Séjour d'horreur dans le Nord

Michael Cloutier a accepté d'aider à lancer un... (Le Soleil, Pascal Ratthé)

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Michael Cloutier a accepté d'aider à lancer un programme de hockey à Puvirnituq, au Nunavik, où il a l'impression d'avoir été envoyé à l'abattoir.

Le Soleil, Pascal Ratthé

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(Québec) À 18 ans, il s'est fait poignarder et pointer un fusil sur la tête. La violence qui l'entourait au quotidien était pratiquement devenue banale. Michael Cloutier ne se trouvait pas en zone de guerre, mais ce qu'il a à raconter le laisse croire. Il n'avait pourtant qu'accepté d'aider à lancer un programme de hockey à Puvirnituq, au Nunavik.

Le séjour dans le Nord de Michael Cloutier s'est terminé avec un coup de couteau qui lui a lacéré l'abdomen, mais les huit mois qui ont précédé cette agression le hantent tout autant. C'était il y a cinq ans. Le jeune homme de L'Ancienne-Lorette relate les dates et les événements avec précision.

Pendant une heure, autour d'un café, il raconte l'horreur. Le genre qu'on ne croit pas possible au Québec. L'entretien avec le Soleil devait être à propos de son passage dans l'organisation du Drakkar de Baie-Comeau, mais la conversation bifurque rapidement. Car bien que le jeune homme n'a que des bons mots à dire sur la LHJMQ et l'organisation nord-côtoise, le mot «hockey» ne lui inspire pratiquement que de mauvais souvenirs. Ceux-ci proviennent de plus au nord : à Puvirnituq.

Survivre

Il y a séjourné huit mois, il y a cinq ans. À son retour, il n'a rien raconté. On lui a remis un certificat honorifique de l'Assemblée nationale pour s'être intégré à la vie de la communauté inuite de Puvurnituq et avoir inculqué aux jeunes des valeurs sociales, sportives et éducatives. Pourtant, tout ce qu'il affirme avoir réussi à faire, là-bas, c'est survivre. «On m'avait vendu que j'allais aider ces gens à sortir de la misère. Mais ils ne voulaient pas que je les aide. Ils m'ont remercié avec un couteau et un fusil.»

L'histoire de Michael commence en 2010. Il a 18 ans. L'année précédente, des problèmes de commotions cérébrales l'avaient contraint à abandonner sa modeste carrière de joueur de hockey prématurément. Il s'est aussitôt recyclé en entraîneur. Il a entendu parler du programme de hockey mis en place par Joé Juneau au Nunavik et signifié son intérêt.

«J'ai reçu un appel directement de Joé. Un ancien de la LNH, c'est impressionnant. Il m'a dit qu'il voulait m'envoyer lancer le programme à Puvirnituq à l'automne. Il ne pouvait pas trop me parler de la ville, il m'a dit d'aller voir sur Internet et de prendre une décision.»

La recherche Internet est révélatrice. Quelques semaines plus tôt, des enseignants de l'école Iguarsivik, à Puvirnituq, avaient dénoncé au Journal de Québec qu'ils se faisaient battre par leurs élèves. Mais du confort de la résidence familiale à L'Ancienne-Lorette, Michaël se sent invincible. Les drames, ça arrive aux autres. Il accepte l'offre de Juneau faisant de lui un des plus jeunes entraîneurs professionnels au pays. Il veut aider à changer les choses dans cette communauté de quelque 1800 habitants. Non seulement il s'engage à entraîner les jeunes au hockey, mais également à aider à l'école.

Fonction qu'il doit abandonner au bout de trois mois. Un jour, il décerne une retenue à un enfant. Erreur, dit-il. «J'ai mangé un coup de chaise à la tête. Je n'avais pas le choix de me laisser faire. Si tu es blanc et que tu touches à un enfant inuit, tu es dans le trouble. J'ai vu une élève de quatrième année faire des attouchements à sa professeure, et la professeure qui ne peut rien faire pour l'en empêcher.»

Porte défoncée

De retour à Québec durant la période des Fêtes, Michael songe sérieusement à remettre sa démission, mais il décide d'honorer son contrat. Il reprend l'avion pour Puvirnituq. À son arrivée, sa porte a été défoncée, relate-t-il. «Ils voulaient sûrement de la bière, mais je n'en avais pas. Moi, je mettais en place un programme pour contrer l'alcoolisme, entre autres. Évidemment, je n'avais pas d'alcool chez moi.» En vente libre aujourd'hui, l'alcool est, à l'époque, prohibé au village. Il arrive en contrebande par la poste et se vend 240 $ la caisse de 24 et 140 $ le 13 onces d'alcool fort, selon Michael.

