S'intégrer à Québec: le cas des Rohingyas

Rahima Begum, entourée de ses filles Roksana (à... (Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve)

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Rahima Begum, entourée de ses filles Roksana (à gauche) et Romena (à droite). Un parcours exemplaire d'intégration à Québec.

Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve

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(Québec) Le débat sur les migrants de Syrie et la perspective d'en accueillir un bon nombre à Québec nous ont fait réfléchir à la mécanique de l'intégration. Nous avons cherché des exemples. Avons retenu celui des Rohingyas, une minorité musulmane originaire de Birmanie. Cent soixante réfugiés reçus entre la fin 2008 et 2010. Du nombre, 25 familles sont restées. Un nombre significatif et assez de recul pour risquer un premier portrait. Au début, les histoires se ressemblent. La fuite de la Birmanie en bateau; de 15 à 20 ans dans un camp de réfugiés au Bangladesh. Le départ pour le Canada en laissant derrière des proches. L'arrivée les mains vides. C'est ensuite que les histoires prennent des chemins différents.

Elle est arrivée le midi d'octobre 2008 où Québec était occupée à faire le bilan de son 400e.

Mère monoparentale, 21 ans, deux petites filles à charge.

Elle n'avait appris que la veille de son départ pour le Canada que le moment était venu.

On lui a donné la consigne de n'en parler à personne, pour assurer sa sécurité. Au camp de réfugiés, les voisins sont jaloux et parfois violents envers ceux qui ont le privilège de partir.

Rahima Begum fut de la toute première cohorte de réfugiés rohingyas à Québec.

Personne ne connaissait jusque-là l'existence de cette minorité musulmane persécutée par la majorité bouddhiste de Birmanie et ayant fui vers des camps au Bangladesh.

C'est là que le Haut Commissariat de l'ONU a tiré son nom, comme on tire un billet de loterie. On lui offrait la chance de refaire sa vie. Elle a dû répondre sur-le-champ. Elle a dit oui, sans mesurer ce qui l'attendait et en se fiant à une vague promesse que ses parents pourraient la rejoindre plus tard.

La route qui allait suivre a été laborieuse et, par moments, décourageante. «J'aurais été mieux de rester là-bas», se dira-t-elle parfois. 

«Même si je reste 100 ans à Québec, je ne pourrai pas aller à l'épicerie toute seule», se désespérait-elle.

Difficile d'imaginer partir de plus loin. Une vie de misère dans un camp, analphabète, pas de formation sinon d'avoir appris à coudre. Pas un mot d'anglais ni de français. Aucune idée de la planète où elle vient d'atterrir.

Les premières semaines à Québec, elle a vécu d'une pomme et une banane par jour, ne pouvant reconnaître de nourriture halal dans ce qu'on lui offrait et incapable de demander ou de se faire comprendre.

Elle raconte avec amusement avoir refusé de l'eau, ne pouvant identifier ce qui y flottait (glaçons).

Elle ignorait quoi penser des gens qui lui disaient bonjour. Était-ce une insulte ou un reproche? Et ces sourires en la regardant. Était-ce de la moquerie?

Il faudra près de deux semaines avant qu'un traducteur l'aide à déchiffrer.

Le premier matin où elle a pris l'autobus pour les cours de francisation du Cégep de Sainte-Foy, elle n'a pas réussi à atteindre le cordon de signal d'arrêt. Elle est passée tout droit, s'est retrouvée en pleurs au terminus du bout de la ligne.

Pendant toute la première année, elle en a arraché. Parfois 15 $ en poche et 20 jours à faire avant le prochain chèque d'aide sociale. 

Elle a emprunté à des voisins, a souvent eu faim, ignorant qu'elle aurait pu trouver de l'aide à la Saint-Vincent de Paul ou ailleurs. Mais l'aurait-elle su que la langue l'aurait empêché de demander.

Elle a eu sa place en HLM au bout d'un an et un premier travail à Recyclage Vanier où elle s'est fait remarquer.

Elle a affiché au mur de son salon un certificat de mérite assorti d'un chèque de 1000 $ qu'elle a alors touché.

Suivra un travail dans une fabrique de bonbons où elle emballe d'abord des caramels et des friandises.

À force d'observer un collègue qui a une tâche plus complexe, elle apprend à opérer la machine.

Lorsque ce collègue part, elle convainc son patron de la mettre à l'essai. «C'est génial, tu es capable», s'étonnera celui-ci.

Les cours de francisation, mal adaptés pour une analphabète, n'ont pas suffi à la rendre à l'aise.

Lorsqu'elle rentre du travail, Rahima reçoit deux fois par semaine un prof de français privé. Un chinois propriétaire de dépanneur qui veut apprendre à lire les étiquettes assiste aussi aux leçons.

La plus jeune, Romena, 12 ans, se souvient avec des yeux ronds comme des ballons de cette période bénie où maman rapportait des bonbons le soir à la maison. Jusqu'au jour où la fabrique a fermé ses portes.

L'emploi suivant fut moins convaincant. Une entreprise de broderie où il fallait maîtriser une machine numérique. «Ça n'a pas marché.»

