La vie sombre des travailleuses du sexe

Rose a quitté le monde de la prostitution... (Le Soleil, Patrice Laroche)

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Rose a quitté le monde de la prostitution il y a quatre ans. La jeune femme de 33 ans milite maintenant pour son abolition et travaille comme consultante à La Maison de Marthe, un organisme de la Basse-Ville qui aide les travailleuses du sexe à reprendre leur vie en main.

Le Soleil, Patrice Laroche

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(Québec) Des histoires heureuses, il en existe bien peu dans le monde de la prostitution. Pour avoir passé une quinzaine d'années à vendre son corps, Rose en sait quelque chose. Issue d'une famille «dysfonctionnelle et instable», victime d'abus sexuels à neuf ans, de violence physique et verbale pendant longtemps, la jeune femme constate à partir de son expérience personnelle et des témoignages recueillis que la pratique du «plus vieux métier du monde» laisse des séquelles indélébiles.

La rencontre avec la jeune femme de 33 ans, originaire de Montréal et mère de trois enfants, se déroule à La Maison de Marthe, un organisme de la Basse-Ville qui vient en aide aux femmes désireuses de quitter la prostitution. Toute menue dans son veston couleur kaki, Rose se prête à l'entrevue avec Le Soleil, ne ménageant pas les détails pour mieux faire comprendre la face cachée du boulot et ses dommages collatéraux. À ses côtés, Rose Dufour, la fondatrice de la Maison, qui écoute, parfois sidérée, son témoignage bouleversant.

Presque toutes les travailleuses du sexe, constate-t-elle, travaillent sous l'influence de l'alcool, de la drogue ou de médicaments. Elle-même en a largement consommé à une certaine époque, impossible de faire autrement.

«Tu ne peux pas avoir des relations sexuelles avec des hommes que tu ne désires pas, à répétition, en restant lucide», explique-t-elle, le regard fuyant. «Quand tu réalises que tu n'es qu'un objet, un pion, dans une industrie de fous sur laquelle tu n'as aucun contrôle, tu ne peux plus continuer à jeun. Tu tombes dans le déni lorsque tu te rends compte que tu te fais exploiter. Il faut que tu déconnectes. Le danger c'est qu'après un certain moment, tu ne peux plus reconnecter. Tu n'es plus capable de ressentir les symptômes que t'envoie ton corps.»

C'est vers l'âge de 13 ans, désireuse de se faire de l'argent, que Rose a commencé à flirter avec la prostitution. Lignes érotiques, salons de massage, «serveuse sexy», rencontres dans des motels, elle sombre lentement dans l'engrenage, «un peu innocente».

«J'allais à l'école mais en même temps, je voulais travailler. Je fumais beaucoup de pot et ça coûtait cher. Je voulais quelque chose de payant. Au bout du compte, j'ai pas mal tout fait, sauf les bars de danseuses. J'ai perdu le contrôle, complètement.»

De plus en plus jeunes

Au fil des ans, elle constate que le boulot change et pas pour le mieux. Avec la démocratisation de la pornographie, les clients sont de plus en plus exigeants dans leurs demandes. «C'est devenu beaucoup plus hard. Les clients viennent tester des choses qu'ils n'osent pas demander à leur blonde.»

C'est lors d'un séjour à l'hôpital, il y a quatre ans, que le déclic se fait. Son corps ne peut plus en prendre, plombé de surcroît par la consommation de drogues et de médicaments. «La veille de mon hospitalisation, je faisais encore des clients...»

Dans une industrie qui carbure à la chair fraîche, Rose commençait à afficher le poids des ans. «Avec l'âge, la demande diminue. À 30 ans, une fille commence à être vieille. Tu commences à te faire négocier, comme une marchandise, un char usagé. Les agences veulent des filles de plus en plus jeunes parce que les clients en demandent.»

Dans les circonstances, les mineures en fugue deviennent des proies de choix, déplore-t-elle. «Il y a des agences qui sont strictes et qui n'en veulent pas pour ne pas se faire achaler [par la police]. Une agence qui embauche des mineures a plus d'achalandage, c'est beaucoup plus payant, mais c'est aussi beaucoup plus risqué.»

Besoin de valorisation

Même si elle dit s'être toujours tenue loin d'eux, Rose en a gros sur le coeur contre les proxénètes, ces «manipulateurs» qui tirent les ficelles dans l'ombre, qui appâtent de jeunes filles vulnérables sous de fausses promesses, qui les maltraitent afin de les convaincre de tomber sous leur protection, qui prennent au passage une cote sur chaque client.

