L'intimidation n'a pas de statut social

Sophie Desmarais (photo), fille de Paul Desmarais et... (Éric Carrière)

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Sophie Desmarais (photo), fille de Paul Desmarais et marraine d'honneur de la Fondation Jasmin-Roy

Éric Carrière

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(Québec) Le village de Villars-sur-Ollon, niché au coeur des Alpes suisses, est reconnu pour son panorama grandiose. Or, aussi idyllique soit-il, ce lieu est à marquer d'une pierre noire dans la vie de Sophie Desmarais. «Derrière toute cette beauté, j'ai vécu l'enfer, le cauchemar. Je ne voudrais jamais y retourner. C'est une page que j'ai pris énormément de temps à tourner.»

À l'adolescence, la cadette du riche magnat Paul Desmarais avoue avoir vécu d'interminables épisodes de misère psychologique au collège international de l'endroit, qui accueille des enfants de familles fortunées.

Victime d'intimidation, de 14 à 18 ans, elle conserve de son expérience helvète un souvenir si douloureux qu'elle a sombré dans l'anorexie. Aujourd'hui, à titre de marraine d'honneur de la Fondation Jasmin-Roy, elle profite de ses tribunes pour sensibiliser l'opinion publique au «fléau» de l'intimidation à l'école.

La femme de 54 ans reconnaît que son statut privilégié l'inscrit en porte à faux avec le sentiment populaire voulant que les plus fortunés soient à l'abri de l'intimidation. Le mal fait fi des classes sociales, s'empresse-t-elle de préciser. «L'intimidation ne connaît ni frontière ni passeport. Ça attaque n'importe qui. J'ai juste eu la chance d'être née dans une famille qui avait de l'argent, mais, au fond, tout le monde est pareil», raconte-t-elle en entrevue au Soleil.

C'est en écoutant des gens raconter leurs expériences, souvent semblables à la sienne, qu'elle a décidé, il y a trois ans, de témoigner à son tour. Le décès de son père a fait remonter beaucoup de choses à la surface. Elle a cru que c'était le moment de se livrer à visière levée, histoire de venir en aide aux jeunes victimes d'intimidation.

Lorsqu'elle regarde en arrière, Sophie Desmarais revoit l'adolescente «un peu gênée et gourde» qu'elle était, souffre-douleur de ses collègues de classe et mouton noir de son école.

«La petite Canadienne de bonne famille» se remémore entre autres cette fausse accusation de vol. De l'argent qu'elle aurait dissimulé derrière une photo de ses parents, dans sa chambre. «La farce a tourné au désastre. La gendarmerie est venue. J'ai vécu l'humiliation de me faire considérer comme la voleuse de l'école. Je ne pouvais pas faire un pas sans que quelqu'un m'insulte.»

À un autre moment, son entourage lui a fait croire que le plus beau garçon du collège s'était entiché d'elle. «J'y ai cru, j'étais tellement vulnérable. Je me disais : "Ô, mon Dieu, je vais être sauvée et protégée." Au bout de la ligne, ce n'était qu'une farce.»

Les quolibets, insultes et supercheries ont fini par miner son estime de soi. La jeune fille a développé une «anorexie profonde», un mal qui l'a suivi pendant 25 ans. L'adolescente ne s'est jamais ouverte à ses parents du mal que lui faisaient subir ses camarades de classe. «J'avais trop honte. J'étais incapable d'en parler. J'avais peur qu'on ne me croie pas. J'en étais arrivée à avoir peur de ma propre personne.»

Au point de vouloir s'enlever la vie? «J'y ai pensé, absolument, plus d'une fois pendant quatre ans, mais je n'ai fait aucune tentative, j'avais trop peur.»

Silence de l'école

Ce n'est que récemment, à la faveur de l'enregistrement d'une capsule vidéo pour la Fondation Jasmin-Roy, que sa mère Jacqueline, âgée de 87 ans, a appris dans le détail le désarroi qui habitait sa fille à l'époque. Un moment très émotif. «Sa première réaction a été de dire que ça ne se pouvait pas. "Mon Dieu, si j'avais su, je ne t'aurais pas laissée quatre ans là-bas. Pourquoi l'école n'a rien fait?"»

C'est justement là où le bât a blessé, répond Sophie Desmarais, la direction du collège n'ayant jamais essayé de mettre un terme aux attaques dont elle était victime. «On me disait de ne pas m'inquiéter, qu'on allait s'en occuper, mais il ne se passait jamais rien. On n'appelait jamais les parents [des élèves fautifs]. Les professeurs étaient plus gentils, mais ce n'était pas une préoccupation pour eux.»

«Si c'était à refaire, une chose est certaine, j'en aurais parlé à mes parents. Je ne me serais pas cachée. [...] L'expérience m'a fait grandir, mais j'ai beaucoup trop souffert. Mon insécurité a duré très longtemps. Ce n'est que depuis cinq ou six ans que je suis plus sûre de moi, que je suis davantage en confiance.»

L'ouverture aux autres, la clé

Les victimes d'intimidation ne doivent pas avoir peur de s'ouvrir à leur entourage, estime Sophie Desmarais. «La clé, c'est l'ouverture aux autres. Il faut se confier à un parent, à un ami. Il y a toujours quelqu'un prêt à écouter. Je sais que ce n'est pas facile, mais il faut le faire.»

Son implication depuis trois ans dans la fondation créée par Jasmin Roy, qu'elle considère comme son «grand frère», lui fait mesurer l'ampleur du travail qu'il reste à accomplir dans la lutte contre l'intimidation.

«On en parle plus qu'avant, mais il reste beaucoup à faire dans les écoles. Il est important de dénoncer ce fléau», explique-t-elle, soulignant du même souffle l'importance de ne pas frapper d'anathème les intimidateurs. «Ce sont des gens qui souffrent aussi, qui cachent leur mal-être.»

À notre époque de communication instantanée, les médias sociaux ont complètement changé la donne, déplore-t-elle. «C'est devenu incontrôlable. Il faut éduquer les gens, leur montrer tout le mal qu'ils peuvent faire autour d'eux. On ne se parle plus, on se tape des mots. On est devenus des robots. Il faut apprendre à devenir plus tolérants et empathiques.»

Mère d'un fils de 30 ans et d'une fille de 21 ans, et grand-mère ces derniers jours pour la première fois, Sophie Desmarais est soulagée de voir que sa progéniture n'a pas subi le même traitement qu'elle. «Ma fille a subi un peu d'intimidation, mais elle est venue m'en parler. Elle a toutefois vu des amies se faire intimider.»

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