Rohingyas à Québec: les réfugiés aux pieds nus

Mohammed Zakaria, Rafique Mohammed, Sayed Karim et Mohammed  Shofi. Aucun des... (Le Soleil, Erick Labbé)

Agrandir

Mohammed Zakaria, Rafique Mohammed, Sayed Karim et Mohammed  Shofi. Aucun des quatre ne voudrait plus repartir de Québec. Tous sont mariés, ont des enfants, un emploi et encore des rêves.

Le Soleil, Erick Labbé

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

(Québec) Vingt-cinq familles de réfugiés rohingyas débarqués en 2008 et en 2009 se sont établies à Québec pour y rester. Nous poursuivons aujourd'hui le portrait de l'intégration de cette minorité musulmane de Birmanie et de la vie au quotidien. Suite et fin de la série samedi.

J'ai été chaque fois surpris en entrant dans leurs logements de les voir vivre pieds nus si tard en automne. 

Leurs souliers et sandales de caoutchouc traînaient près de la porte, comme si les logements étaient surchauffés ou les planchers si propres qu'il faille les protéger de la poussière du dehors.

J'ai plus d'une fois offert d'enlever les miens par respect des traditions de ceux qui m'ouvraient leur porte.

Je ne pourrais dire si c'est par gentillesse, mais on m'a assuré que les pieds nus n'avaient rien de religieux.

Ils allaient pieds nus par confort et par habitude. Comme au camp de réfugiés d'où ils viennent.

Va pour l'habitude, mais j'y ai vu aussi un symbole fort du dépouillement de cette communauté de va-nu-pieds arrivés les mains vides.

Les 25 familles de Rohingyas qui ont choisi de rester à Québec sont venues avec leurs craintes et leurs réflexes de protection. Peur de la police, méfiance envers l'autorité, incertitude de ne pouvoir pratiquer librement leur religion.

Il y a au départ de la «rigidité» dans toutes les communautés, rappelle Dominique Lachance, directrice générale du Centre multiethnique de Québec. 

Mais ce fut plus marqué avec les Rohingyas, a-t-elle noté. Avec le temps, ça finit toujours par s'assouplir.

À la différence des autres musulmans, les Birmans ont tenu à envoyer leurs enfants dans des camps d'été où ils pouvaient recevoir un enseignement coranique.

Des familles sont même parties pour l'Ontario et la Colombie-Britannique pour avoir un meilleur accès à des écoles coraniques. 

Ces réflexes de protection tiennent à l'attachement de la minorité musulmane des Rohingyas à sa religion et à ses traditions. 

Des réflexes d'autant plus forts que cette communauté a dû, pendant une génération entière, lutter chaque jour pour manger et survivre. Il lui fallait s'accrocher à quelque chose.

Ceux qui ont été sélectionnés pour venir à Québec comptaient parmi les plus mal en point. Les plus vulnérables et les plus maganés d'un camp de réfugiés où tous le sont.  

Des victimes de violence, des handicapés, des mères monoparentales, des malades chroniques. Tous ont souffert de malnutrition.

L'analphabétisme, l'absence de scolarité et la méconnaissance des langues d'ici ont ajouté aux réflexes de protection et de repli sur les traditions. 

J'ai relu le reportage publié il y a quelques années par mon collègue Baptiste Ricard-Châtelain. 

Le Soleil avait été invité chez le patriarche du groupe des Rohingyas pour une discussion «entre hommes» dans un logement de Vanier.

Les femmes et les enfants étaient restés dans la pièce d'à côté. Comme elles n'avaient rien à dire, mais auraient-elles eu quelque chose à ajouter qu'elles n'auraient su comment communiquer.

Les femmes de la communauté des Rohingyas accusent du retard sur les hommes dans l'apprentissage du français. Au lieu des cours de francisation, elles sont restées à la maison pour prendre soin des enfants et des parents malades.

Ce retard est encore perceptible aujourd'hui, sauf peut-être pour les mères monoparentales qui par la force des choses, se sont chargées des contacts avec l'extérieur. 

Sur le trottoir, les hommes marchent devant et les femmes derrière. 

