnes anxieuses, peut-être un brin dépressives, aura des «scores de bonheur» plus bas et sans doute moins de contacts sexuels qu'un couple d'hédonistes -, mais la recherche en a trouvé des tonnes d'autres, comme le stress, la présence de jeunes enfants, les phases du couple, le fait d'avoir été victime d'abus pendant l'enfance (lire l'autre texte), etc.

«Je pense que la clé, ici, est que la réalité n'est pas simple», dit Mme Godbout.

La sexualité garde son importance, c'est évident. «C'est sûr qu'un couple qui n'a pas de rapport sexuel a un risque plus grand de s'effriter», illustre la psychologue Caroline Paré, qui fait des thérapies de couple à Québec depuis une douzaine d'années. Mais cette importance n'a aucune commune mesure avec la toute-puissance que tant de coupures de presse confèrent à la sexualité et à sa fréquence.

«L'orgasme, c'est un summum du plaisir, mais ça ne dure que quelques secondes. Et après, qu'est-ce qu'on fait? [...] Il y a plein d'exemples d'artistes qui ont eu des vies sexuelles très olé olé, mais qui étaient très malheureux, illustre M. Dorais. Et même dans les couples, il y a une foule d'études qui montrent que ce sont les buts communs qui font que la relation va durer, et la sexualité n'est pas un projet commun.»

La société du plaisir

«Depuis les baby-boomers, qui étaient la "génération du plaisir", on vit dans une "société du bonheur", et ça fait partie de ça.»

Si l'on attribue des vertus exagérées au sexe, c'est que l'idée que la sexualité mène au bonheur doit tomber dans un terreau fertile. Et c'est bel et bien dans l'air du temps, croit la sexologue de l'UQAM Natacha Godbout.

«Je vois la même chose dans la cybersexualité. Ce n'est pas mauvais en soi, mais on en voit de plus en plus dans nos cliniques, et je crois que ça vient de cette même recherche de plaisir facile», analyse-t-elle.

Même son de cloche du côté de Michel Dorais, sociologue de la sexualité à l'Université Laval. «C'est rassurant de penser ça. [...] C'est facile de se dire : "Je vais baiser, donc je vais être heureux", mais c'est plus compliqué que ça», dit-il.

Ce souci collectif d'être heureux en amour et au lit est lui-même une «invention» moderne, rappelle-t-il. «C'est une idée relativement récente que l'univers entier doit connaître le bonheur amoureux et sexuel. Est-ce qu'on est mieux maintenant que dans le passé? Je n'en sais rien, mais si l'humanité s'en est passée pendant si longtemps, cela veut peut-être dire que ce n'était pas si indispensable que ça. [...] De nos jours, les gens ont plus de moyens, plus de loisirs, plus de temps pour penser à ça. Mais pendant très, très longtemps, personne n'avait le temps de penser à son bonheur sexuel, à part les rois, les reines, les gens très riches.»  

Enfance amochée, sexualité chamboulée

L'idée qu'avoir été victime d'abus pendant l'enfance influe sur l'activité sexuelle et les relations de couple à l'âge adulte n'étonnera personne, mais une équipe comprenant des chercheurs de l'UQAM (Natacha Godbout) et de l'Université Laval (Marie-Pierre Vaillancourt-Morel et Stéphane Sabourin) a jeté une lumière très intéressante sur la question dans une étude publiée en début d'année.

L'équipe a fait passer des tests de compulsion sexuelle (avoir de la difficulté à contrôler ses pensées et ses comportements de nature sexuelle) et d'évitement sexuel à 1033 francophones du Canada, dont 1 sur 5 (21 %) avait subi des sévices sexuels avant l'âge de 16 ans.

Plus évitants en couple

Et il est ressorti que les «survivants» d'abus ont tendance à avoir une sexualité plus échevelée que les autres lorsqu'ils sont célibataires, obtenant des scores moyens de 18,4 sur une échelle de compulsivité de 10 à 40, contre 16 pour ceux qui n'ont pas connu ce trauma. Mais une fois qu'ils sont mariés, les survivants deviennent étonnamment plus évitants que les autres (14,2 contre 12,4), mais également compulsifs (autour de 15,5 pour tout le monde). Et ceux qui vivent en couple cohabitant mais qui ne sont pas mariés ont montré un comportement entre les deux.

«Donc, au début d'une relation conjugale ou lorsqu'il y a moins d'engagement (non mariés), le fait d'avoir été victime est associé à plus de relations sexuelles et une fois qu'on se marie, moins. C'est comme si le sexe servait de monnaie d'échange pour cimenter le couple au départ ou pour répondre à des besoins d'intimité ou d'estime personnelle, ou encore comme stratégie réductrice de détresse. Et ensuite, une fois que le couple est plus engagé (gens mariés), c'est comme si l'intimité augmente la vulnérabilité et les mémoires liées aux traumas sexuels [... ou alors] le survivant se permet de mieux vivre la réticence envers la sexualité qui peut venir avec les abus [...]», dit Mme Godbout.

Comme les victimes d'abus pendant l'enfance sont surreprésentées dans les cliniques de sexologie, cette découverte pourrait se révéler bien utile.

L'étude est parue en janvier dans le Journal of Marital and Family Therapy.  

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