«L'idée de donner de l'argent à quelqu'un d'autre quand t'es monoparentale, mère de trois enfants, sans pension alimentaire... Je ne pouvais pas donner 50 $ à un pimp, c'était comme l'épicerie de la semaine.»

À l'inverse, elle constate que de plus en plus de jeunes filles vont au-devant des proxénètes. L'hypersexualisation des adolescentes y est sans doute pour quelque chose, croit-elle, précisant qu'adolescente, elle-même trouvait «poches les filles qui n'étaient pas open».

«C'est une nouvelle tendance. Elles le font par besoin de valorisation ou de stimulation, pas nécessairement pour l'argent. Au début, il y a comme une sorte de lune de miel. Tu trouves ça moins pire que tu pensais. Les clients te donnent des cadeaux. L'aveuglement volontaire s'installe.»

Mère de trois filles, dont une préadolescente, Rose ne cache pas qu'elle les regarde grandir avec une certaine appréhension. «J'ai vu ce que c'était être une femme. Je suis un peu mère poule, c'est sûr que je watche les p'tites. J'aimerais bien pouvoir les attacher, mais ce ne serait pas très gentil...»

Des clients de tous les milieux

Les clients des travailleuses du sexe proviennent de tous les milieux, sans égard à leur âge ou leur statut professionnel, explique Rose. «J'en ai eu de toutes les sortes, même des gars surpris que je ne les connaisse pas vu qu'ils étaient connus...» Dans le lot, beaucoup d'hommes mariés qui donnent comme prétexte une conjointe trop froide à leur égard ou trop accaparée par la vie familiale. «Il y en qui disent trop respecter leur femme pour leur demander de réaliser leurs fantasmes. Pour beaucoup, c'est la crise de la quarantaine, le besoin d'aventures, un nouveau célibat. Il y a aussi des jeunes qui ont besoin de découvrir la sexualité.» Les clients passent beaucoup de temps à se justifier, «ça peut être long», poursuit-elle. «C'est très rare qu'on parle de leur job ou de leur vie de famille. J'aimais bien les faire parler, ça diminuait le temps où je devais m'occuper d'eux. Mais pour dire vrai, je ne les écoutais pas tant...»

En faveur de C-36

Rose ne le cache pas, elle souhaite l'abolition de la prostitution, d'où son appui à la loi C-36 en vigueur depuis décembre 2014 qui pénalise la demande de services sexuels tarifés et protège les femmes victimes d'exploitation sexuelle. Elle constate qu'une certaine crainte s'est installée chez les clients. «Il y en a qui n'ont pas intérêt à recevoir chez eux un avis pour se présenter en cour.» La loi baigne toutefois dans le flou, les policiers municipaux étant réticents à l'appliquer sur le terrain. Si la demande pour des services sexuels diminue dans la foulée, plaide-t-elle, il est impérieux de trouver une façon d'aider les travailleuses du sexe. L'argent est encore une fois au coeur du problème. «C'est la grande lacune de la loi, rien n'est fait pour aider les femmes à s'en sortir. S'il y a moins de clients, elles ont moins de revenus. Ça prend plus de ressources, sinon elles vont rester dans la pauvreté. Il y a un manque de volonté d'aider ces femmes.»

Bars à champagne pour V.I.P. discrets

Même si elles se déroulent dans une ambiance feutrée et BCBG, Rose conserve un très mauvais souvenir des soirées V.I.P. proposées à une clientèle triée sur le volet dans «des bars à champagne» de la région montréalaise. «Ce sont des événements très secrets, offerts à des clients qui ne doivent surtout pas se faire voir dans des salons de massage», explique-t-elle. «J'ai été serveuse sexy dans ces endroits. J'ai fait une soirée où je lisais un conte érotique, nue, le corps peinturé en or.» Ces soirées étaient payantes pour les filles embauchées pour l'occasion, les tarifs variant entre 1000 $ et 5000 $. Une façon pour les organisateurs d'acheter leur silence, vu la notoriété de certains clients, précise-t-elle. «J'ai fait deux soirées et j'ai lâché parce que j'avais peur. Je me disais que si je voyais quelqu'un de vraiment connu, je ne pourrais plus partir. Peut-être que je paranoïais, je ne sais pas... On s'arrangeait aussi pour qu'on le sache. Le chauffeur nous disait, n'oubliez pas que si l'une de vous parle, on va le savoir, vous n'êtes pas nombreuses. C'est clairement le silence des filles qu'on achetait en les payant ces prix-là.»

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