Lorsque j'ai demandé au Centre multiethnique de Québec s'il était possible de réunir quelques Rohingyas pour prendre contact, seuls des hommes sont venus. Les femmes qui devaient y être avaient été retenues ailleurs, m'ont-ils expliqué.  

J'ai pourtant senti qu'il n'y avait pas la même réticence qu'il y a quelques années à faire témoigner les femmes. 

Lorsque je suis allé rencontrer des familles à la maison, celles-ci ne sont pas restées dans la pièce d'à côté et ont participé aux conversations dans les limites de leur connaissance de la langue. 

J'ai perçu que les femmes, autant que les hommes, étaient contentes de m'accueillir et de se raconter.

Les réfugiés et les nouveaux venus ont souvent de la pudeur et de la réticence à se livrer aux médias. 

Ce fut tout le contraire avec les Rohingyas qui saisissent toutes les occasions de faire connaître leur cause et plaider pour la réunification de leurs familles brisées.

Quatre destinées, quatre histoires

> Mohammed Shofi, 25 ans

Lorsqu'il a appris qu'il était sélectionné pour le Canada, Mohammed Shofi ignorait tout du pays, mais fut d'accord pour «une nouvelle vie». 

Il a signé comme on le lui demandait, en mettant ses empreintes à l'encre rouge sur le document. 

Il est parti avec son neveu et sa mère handicapée. Un frère, une belle-soeur et leurs trois enfants les avaient précédés de quelques jours. Il a laissé derrière trois frères et deux soeurs. 

Pour tout bagage, quelques vêtements et des épices. Avant de partir, on leur a fait voir une vidéo : des scènes de neige et de ski, le pont de Québec.  

Shofi était un des rares à avoir fait des «études», ce qui est beaucoup dire. Il a refait trois fois son primaire, seul niveau scolaire offert. Pas parce qu'il avait échoué, mais parce qu'il ne voulait pas passer ses journées à ne rien faire. 

Arrivée en novembre 2008, il parlait un peu anglais et a fini par devenir meilleur en français.

Il s'est marié à Québec au centre communautaire et a eu deux enfants. Sa mère habite avec la famille dans un HLM du quartier Saint-Sauveur.

Shofi va à l'école le matin pour terminer son 4e secondaire et travaille à temps partiel au restaurant Délices de l'Inde, boulevard René-Lévesque. 

Il envisageait de devenir policier, jusqu'à ce qu'il rencontre des militaires canadiens venus manger au resto l'été dernier. 

Ceux-ci lui ont expliqué qu'il lui serait plus facile et plus rapide de devenir militaire. Il se promet de postuler après l'année scolaire. Shofi parraine une de ses soeurs qu'il espère faire venir. Il possède une auto, connaît bien la ville, ne se plaint pas trop du froid et est plein de gratitude pour le Centre multiethnique qui l'a accueilli.

Intégration réussie. Ce qui ne l'empêche pas de tenir aux traditions et à sa culture. 

La religion est importante. Il trouve dans l'ordre des choses que les parents choisissent le mari ou la femme de leurs enfants. 

Les parents savent le mieux qui sera «un bon mari» ou une «bonne épouse» pour leur enfant, plaide-t-il. Il entend maintenir cette tradition.

> Sayed Karim, 28 ans

Lorsque je lui demande comment ça se passe à Québec, il me parle d'abord de sa mère, décédée depuis peu. Un repère. 

La mort d'un proche dans une terre d'accueil marque l'enracinement comme la naissance d'un enfant. 

Sayed attend sa citoyenneté. Il vit avec son père de 90 ans, en lourde perte d'autonomie. Sa femme en prend soin avec un neveu dans leur logement de Vanier.

Il a lui aussi trouvé du travail dans un des neuf restaurants indiens de Québec. 

Ces restaurants sont devenus presque un passage obligé pour une communauté qui ne parle ni français ni anglais.   

Les employés (tous des hommes) commencent comme aide-cuisinier où ils peuvent échanger en hindi avec les propriétaires. Tout ce qu'on leur demande alors, c'est d'être dynamique.

À mesure qu'ils deviennent à l'aise en français, ils peuvent devenir serveurs. C'est ce que fait Sayed aux Saveurs de l'Inde, avenue Maguire.