Son cauchemar s'intensifie dans les mois suivants. La Municipalité cesse de le fournir en eau, relate-t-il. Des allégations que le maire actuel de Puvirnituq, qui n'était pas en poste à l'époque, préfère ne pas commenter. «Lorsque j'appelais pour dire que je n'avais pas reçu mon eau et que je donnais mon adresse, ils raccrochaient», explique Michael Cloutier. Il se met à faire fondre de la neige pour s'abreuver. L'hygiène et l'alimentation écopent.

À l'aréna, ce n'est guère mieux. Michael énumère une longue liste de drames auxquels il dit avoir été confronté.

Ce jeune aux vêtements troués accepté dans le programme de hockey même s'il n'était pas éligible académiquement. Sa famille est violente et il mange peu, d'où ses difficultés à l'école. Un jour, le jeune n'est pas venu à l'aréna. Il ne l'a jamais revu. «Je ne sais pas ce qui est arrivé. C'est plate, mais tu ne veux pas le savoir.»

Ailleurs dans le village, des enfants se retrouvent orphelins, se rappelle Michael. Un meurtre suivi d'un suicide. C'était leurs parents. «Il manquait de place chez leur grand-mère. Un enfant s'est retrouvé à dormir dans une tente à côté de la maison. Et l'hiver, au Nunavik, il fait - 50 °C.»

«OK, let's go. Kill me»

Le 22 février, on cogne à sa porte. Un Inuit lui brandit une carabine au visage. L'homme est sévèrement intoxiqué et ne s'exprime qu'en inuktitut. «À un moment donné, je lui ai dit : «OK, let's go. Kill me». Il a réfléchi un autre 30 secondes, comme s'il venait de prendre conscience de la gravité du geste qu'il allait poser, et il est parti.»

L'incident est tout de même traumatisant. «J'ai voulu être Superman. Mais plus tu essayes de t'impliquer, plus tu vas avoir des problèmes. Tu te rends compte que tu ne peux rien faire. Il y avait parfois des agressions dans les chambres de hockey. C'est arrivé que j'ouvre la porte d'une chambre, et que je la referme. Est-ce que c'est humain de faire ça? Non. Mais tu en as trop vu, tu n'es plus capable de faire face à cette réalité-là.»

En huit mois, Michael est passé d'un ado poursuivant ses rêves à un homme ébranlé qui songe à mettre fin à ses jours. «Joé Juneau est plein de bonnes intentions. À Kuujjuaq, où il y a beaucoup plus de services, l'impact de son programme de hockey est là. Mais à Puvirnituq, c'est un autre monde.»

Il faudra une véritable agression pour que Michael quitte le Nord définitivement. Le 30 avril, à huit jours de la fin de son contrat, on cogne à nouveau à sa porte. Il est 4h du matin.

Un homme l'attend sur le seuil de la porte. «C'était un Inuit qui voulait de l'alcool. Je n'en avais pas à lui donner pour le calmer, il m'a donné un coup de couteau à l'abdomen. Au final, je pense qu'il m'en voulait parce que j'étais blanc. On m'a souvent dit, quand j'étais là-bas : «C'est à cause de vous, les Blancs, si on est rendus comme ça.»»

Même si un service hospitalier d'urgence est disponible la fin de semaine, il a décidé de panser sa blessure lui-même et de faire appel à des ressources à l'extérieur. Il réussit à parler à une infirmière de Montréal par Skype, qui lui conseille de prendre un bain pour désinfecter la plaie. «Quand je suis rentré dans le bain, l'eau est tout de suite devenue rouge.» Le lundi suivant, il se rend à l'hôpital. On le place immédiatement sur un avion pour Québec. Il ne remettra plus jamais les pieds au Nunavik.

Prix à payer élevé

La vie a repris depuis. Du moins, ce qu'il en reste. Michael n'a pas eu de difficulté à se retrouver un travail dans le hockey. En 2011, il s'est joint au département administratif du Drakkar. La maladie l'a frappé, cette fois, l'amenant à quitter le bateau après trois ans. Il garde un bon souvenir de la communauté là-bas. Mais avec le recul, il comprend qu'il est trop vite retourné dans le hockey. Et trop au nord.

«La nuit, je ne dors plus. Je dors trois heures au mieux. J'ai souvent des flashbacks, des hallucinations. Je ne cuisine pas. Un couteau, je ne suis pas à l'aise avec ça. Il n'y a pas une journée, lorsque je me lève ou je me couche, où je ne pense pas au Nord.»

