Quand le sexe prend toute la place

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(Québec) Deux hommes d'affaires, l'un connu, l'autre moins. En l'espace de quelques semaines, Marcel Aubut et Daniel Guay, de Charlevoix, ont livré des actes de contrition quasi similaires après avoir été montrés du doigt, respectivement pour des histoires de harcèlement et d'attouchement sexuel à l'égard de femmes.

«J'ai entrepris de consulter les meilleurs experts qui m'aideront à changer mes comportements et à devenir une meilleure personne», a déclaré le premier, après sa démission de la présidence du Comité olympique canadien, début octobre. «J'avais déjà entrepris de requérir toute l'aide professionnelle requise qui me permettra de corriger ce comportement inadmissible», a ajouté le second, après son geste déplacé à l'endroit de la députée Caroline Simard, le mois dernier. En quoi consiste exactement cette thérapie vue comme leur planche de salut? Le Soleil s'est entretenu avec la sexologue clinicienne et psychothérapeute Isabelle Proulx, de l'Institut universitaire en santé mentale de Québec.

Isabelle Proulx est sexologue à la Clinique des troubles... (Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve) - image 2.0

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Isabelle Proulx est sexologue à la Clinique des troubles sexuels de l'Institut universitaire en santé mentale depuis 2008. 

Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve

En thérapie

Pendant un an, chaque semaine, une quinzaine d'hommes répartis en deux groupes se retrouvent en thérapie à la Clinique des troubles sexuels de la capitale nationale, dans l'arrondissement de Beauport. Des hommes de tous âges et de tous horizons, professionnels, ouvriers, célibataires, pères de famille, qui ont comme dénominateur commun un comportement pathologique lié à la sexualité. 

Comme l'alcool et la drogue, le sexe peut créer la dépendance. Et, dans la foulée, un profond désespoir. «C'est le rapport à la substance qui est toxique», lance la sexologue Isabelle Proulx, qui, en collaboration avec une équipe multidisciplinaire, aide ces hommes à reprendre le contrôle d'une sexualité qui occupe une place démesurée dans leur vie. L'approche de ce programme lancé en 2012, en collaboration avec son collègue psychologue Mathieu Couture, est adaptée à chacun des participants, qu'ils soient volontaires ou assignés à la suite d'un jugement de la cour. La plupart viennent en consultation pour régler un problème de fréquentation excessive de sites pornographiques.

«Il faut travailler avec eux d'abord et avant tout la motivation et la prise de conscience du problème, sinon ils ne changeront pas. Le sexe, comme la drogue, est associé au plaisir et à un besoin. Ça finit par prendre toute la place. [Ces hommes] en viennent à ne plus avoir le contrôle. Il faut qu'ils souffrent pour en arriver à venir en thérapie. C'est gênant pour eux. Il y a énormément de tabous. La plupart ont beaucoup de mal à venir s'asseoir pour parler de leurs problèmes.»

Aucune satiété

Consommation de cybersexe, utilisation de services d'escortes, fréquentation de clubs de danse érotique, drague, toutes ces déclinaisons d'une certaine sexualité masculine aboutissent, lorsqu'elles versent dans l'excès et la compulsion, à des dommages collatéraux importants. Selon certaines études, de 3 à 6 % de la population souffrirait d'un trouble hypersexuel.

«Des hommes peuvent passer des heures à regarder de la pornographie sur Internet, même au travail. Ils se mettent littéralement en danger, explique Mme Proulx. Ils ont gros à perdre, leur poste, leur réputation. Internet ne cause pas la dépendance sexuelle, poursuit-elle, mais la facilite. Tout est disponible aisément. C'est devenu un buffet all you can eat

Grâce à la thérapie, les participants sont invités à «reprendre le pouvoir sur leur comportement», à diminuer la fréquence des activités sexuelles à la source de leur déviance. «Ils utilisent le sexe pour se détendre, se calmer, surmonter le stress, se confirmer qu'ils sont à la hauteur, mais jamais pour la bonne raison. Chez les dépendants sexuels, il n'y a pas de satiété, ils ne sont jamais satisfaits parce que ce n'est pas un besoin sexuel qui est en cause. C'est comme une pulsion, et ça finit par prendre toute la place dans leur vie.»

Plusieurs facteurs peuvent être à la source de ces comportements, poursuit-elle, comme un abus sexuel subi dans l'enfance, une initiation précoce à la pornographie ou un milieu familial hypersexualisé. Dans le cas des hommes aux mains baladeuses ou des harceleurs, l'intervenante parle d'une difficulté à respecter les «frontières» de l'autre sexe. «Ils ont souvent du mal à avoir des relations saines avec une femme. Ça vient souvent de leur milieu familial. Il faut les amener à une prise de conscience.»

