Voyage au pays du canular Internet

Mesdames et Messieurs, bienvenue dans le monde merveilleux du canular Internet.... (Infographie Le Soleil)

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(Québec) Mesdames et Messieurs, bienvenue dans le monde merveilleux du canular Internet. Ici, tout devient possible. Leonardo DiCaprio déménage à Baie-Saint-Paul. Une créature bizarre a été découverte sur une plage, à Sept-Îles. Et la pleine lune apparaîtra vert grenouille, le 20 avril. Bon voyage.

Connaissez-vous l'histoire de la future mariée mise enceinte par le strip-teaser nain embauché (ou débauché!?) pour son enterrement de vie de vieille fille, à Brossard? Saviez-vous qu'une mosquée va ouvrir au premier étage de la tour Eiffel? Avez-vous aperçu la photo du pitbull né avec un pelage de léopard? Aussi sexy que l'incroyable Hulk en bas résille...

Autant vous prévenir. Au pays de la rumeur, certaines histoires reviennent chaque année, comme le rhume dans la vie réelle. Il y a le météorite qui va bientôt entrer en collision avec la Terre. Le monstre marin capturé dans un filet de pêche, à l'autre bout du monde. Sans oublier ce classique du temps des Fêtes : le père Noël interdit dans une maternelle, à cause des pressions de familles musulmanes. 

Parfois, la crédulité des internautes laisse songeur. L'an dernier, une rumeur propagée sur Twitter essayait de convaincre les propriétaires de iPhone qu'on pouvait recharger la batterie de l'appareil en plaçant ce dernier dans un four à micro-ondes. Une recette infaillible pour tout bousiller!

La palme du canular le plus débile revient pourtant à une alerte au virus informatique intitulée LAUNCH NUCLEAR STRIKE NOW (Lance une attaque atomique immédiatement). Très largement diffusée, en 2003, elle prétendait que le simple fait d'ouvrir le message déclenchait une guerre atomique. Tout ça à cause d'un virus qui reliait votre ordinateur aux serveurs du commandement atomique américain, quelque part au Colorado...

Plus c'est gros, plus c'est crédible

Jadis, la rumeur voyageait à pied ou à dos d'âne. Aujourd'hui, elle circule à la vitesse de la lumière. Chaque seconde, à travers le monde, deux millions de courriers électroniques sont expédiés. Cinquante-cinq mille documents sont partagés sur Facebook. Six mille gazouillis sont émis sur Twitter. L'équivalent d'une petite bibliothèque qui apparaît à chaque battement de cils. 

Au début de 2016, des milliers d'internautes ont partagé sur Facebook une alerte voulant que les oranges sanguines en provenance de la Libye soient contaminées par le sida. Une absurdité, quand on sait que le virus a besoin de la chaleur et des fluides du corps humain pour survivre. Mais, dans l'urgence, on partage d'abord, on réfléchit ensuite.

«Depuis 20 ans [...] les sources d'information n'ont cessé de se multiplier», a expliqué l'anthropologue française Véronique Campion-Vincent à l'Agence France-Presse. «L'offre s'est considérablement développée, mais pas nos capacités de traitement. [...] Encore une fois, le problème n'est pas Internet, mais le fait que beaucoup de gens ne sont pas armés pour contrôler et comprendre ce qui y circule.»

Spécialiste de la rumeur, Véronique Campion-Vincent estime que l'excès d'information a tendance à supprimer les certitudes. Elle ne craint pas d'affirmer que les pseudo-complots qui marchent le mieux sont les plus gros. Comme pour lui donner raison, un récent sondage CBS/Vanity Fair révèle que 21 % des Américains avouent qu'ils privilégient l'explication la plus mystérieuse, lorsqu'un événement se produit...

Sceptique? Selon un sondage CNN/ORC, 29 % des Américains croient que le président Barack Obama est musulman. La même proportion de Britanniques juge que la mort de la princesse Diana n'était pas un accident. Mais c'est deux fois plus que le pourcentage de Nord-Américains (14 %) qui soutiennent que des astronautes n'ont jamais marché sur la Lune. 