Mohammed  Shofi, Mohammed Zakaria, Rafique Mohammed et Sayed... (Le Soleil, Erick Labbé) - image 3.0

Agrandir

Mohammed  Shofi, Mohammed Zakaria, Rafique Mohammed et Sayed Karim.

Le Soleil, Erick Labbé

> Rafique Mohammed, 35 ans

Au camp du Bangladesh où il a vécu 19 ans, la communauté l'appelait le «Chef». Il imposait le respect par ses connaissances et son leadership.

Il connaissait l'arabe, le farsi, l'ourdou et l'anglais. Il pouvait parler aux représentants du Haut Commissariat pour les réfugiés de l'ONU et comprenait les règles de droit qu'il expliquait ensuite aux autres.

Le surnom lui est resté, ce qui convient bien à sa grande barbe où commence à poindre un peu de gris.

Dans les faits, il n'y a cependant pas de chef. Il n'y a pas d'association formelle chez les Rohingyas de Québec, contrairement à Kitchener, en Ontario.

Rafique a 35 ans. Il est venu avec sa femme et deux enfants. En a eu deux autres depuis. Il a laissé derrière au Bangladesh sa mère, quatre soeurs et un frère.

Comme nombre de réfugiés, il a travaillé d'abord chez Recyclage Vanier, puis s'est mis aux cours de français. Dans la boîte vocale de son cell, son message est en français seulement.

Sa fille aînée est en 6e année, le suivant est en 4e, le troisième en maternelle et la plus jeune (14 mois) est à la maison.

Son épouse comprend «quelques mots» de français et d'anglais, mais n'a pas encore fait de francisation, s'étant consacrée aux enfants.

La famille vit au HLM Marie-de-l'Incarnation. Depuis quelques semaines, Rafique travaille à temps partiel au restaurant Cuisine de l'Inde, rue Saint-Vallier. Il cherche un emploi à temps plein. 

> Mohammed Zakaria, 28 ans

Il décrit la scène où se mêlent la peine et la culpabilité. La fébrilité d'une connexion téléphonique réussie avec le cellulaire clandestin d'un parent au camp de réfugiés Kupupalong, au Bangladesh. La fébrilité puis le silence, et les pleurs.  

Ils restent là sans rien dire, à chaque bout du téléphone, incapable de parler. 

On ne demande pas comment ça va à un proche qui vit dans un camp de misère, explique Mohammed Zakaria. La réponse, il la connaît déjà, pour avoir vécu 20 ans au camp. 

Alors, il pleure et culpabilise. Ça arrive au téléphone comme à table, en marchant ou au travail. Ça arrive tout le temps.

«Quand je mange, je pense aux autres, à mes soeurs et mes amis... Je ne suis pas capable de manger. Comment je peux être content d'être ici pendant qu'eux sont là-bas?» 

Mohammed a 28 ans, son épouse 18. La famille vit au HLM du boulevard Charest. 

Il est citoyen canadien depuis neuf mois. C'est la première fois qu'il est citoyen quelque part. Il a suivi la campagne électorale, s'intéresse aux questions de sécurité et d'économie et a regardé un débat des chefs.  

Lundi, il ira voter pour la première fois de sa vie. 

Il travaille dans une entreprise de nettoyage. Son épouse termine son secondaire et aimerait devenir infirmière. 

Mohammed a une voiture, fait du ski de fond et de la raquette, mange parfois au Tim Hortons, au Subway et chez McDo.

Il a visité le Centre Vidéotron, a vu le spectacle de cirque l'été dernier dans le Vieux-Port, connaît Céline Dion, a des amis Facebook à Québec et va à l'occasion aux Remparts avec des amis.

Il compte faire sa vie à Québec, rêve d'une belle maison et d'une meilleure job. Il compte d'ailleurs retourner étudier pour devenir technicien informatique.   

Il y a quelques semaines, lors d'une fête musulmane, des amis québécois sont venus à la maison. Sa vision de Québec terre d'accueil pourrait se résumer à ceci : «Ici, c'est la vie.»

Partager

À lire aussi

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer