Santé mentale: devenir le pire ennemi de son fils... pour le sauver

Dans ses démarches pour faire hospitaliser son fils,... (Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve)

Agrandir

Dans ses démarches pour faire hospitaliser son fils, Daniel Dubuc a reçu l'aide de la policière Ariane Chrétien-Castonguay, du Service de police de la Ville de Québec. La semaine dernière, M. Dubuc a tenu à remettre du chocolat à la jeune femme pour la remercier de la compassion dont elle a fait preuve à son endroit.

Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

Dossiers >

Trouble de santé mentale
Trouble de santé mentale

Un Québécois sur cinq sera affecté de près ou de loin par un trouble de santé mentale au cours de sa vie. Pour les personnes qui en souffrent ou pour leurs proches, la maladie mentale peut se révéler un véritable calvaire sans prise en charge adéquate. Témoignages et réflexions. »

(Québec) Parce qu'il voulait son bien, Daniel Dubuc est devenu le pire ennemi de son fils. Le résident de Lévis a fait ce qu'aucun parent ne devrait avoir à faire : il a témoigné en cour pour forcer la médication et l'hospitalisation de son fils schizophrène.

«C'est horrible, c'est la chose la plus difficile que j'ai eue à faire dans ma vie. Mon fils ne m'appelle plus papa, il m'appelle Daniel», raconte l'homme de 64 ans au Soleil, les larmes aux yeux. Des émotions qui interrompront son récit chaque fois qu'il se remémorera avec quelle énergie du désespoir son fils a lutté en cour pour ne pas se voir médicamenté et hospitalisé contre son gré.

«Il se battait pour sa liberté... Pour lui, il n'était pas malade. Lorsqu'il a été hospitalisé au CHUL en mars 2015 pour un premier séjour de 30 jours, il refusait toute médication. Il a fallu que l'hôpital fasse une demande de prolongement de 30 jours supplémentaires et une requête pour une ordonnance de médication pour qu'il soit soigné.»

Car sans médication, son fils de 42 ans se met à paranoïer. Selon M. Dubuc, les premiers symptômes seraient apparus en 2008, après une rupture amoureuse. L'homme éploré, qui habitait alors à Grand-Mère, était entré par effraction chez son ex pour vérifier l'eau du robinet, craignant qu'elle ne soit empoisonnée. La police l'a arrêté, il a passé trois semaines en prison. Trois longues semaines qui l'ont traumatisé.

«L'hôpital de Grand-Mère nous a demandé d'aller témoigner pour que mon fils soit médicamenté contre son gré. On m'avait expliqué que son cas allait empirer et qu'il pouvait devenir violent s'il n'était pas médicamenté, alors j'ai fait ce qu'il y avait à faire. L'ordonnance de médication était bonne pour trois ans. [...] L'hôpital n'a jamais fait de demande pour la renouveler en 2013, malgré mes approches», raconte M. Dubuc, amer.

Entre 2013 et 2015, son fils ne prenait donc aucune médication. Incapable de travailler, il vivait - et vit toujours - d'aide sociale. À ce sujet, M. Dubuc raconte que même s'il a été déclaré inapte au travail, son fils, qui ne consomme ni drogue ni alcool, préfère être privé des 300 $ supplémentaires par mois auxquels il aurait droit plutôt que d'être «étiqueté malade mental». «Ce sont ses mots à lui.»

Sans-abri

Fin décembre 2014, Daniel Dubuc s'est rendu au poste de police de Sainte-Foy après avoir cherché en vain son fils dans le secteur de l'autoroute Duplessis et du chemin des Quatre-Bourgeois. «J'avais appris qu'il passait parfois la nuit au Tim Hortons», explique-t-il. Au poste, il a croisé la policière Ariane Chrétien-Castonguay, qui a pris le temps de lui offrir son aide.

«Elle m'avait reconnu parce que j'étais allé au poste un mois plus tôt pour déclarer la maladie de mon fils afin qu'en cas d'arrestation, il ne soit pas amené en prison, mais plutôt conduit à l'hôpital. Elle savait qui j'étais et qui était mon fils. Elle m'a assuré qu'il n'était pas un voyou, que c'était au contraire quelqu'un de très gentil, qui rapportait parfois des objets qu'il trouvait. Puis elle m'a suggéré de contacter l'organisme La Boussole, qui vient en aide aux proches d'une personne atteinte de maladie mentale», relate M. Dubuc, qui a apporté jeudi dernier du chocolat à la policière pour la remercier de la compassion dont elle a fait preuve à son endroit.

«Les gens ne savent pas à quel point les policiers font un travail formidable avec les personnes qui ont des problèmes de santé mentale, même si ce n'est pas leur mandat», souligne-t-il.

Fin janvier 2015, M. Dubuc a reçu un appel de la police de Québec, qui détenait son fils sans raison valable. Avec l'aide d'une intervenante de La Boussole, il a entrepris des démarches pour que son fils reçoive des soins à l'hôpital. Sous ordonnance de médication jusqu'à 2018, celui-ci a obtenu son congé en mai. À sa sortie, il a été pris en charge par l'organisme PECH (pour Programme d'encadrement clinique et d'hébergement).

Sur la bonne voie?

«Il semblait être sur la bonne voie. PECH l'avait inscrit à des cours en informatique au Cégep de Sainte-Foy, et il s'était trouvé une chambre dans Saint-Thomas-d'Aquin», précise M. Dubuc.

Le père de famille n'a pas eu de nouvelles de son fils depuis juillet. «Il m'en veut encore», laisse tomber tristement M. Dubuc, qui espère que son fils continuera de se rendre chaque mois à l'hôpital pour y recevoir sa médication par injection. «S'il ne va pas à ses rendez-vous, l'hôpital va appeler la police, qui essaiera de le trouver. Mais il est intelligent, il sait que c'est la police qui l'attend s'il ne prend pas sa médication...» analyse le Lévisien, qui vit toujours avec la crainte que son fils ne commette l'irréparable.

Par sa sortie, Daniel Dubuc souhaite sensibiliser la population et les élus à l'importance du travail des organismes comme PECH, qu'il voudrait voir mieux financés.

«Au greffe du palais de justice de Québec, on m'a dit qu'on traitait chaque année environ 5000 demandes comme la mienne, alors qu'on en traitait 500 ou 600 il y a 20 ans. [...] Ce que je veux, c'est éviter aux parents et aux proches la douleur que j'ai vécue en confrontant mon fils en cour, et éviter à la société les coûts faramineux de ces comparutions. La solution, elle passe par des organismes comme PECH, par des organismes capables d'aider les gens à retrouver un sens à leur vie, à redevenir autonomes et productifs pour la société», résume M. Dubuc.

À l'initiative de Daniel Dubuc, la députée libérale Véronyque Tremblay a visité les installations de PECH, vendredi dernier, question de se familiariser avec le travail de l'organisme.

Le délicat travail des policiers

«Intervenir en santé mentale, c'est comme du Jello, tu ne sais jamais quel bord ça va prendre...»

C'est en ces mots que Jean Minguy, agent de liaison en santé mentale au Service de police de Québec, résume le délicat travail des policiers auprès des personnes en situation de crise. «Ce sont des interventions qui demandent généralement du temps. Il faut amadouer la personne, la calmer...» souligne le policier.

«On intervient pour toutes sortes de cas, mais ce sont surtout des appels pour des personnes suicidaires qu'on reçoit», précise l'agent Minguy, ajoutant qu'il n'est pas rare que les policiers se déplacent pour une personne suicidaire pourtant fraîchement sortie de l'hôpital.

«La personne est en crise, les policiers la conduisent à l'hôpital, elle est vue par le médecin de l'urgence, qui lui donne son congé une fois la crise passée. Puis, elle retombe en crise, et les policiers doivent la ramener. Ce sont des situations qu'on voit», déplore M. Minguy.

Le problème, selon lui, c'est le manque de suivi et d'encadrement des personnes malades. «Il peut aussi y avoir un manque de volonté ou de motivation de la part de la personne de régler ses problèmes», réfléchit-il.

Interventions variées

Parfois, les policiers se font appeler par le personnel débordé des résidences qui hébergent des personnes aux prises avec des problèmes de santé mentale, rapporte l'agent Minguy. Les motifs vont des petites chicanes entre résidents à des situations de crise plus graves où le personnel craint pour sa sécurité.

«On nous a déjà demandé d'intervenir auprès de résidents qui ne voulaient pas prendre leur médication alors qu'ils y étaient obligés par la cour. Comme policiers, évidemment, on ne peut pas forcer quelqu'un à prendre sa médication ou la lui administrer...» rappelle Jean Minguy.

La loi P-38 remise en question

L'Association des médecins psychiatres du Québec (AMPQ) et la Fédération des familles et amis de la personne atteinte de maladie mentale (FFAPAMM) demandent que soient apportées des modifications à la loi P-38, qui permet de retirer temporairement une personne de la société en l'enfermant à l'hôpital lorsqu'elle représente un danger grave et immédiat pour elle-même ou pour autrui, mais qui ne permet pas de traiter quelqu'un contre son gré. Or ne pas se rendre compte qu'on est malade fait souvent partie de la maladie mentale, expliquait la semaine dernière à La Voix de l'Est la présidente de l'AMPQ, la Dre Karine Igartua, selon qui la loi doit être modifiée de façon à augmenter le pouvoir d'intervention des médecins et à améliorer l'accès aux traitements. Car si la loi P-38 peut suffire dans les cas de psychoses provoquées par la consommation de drogues (l'effet de celles-ci finissant par s'estomper), elle ne suffit pas nécessairement pour certains troubles mentaux comme la schizophrénie, exposait-elle. «La minute où tu ne présentes plus un danger immédiat, on te libère. Un danger récurrent ou prévisible, ça ne fait pas partie de la loi», déplorait la Dre Igartua.

Partager

À lire aussi

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer