Enseigner à Puvirnituq: un an après le point de non-retour

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L'école de Puvirnituq n'est pas à l'abri des crises, même si la situation semble finalement s'améliorer depuis que le personnel enseignant a tiré la sonnette d'alarme.

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(Québec) «C'est comme si on était au troisième sous-sol et là on vient de monter au rez-de-chaussée. On n'est pas encore en haut, mais ça s'améliore.»

Ce sont les mots d'une enseignante de longue date de l'école Iguarsivik. En janvier 2015, près de quatre ans après le passage de quelques mois de Michael Cloutier, la situation ne semblait pas avoir changé entre les murs de l'école de Puvirnituq.

Le 29 janvier 2015, une missive ratifiée par l'ensemble des membres du personnel de l'école était envoyée à la Commission scolaire Kativik pour dénoncer les abus à Iguarsivik et demander de l'aide.

«Il y avait des cas de violence qui se répétaient et un manque de ressources pour contenir les élèves. Il y avait de la violence aux niveaux physique et psychologique, parfois au niveau des enseignants, parfois entre eux», explique Daniel Charest, directeur du secteur enseignement au Nunavik pour l'Association des employés du Nord québécois (AENQ)

Sortir de l'isolement

La consommation de drogue à l'intérieur de l'école est également dénoncée. Les professeurs demandaient, entre autres, au moins un psychoéducateur pour les aider à gérer les élèves à problèmes. «Tout de suite, je leur ai dit que la meilleure façon que le message passe était de sortir de l'isolement et de se regrouper pour en parler», explique Daniel Charest.

En bloc, les professeurs se sont d'abord entendus avec la direction de l'école et la population de Puvirnituq avant d'envoyer un SOS à la Commission scolaire Kativik. La bonne façon de procéder, explique M. Charest. Ce dernier n'était pas encore en fonction lors de la sortie publique de Pierre-Luc Belisle au printemps 2010 (lire texte page 13), mais il assure que, cette fois, la commission scolaire a réagi adéquatement.

L'école Iguarsivik a été fermée jusqu'à nouvel ordre après la réception de la lettre. Un sondage a été mené à travers tout le personnel de l'école, menant à la suspension d'une vingtaine d'élèves problématiques. À la réouverture de l'école, un psychoéducateur avait été greffé au personnel de l'école. «Tous les élèves ont été rencontrés et il a été mis au clair qu'il n'était plus question d'accepter de la violence à l'école. Parce qu'on était rendus à un point impossible au niveau de la gestion de classe», relate Daniel Charest.

Beaucoup de positif

Depuis, le suivi a été fait adéquatement, assure-t-il. Les nombreux élèves suspendus ont été réintégrés graduellement, avec l'accord des enseignants. «Malheureusement, l'administration n'a pas eu les reins assez solides pour mettre en oeuvre tout ce qui était sur la table en termes de solution et conserver toute l'aide reçue l'an dernier, mais il y a beaucoup de positif», nuance pour sa part une enseignante actuelle de Iguarsivik.

À l'automne, l'école a souscrit au programme «Écoles Compassion». Ce projet, né en 2012, est maintenant en place dans la plupart des écoles de la Commission scolaire Kativik. Il vise à sensibiliser le corps enseignant aux effets des traumatismes vécus par certains jeunes Inuits, afin des les aider à mieux intervenir.

Violence récurrente

Si la situation semble finalement s'améliorer, Iguarsivik n'est pas à l'abri de crises, admet Daniel Charest. En juin dernier, un étudiant est entré dans l'école avec un fusil chargé. Un drame a été évité grâce à la vigilance d'une enseignante, qui a enfermé l'ensemble des élèves de l'école dans une classe.

«La violence, c'est récurrent dans le Nord. Ça peut revenir après quelques années à cause d'une chicane de jeunes et ça revient dans l'école. Ce sont des petites communautés où tout le monde se connaît», explique le directeur syndical.

À la Commission scolaire Kativik, la porte-parole, Kaudjak Padlayat, souligne que les problèmes de violence prennent racine dans les communautés elles-mêmes. Pour les réduire, plusieurs institutions doivent travailler de pair. Les écoles, mais aussi le gouvernement régional, la police et la Régie régionale de la santé et des services sociaux du Nunavik.

«Dans chaque école, chaque année, il y a énormément de sensibilisation contre le harcèlement, la violence, les armes à feu», poursuit Daniel Charest. «Mais il arrive tout le temps un jeune qui a consommé, qui a pris de l'alcool, qui a pris de la drogue et qui pète les plombs.»

Les problèmes sont accentués par le faible taux de rétention parmi le corps enseignant et la direction des écoles. Cette réalité fait que les personnes en fonction, lorsque survient une crise comme à Iguarsivik, sont souvent confrontées à cette situation pour la première fois.

«Avec les délégués syndicaux, on se dit les vraies affaires. On parle de violence, de jurisprudence. Il est clair que maintenant, c'est tolérance zéro dans les écoles», souligneM. Charest. N'empêche, briser le silence sur les cas de violence n'est pas toujours facile pour les membres du personnel des écoles.