C'est une bénévole de Sainte-Foy, Nicole Lessard, qui la mettra une fois de plus sur la piste d'un emploi.

Depuis deux ans, Rahima travaille chez Step dans le parc industriel, qui fabrique des lames de patins haut de gamme pour le hockey et le patinage artistique.

Ici aussi, elle convaincra son patron de lui confier une tâche pour laquelle elle ne semblait pas qualifiée.

«Je peux essayer une fois. Donne-moi une chance», insiste-t-elle. Elle compense ses lacunes en lecture par sa mémoire et son sens de l'observation. Arrive même à reconnaître des fautes dans le matériel qu'on lui soumet. Le patron est content. L'employée aussi.

***

J'ai passé une partie de l'après-midi cette semaine avec Rahima Begum et ses deux filles au logement familial du HLM Marie-de-l'Incarnation. Je l'ai trouvée radieuse.

Il y avait sur la table un plateau de fruits frais et accrochés aux murs, des guirlandes de fleurs de plastique colorées et une photo des chutes Niagara.

Romena voudrait devenir policière. «Ou joueuse de soccer professionnelle. Ou prof d'éduc.» Les idées se bousculent et l'horizon est large. 

Sa soeur aînée préfère garder le «secret» sur ce qu'elle compte faire plus tard pour ne pas attirer le mauvais sort, explique-t-elle. Lorsqu'elles sont entre elles, les filles parlent français.

Rahima a obtenu un permis de conduire temporaire et espère acheter un jour une voiture.

Elle veut surtout réussir son examen oral de citoyenneté qui lui permettrait d'obtenir un passeport et de visiter ses parents au Bangladesh. Si elle réussit, ses filles deviendront citoyennes aussi. «C'est cool», se réjouit Roksana.

Begum n'est pas son vrai nom de famille. C'est celui qui lui fut attribué au camp, le sien était jugé trop long. Elle s'y est résignée. Elle n'allait pas payer 150 $, une fortune au camp, pour garder son nom. Il faut choisir ses batailles. 

***

Depuis cinq ans, Rahima Begum ne reçoit plus d'aide sociale et paie son loyer. Elle travaille 40 heures par semaine et a réussi à rembourser à l'État les 8000 $ de billets d'avion et de frais pour venir au Canada.

Elle envoie aujourd'hui de l'argent à ses parents et leur a fait parvenir en cachette un cellulaire grâce auquel elle arrive parfois à les joindre. Elle met des sous de côté pour le jour où elle réussira à les faire venir.

Elle téléphone encore à Nicole quand elle n'arrive pas à remplir ses formulaires ou à prendre des rendez-vous; trouve au besoin des hommes pour les travaux plus forçants.

Elle redonne au suivant, s'implique dans le comité du HLM qui accueille les nouveaux arrivants.

Depuis qu'elle est tombée la première fois, elle ne s'est plus risquée au patin à glace, mais a appris à aller à vélo et à cuire du pain, des biscuits et des gâteaux. La lasagne et la pizza ont été ajoutées au menu familial de cuisine indienne. Elle dit «aimer la neige, mais pas le froid». Comme tout le monde.

«La vie est belle», lance-t-elle, convaincue aujourd'hui d'être «arrivée au meilleur endroit possible».

***

C'est en relisant mes notes que la réalité m'a frappé. Une maman de 28 ans avec une fille de 15 ans et une autre de 12. 

Rahima Begum n'était encore qu'une enfant lorsqu'elle a eu les siens, au camp de réfugiés.

Rien d'exceptionnel dans une culture religieuse où ce sont les parents qui décident du mari et du moment du mariage.

Elle n'a pas renié ces traditions, même si elle affiche une assurance et une autonomie qui détonnent avec la discrétion des femmes de sa communauté.

Elle les fréquente peu d'ailleurs, sauf lors des mariages et de grandes fêtes, n'y étant pas toujours à l'aise, et par manque de temps.

Mais la religion est «importante». Elle va à la mosquée et, comme sa fille, porte le voile hors de la maison. Des foulards aux couleurs vives comme des épices.

La plus jeune, une sportive dont les cheveux noirs ondulent jusqu'au bas du dos, a choisi de ne pas porter le voile.

La maman ne s'en formalise pas. Sa fille est libre, dit-elle. Mais il y a une limite. Rahima «n'accepterait» pas qu'une de ses filles épouse un homme catholique ou d'une autre religion.

Ce n'est pas un mari barbu ou la communauté qui le lui commande. C'est son choix à elle.

Renierait-elle sa fille si celle-ci transgressait la tradition? C'est ce que je dis aujourd'hui, me répond-elle, dans un éclat de rire rassurant. 

***

Le parcours de Rahima Begum à Québec est assez exemplaire.

Il faut souvent attendre la seconde génération pour voir une véritable intégration. Surtout lorsque la société d'accueil est si différente de celle qu'on a quittée.

Partie de rien, Rahima y sera parvenue en moins de sept ans. Elle le tient probablement à son statut de monoparentale.

Son témoignage, touchant et sans complaisance, rappelle les difficultés qui attendent les nouveaux arrivants. Mais il montre aussi qu'il est possible d'aspirer à une belle vie.

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