Justin Bieber est mort... Encore une fois?

Depuis quelques années, un canular très répandu consiste à annoncer la mort d'un personnage public. Résultat? Le chanteur Justin Bieber, l'acteur Jean Dujardin et l'ancien dirigeant russe Mikhaïl Gorbatchev sont morts plus souvent que le tueur portant un masque de gardien de but dans Vendredi 13. En juillet 2012, l'acteur français Elie Semoun a commenté l'annonce de sa mort, sur Twitter, par un retentissant : «Je confirme mon décès.» 

Mais la rumeur n'est pas toujours frivole. 

«Souvent, la rumeur parle de nos angoisses, de nos préoccupations», explique Martine Roberge, professeure en ethnologie à l'Université Laval. «Elle nous sert d'avertissement. Sur le mode : "Et si c'était vrai?" L'alimentation, la sexualité et la technologie y occupent une place de choix. La peur de l'étranger, aussi.»

Pour Brett Christensen, qui a fondé le célèbre site Hoax-Slayer (Tueur de canulars), les rumeurs les plus tenaces sont celles qui confortent nos préjugés. «Depuis des années, un message frauduleux circule au Canada, en Australie et en Grande-Bretagne. On y trouve des chiffres qui laissent croire que le gouvernement donne plus d'argent aux réfugiés qu'à ses citoyens âgés. Même si l'histoire a été démentie, avec des preuves à l'appui, elle continue à circuler. Pourquoi? Parce qu'elle confirme certaines idées préconçues.» 

«Beaucoup de gens sont prêts à diffuser n'importe quelle histoire débile, sans trop la vérifier, du moment qu'elle confirme leur vision du monde, ajoute M. Christensen. [...] Curieusement, nous avons tendance à contre-vérifier davantage les informations qui heurtent nos convictions profondes.» 

Le genre de réflexes qui faisaient dire à Albert Einstein que notre bon sens est souvent la somme des préjugés que nous avons accumulés avant l'âge de 18 ans. 

Le recyclage du canular

De nombreux sites pourchassent désormais la rumeur sur Internet. Sans trop se faire d'illusions. «Il y a trop [trop de rumeurs], il faut que j'en laisse passer», avoue Jeff Yates, alias l'Inspecteur viral, un blogue sur journalmetro.com. «Mais la bonne nouvelle, c'est qu'il y a une prise de conscience du phénomène.»

Cet automne, l'Inspecteur viral a constaté une véritable frénésie pour tout ce qui touche aux réfugiés syriens. Et ça continue. Il vient tout juste de débusquer une fausse nouvelle voulant que le gouvernement du Québec paye des cours de conduite gratuits aux migrants. «Réfugiés? Gratuits? Bordel, on partage!» se moque Yates.

Curieusement, les pires rumeurs racistes semblent se recycler à chaque crise. Après les attentats du 13 novembre, à Paris, on racontait que la communauté juive de la ville avait été prévenue. La même histoire abracadabrante avait circulé sur les Juifs new-yorkais, après le 11 septembre 2001. Quand on y pense, cela laissait supposer que des dizaines de milliers de personnes avaient gardé le silence, malgré l'imminence des attentats.

Parfois, la manipulation est plus subtile. En octobre 2014, en France, une photo largement diffusée montrait des musulmanes en niqab (voile intégral) qui s'impatientaient devant un bureau de la Caisse d'allocations familiales. Des milliers d'internautes s'en étaient indignés. Le seul problème, c'est que la photo n'avait pas été prise en France. Et que le logo de la Caisse d'allocations familiales avait été ajouté sur l'image.

Peu importe. Chaque fois qu'on coupe la tête d'une rumeur, il en repousse deux. Comme pour l'hydre légendaire. Plus que jamais, comme le disait l'écrivain Mark Twain : «Un mensonge peut faire le tour de la terre le temps que la vérité mette ses chaussures.»