«Le problème, c'est que le réflexe des jeunes enseignants est souvent: "je ne veux pas perdre mon emploi, donc je ne veux pas en parler".»

Enseigner au Nunavik: choc interculturel et aventure humaine

Les enseignants qui se rendent au Nunavik pour travailler ne sont pas préparés adéquatement au choc interculturel auquel ils sont confrontés, soutient le sociologue Gérard Duhaime, spécialiste des questions autochtones.

«Un jeune professeur qui sort de l'école n'a aucune formation par rapport à la diversité culturelle, aux chocs interculturels. Un enseignant ou un entraîneur de hockey, ce n'est pas un travailleur social», explique le titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la condition autochtone comparée et de la Chaire Louis-Edmond Hamelin de recherche sociale nordique. «C'est vrai pour les professeurs qui vont au Nunavik, mais aussi dans toutes les communautés autochtones et même dans certains secteurs de l'Est de Montréal, où il y a beaucoup d'immigrants qui maîtrisent mal le français.»

Il n'est pas rare, explique Gérard Duhaime, que l'enseignant qui arrive de l'extérieur ne réussisse pas à s'intégrer. «Ce n'est pas parce que le professeur a de bonnes intentions qu'il va être nécessairement être bien perçu et reçu par la communauté. Il arrive souvent qu'il y ait une coupure.»

Dans les écoles, cela s'ajoute à un manque dramatique de ressources et de personnel qualifié dans certaines fonctions. Il donne l'exemple de la gestion des ressources humaines, souvent effectuée par quelqu'un de bonne foi, mais sans connaissance dans le domaine. «Ailleurs au Québec, c'est géré par des spécialistes qui ont une formation spécifique, souvent en relations industrielles. Les ressources sont nulles dans les communautés autochtones. Au Nunavik, déjà, ils ont une commission scolaire, ce qui n'est pas le cas partout.

Rapprocher les gens

Les paroles du sociologue trouvent écho sur le terrain. Daniel Charest, directeur du secteur enseignants au Nunavik pour le Syndicat des employés du Nord québécois, admet que le manque d'expérience et de formation de nombreux jeunes enseignants envoyés dans le Nord est un grave problème.

«Ce qui manque au Nunavik, ce sont des ateliers pour rapprocher les gens de l'extérieur et les gens de la communauté», explique-t-il, soulignant que selon les critères québécois, 80 % des jeunes Inuits sont en adaptation scolaire. M. Charest donne l'exemple d'un jeune qui arrive en retard à son cours et se couche sous son bureau. «Il faut comprendre pourquoi il fait ça et ce qu'il vit plutôt que d'essayer de le punir. Personne ne te dit ça quand tu arrives. Un enseignant sur deux va brailler tout son mois de septembre et son mois d'octobre.»

Pour Daniel Charest, il y a trois raisons qui peuvent motiver des enseignants à venir travailler au Nunavik: l'argent, la fuite d'une situation au sud ou l'expérience de vie. «Une fois ici, tu te rends compte que tu n'es pas chez toi, que c'est une aventure humaine, que ça va être très difficile et que tu dois être là pour les bonnes raisons. Mais tu te rends aussi compte à quel point la vie peut être dure pour les Inuits.»

Ceux qui réussissent à s'adapter apprécient leur expérience. C'est le cas de sa femme, également enseignante, et lui. Ils travaillent à Quaqtaq depuis plusieurs années, malgré de premiers mois difficiles. «J'ai enseigné pendant plus de 35 ans et quand je suis arrivé ici, j'ai recommencé à zéro. Mes schèmes de référence étaient complètement bousculés.»

Ne pas généraliser

Mis au parfum du témoignage de Michael Cloutier (lire le témoignage en pages 12 et 13), le sociologue Gérard Duhaime met en garde contre la généralisation. «Quand on a affaire à des actes criminels, les gens ont vite tendance à penser que tout le monde est comme ça dans les communautés autochtones. Certes, les statistiques policières montrent une problématique au niveau de la criminalité, mais c'est en raison de certaines personnes déviantes. La majorité condamne leurs comportements et veut évidemment que les problèmes sociaux se règlent.»

Même son de cloche du côté de Daniel Charest, dont le syndicat n'était pas lié à Michael Cloutier en 2011. «Des agressions à domicile, ça peut arriver au Nunavik. Mais moi, à Quaqtaq, quand on cogne à ma porte, c'est un Inuit qui m'apporte du poisson, ou qui est venu réparer ma motoneige sans rien demander en échange. Ce sont des gens généreux et reconnaissants du travail des enseignants.»

Pour ce qui est de la haine envers les Blancs, Gérard Duhaime assure que le discours selon lequel ces derniers sont responsables des maux des autochtones est celui du passé dans les communautés. «Ce n'est plus le discours dominant. Ça ne veut pas dire que certains ne le pensent pas encore, mais les choses ont évolué. La nouvelle génération autochtone pense que c'est à elle de régler ses propres problèmes.»

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