Vaincre la solitude

Règle générale, au bout d'un an de rencontres hebdomadaires, la thérapie débouche sur de bons résultats. «Comme dans toute thérapie, les pronostics sont variables, mais puisqu'ils sont pour la plupart volontaires, il n'y a pas beaucoup d'abandons. La plupart des participants vivent une grande solitude. Ils ont du mal à créer des liens dans leur entourage, alors juste de venir dans un groupe et de réussir à échanger avec d'autres hommes, ça les aide.»

Depuis trois ans, le projet connaît une hausse de sa clientèle. «On l'observe d'année en année. On refuse davantage de monde», note-t-elle, au sujet de ce service gratuit et méconnu. «Les médecins ne connaissent pas notre existence. Souvent, ils ne savent pas quoi faire devant la détresse de leurs patients. Ils peuvent toujours les référer à un sexologue, en bureau privé, mais ce n'est pas tout le monde qui a les moyens de payer.»

Des heures sur les sites pornos

Depuis l'adolescence, Martin (prénom fictif) passait d'une à deux heures par soir à naviguer sur les sites pornos. Il était alors dans sa bulle, fuyant toute interaction sociale. Atteint d'un trouble de personnalité limite, caractérisé par une instabilité émotionnelle, il avait déjà attenté à sa vie. C'est à la suite de cette tentative de suicide qu'un intervenant l'a dirigé vers la Clinique des troubles sexuels de l'Institut universitaire en santé mentale.

À 28 ans, Martin a repris sa vie en main. «La thérapie m'a permis de prendre conscience de mon problème. Au début, tu vas sur des sites de temps en temps, mais ça finit par prendre beaucoup de place dans ton quotidien. Je me suis aperçu que je consommais de la porno pour gérer mon stress et fuir toute intimité. Je ne voyais plus mes amis. Maintenant, je vais encore sur des sites, mais seulement deux fois par semaine, de façon moins automatique ou machinale. J'ai une meilleure gestion de mon problème.»

Le jeune homme n'hésite pas à comparer sa dépendance à celle pour l'alcool ou la drogue. «Les effets sont moins remarqués. Le sexe, ça se passe dans l'intimité. Même si la porno est banalisée de nos jours, tu ne le cries pas sur les toits que tu en consommes. Ce n'est pas glorieux. Des sites pornos, il en pleut. Mais moi, je m'arrangeais pour que ça ne me coûte rien, contrairement à d'autres participants du groupe qui ont connu des problèmes financiers à force d'aller sur des sites payants ou d'appeler à des lignes érotiques.»

En thérapie individuelle depuis huit mois, et dans un groupe fermé depuis quelques semaines, il apprend à remplacer graduellement ses séances sur des sites pornos par d'autres activités. «Quand j'éprouve le besoin d'aller sur Internet, j'écris, quitte à brûler la lettre ensuite. Je vais marcher, je fais des activités extérieures. La thérapie m'a vraiment fait évoluer. J'apprends à gérer mon stress d'une autre façon.»

5000 $ en escortes

Après deux ans de thérapie individuelle et de groupe, à l'initiative de son médecin, Louis (prénom fictif) a également mis de l'ordre dans son existence. Dans son cas, outre une consommation excessive de cybersexe, jusqu'à plusieurs heures par jour, le recours régulier aux agences d'escortes était devenu un «mode de vie».

«J'ai certainement dépensé 5000 $ en un an et demi. Sans la thérapie, je serais dans le trou. Ça m'a aidé énormément, ça m'a sorti de l'enfer, car, à l'époque, je me sentais seul, je n'en parlais pas. En thérapie, j'ai été capable de mettre des mots sur ce que je vivais», explique-t-il au Soleil. 

«C'est comme la dépendance au tabac, poursuit-il. J'étais comme un "fumeur du sexe". Ça me prenait ma dose, sinon je n'allais pas bien. Maintenant, j'ai une sexualité plus saine. J'ai parfois des rechutes, mais ça dure moins longtemps qu'avant, je suis capable de me raisonner. Quand ça arrive, j'essaie de passer à autre chose.»  

Les victimes brisent le silence

Les victimes de harcèlement et d'attouchements sexuels, surtout des femmes, «brisent le silence» plus rapidement qu'avant, ce qui amène leurs auteurs à prendre des mesures pour modifier leur comportement, estime Isabelle Proulx. «Avant, les femmes toléraient le mononcle cochon dans les partys, c'était comme ça. Elles finissaient par savoir qui faisait quoi, avec un verre de trop.» Tout cela a changé dans les dernières années. Les victimes craignent moins de dénoncer les comportements sexuels inappropriés. «Maintenant, il y a des conséquences, alors qu'avant, il n'y en avait pas. Les femmes disent que ce n'est pas ça être un homme. Elles ne sont pas d'accord. Maintenant, quand c'est non, c'est non.»

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