Kim Jong-Un, beauté planétaire

Difficile de conclure sans un mot sur les nombreux sites satiriques qui fleurissent sur le Web. À commencer par le site Web américain The Onion, qui joue les funambules sur la minuscule frontière entre la réalité et la fiction.

En 2012, le quotidien en ligne du Parti communiste chinois s'était couvert de ridicule en prenait au sérieux une histoire loufoque publiée par The Onion. Et pas n'importe laquelle! Le journal avait reproduit une manchette qui proclamait le leader nord-coréen Kim Jong-un «l'homme le plus sexy du monde». Un passage particulièrement gratiné célébrait le «beau» Kim pour «son fameux sourire».

Malgré tout, Jeff Yates, l'Inspecteur viral, refuse d'associer les sites Web satiriques à la rumeur Internet. «Il existe une très grande différence entre les sites satiriques et ceux qui se contentent de faire des fausses nouvelles, commente-t-il. Dans la satire, il y a un commentaire social. Une valeur ajoutée. Rien à voir avec un site de fausses nouvelles qui annonce qu'une Australienne de 600 livres vient d'accoucher d'un bébé de 40 livres, juste pour attirer des internautes.»

Vrai qu'on arrive difficilement à croire que des internautes ont cru The Onion lorsqu'il annonçait que les assistés sociaux devraient fournir un échantillon de sueur prouvant à quel point ils cherchent très fort un travail. Même chose pour Le Navet.ca, un site québécois, qui vient d'annoncer que Nathalie Normandeau a été élue «vice-présidente du comité des détenues de la prison de Québec». 

Allez savoir. À trop voyager au pays de la rumeur, on finit par douter de tout. Au point d'approuver l'informaticien qui comparait la société à une lutte sans merci entre une science qui conçoit des inventions de plus en plus efficaces et un univers qui produit des idiots de plus en plus efficaces.

«Jusqu'à présent, c'est l'univers qui gagne», disait-il.

Trucs  de pros pour ne pas tomber dans le panneau

  • Jeff Yates, l'inspecteur Viral, sur journalmetro.com:  «Prenez 30 secondes pour rechercher l'histoire sur Internet, avant de la partager avec vos amis. Si c'est une histoire incroyable à propos de Philippe Couillard et qu'il n'y a qu'un seul site Internet qui en parle, méfiez-vous.»
  • Martine Roberge, professeure en ethnologie à l'Université Laval, auteure du livre De la rumeur à la légende urbaine, Les Presses de l'Université Laval (2009): «Portez attention aux détails. Si le prétendu message officiel d'une banque vous prévient que votre compte a été bloqué, ça ne peut pas être rédigé n'importe comment. Surveillez le nombre de fautes d'orthographe. La présence des accents aux bons endroits. Un message officiel, il est rare que ça soit bourré de coquilles.»
  • Brett Christensen, fondateur du site Hoax-Slayer: «Le plus important, c'est de prendre le temps de lire et de comprendre un message. Beaucoup de gens se contentent de jeter un coup d'oeil sur le titre avant de partager. Mais s'ils avaient pris la peine de lire le contenu en entier, ils auraient peut-être remarqué des choses illogiques ou des faussetés évidentes. [...] Si c'est le cas, des vérifications s'imposent...»
  • Mark Little, journaliste à Storyfull, une agence de presse spécialisée dans la vérification des contenus partagés sur les réseaux sociaux:  «D'abord, il faut collecter des indices sur la source. [...] Ensuite, [vérifier] les lieux et la date. [Pour un vidéo] il faut même scruter [...] les ombres, pour s'assurer qu'il est bien tourné à l'heure annoncée...»  (entrevue au quotidien Les Échos,3 avril 2015)

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Parfois, le boulot des chasseurs de rumeurs ressemble à un travail de moine. Pour authentifier la vidéo tournée par une coureuse lors des attentats du marathon de Boston, il a fallu dénicher sa vitesse moyenne, pour ensuite calculer sa position géographique au moment des faits.

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