Il dit raconter son histoire pour mettre en garde ceux qui iront à Puvirnituq. C'est que Michael a l'impression d'avoir été envoyé à l'abattoir, seul, dans le nord. Il en paye encore le prix. «J'ai eu un bon soutien depuis que je me suis fait poignarder, mais il faut travailler en amont. Si vraiment les gens veulent y aller, en étant conscients des risques, il faut les préparer et les soutenir pendant.»

Questions

Michael Cloutier n'a pas de réelles solutions à proposer. Il a des questions, par contre. Il a écrit au bureau du premier ministre Justin Trudeau. Sans réponse.

Il se questionne sur la Loi canadienne sur les armes à feu, beaucoup moins stricte au Nunavik en vertu du Règlement d'adaptation visant les armes à feu des peuples autochtones du Canada. «D'après moi, il y avait plus de fusils que d'habitants à Puvirnituq. Pourquoi il y a tant d'armes à feu sur un territoire où il y a un problème de violence accrue?»

Mais Michael ne sera peut-être plus au Canada longtemps pour poser ces questions. «Je voulais travailler dans le hockey, mais maintenant, quand je suis dans un aréna, j'ai des flashbacks. L'hiver et le froid, je ne suis plus capable. Je pense aller vivre quelque part où il fait chaud.»

«Un enseignant que j'avais connu quand je suis arrivé dans le nord et qui avait décidé de quitter m'avait dit : «C'est terrible, parce que j'en suis venu à haïr ma passion, l'enseignement.» C'est ce que je vis aujourd'hui, je dois m'éloigner de ma passion pour le hockey. Mais j'aime encore la vie. La seule chose que je ne me pardonnerai jamais, c'est justement d'avoir un jour songé à mettre fin à mes jours.»

+++

NDLR: Le texte a été modifié par rapport à sa version originale de façon à corriger une erreur. Un passage de l'article laissait entendre que les services hospitaliers n'étaient pas offerts la fin de semaine dans ce secteur, ce qui n'est pas le cas. Les services hospitaliers sont offerts en tout temps.

Joé Juneau sceptique

Joint par Le Soleil, Joé Juneau préférait ne pas trop s'avancer sur l'histoire d'horreur relatée par Michael Cloutier, n'ayant pas lui-même habité Puvirnituq. «Michael me semblait un bon garçon et il voulait venir entraîner dans le Nord. Il n'a pas vraiment travaillé pour le programme. On l'a mis en contact avec les autorités à Puvirnituq, qui cherchaient quelqu'un pour lancer un programme de hockey. C'est la Municipalité qui le payait.»

Juneau et le jeune entraîneur ne se sont jamais reparlé après l'agression au couteau de ce dernier. Un différend entre les deux hommes, issu du fait que Joé Juneau doute des deux agressions dont a été victime Michael Cloutier.

Ce dernier réplique en fournissant des documents médicaux et policiers confirmant sa blessure au couteau et des échanges de courriels sur le programme de hockey avec Juneau. Depuis cinq ans, Michael est d'ailleurs pris en charge par l'Indemnisation des victimes d'actes criminels (IVAC), qui a elle-même contre-vérifié ses dires.

Le corps de police régional Kativik n'a pas voulu commenter l'affaire.

«Je me sentais plus en sécurité en Afrique», dit un enseignant

Pierre-Luc Belisle est l'enseignant qui avait dénoncé la violence à l'école Iguarsivik aux médias, un an avant l'arrivée de Michael Cloutier. Après cette sortie, il a quitté le village, craignant pour sa sécurité. La Commission scolaire Kativik l'a discrédité publiquement, suggérant que Belisle avait provoqué les attaques de ses élèves. Trois ans plus tard, devant les tribunaux, l'enseignant a obtenu un verdict sans équivoque, complètement blanchi et dédommagé par la commission scolaire pour l'atteinte à sa réputation.

Si Pierre-Luc Belisle rejoint Michael Cloutier sur un point, c'est bien que les enseignants envoyés dans ce village du Nunavik n'étaient, à l'époque, ni préparés ni encadrés adéquatement.

«Comme professeur, c'est même impossible de t'imaginer. On te dit que ça va être difficile et tu as une formation de quelques jours à Kuujiuaq, mais tu ne peux pas t'attendre à ce dont tu vas être victime, à la violence que les enfants subissent et qui est ensuite projetée sur toi à l'école. J'ai enseigné un peu partout à travers le monde et je n'ai rien eu d'aussi difficile que Puvirnituq. Je me sentais plus en sécurité en Afrique.»

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