Syrie: les mots de la guerre

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Des frappes gouvernementales contre l'État islamique en novembre 2014 ont laissé la ville de Raqa, en Syrie, complètement ravagée.

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(Québec) La guerre en Syrie a fini par déboucher sur l'une des plus graves crises humanitaires depuis la Seconde Guerre mondiale. Pas moins de quatre millions de Syriens sont aujourd'hui réfugiés à l'étranger. Comment la crise a-t-elle commencé? Comment a-t-elle pu dégénérer à ce point? Un survol du conflit en sept citations.

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Banlieue de Damas en août 2013

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Un homme pleure ses proches morts après une attaque aux gaz toxiques en août 2013.

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«Ton tour arrive, docteur!» (Syrie, mars 2011)

En janvier 2011, une révolution a emporté le dictateur tunisien Ben Ali, alias «Ben à vie». En février, les Égyptiens ont renversé Hosni Moubarak, surnommé «La vache qui rit». Même la Libye se soulève contre le colonel Kadhafi.

Qui sera le prochain? Peut-être le syrien Bachar al-Assad?

À la mi-mars, à Deraa, dans le sud de la Syrie, Le Monde rapporte que des enfants écrivent à la sauvette, sur un mur d'école : «Ton tour arrive, docteur.» «Docteur», c'est le surnom du président Bachar al-Assad, médecin spécialisé en ophtalmologie.

Les petits plaisantins sont arrêtés, puis torturés.

L'indignation pousse leurs parents à la rue, pour réclamer des réformes démocratiques. Et malgré la répression féroce, le mouvement s'étend bientôt à tout le pays.

Pour mater la rébellion, le régime Assad va jouer sur les divisions religieuses de la Syrie. Mais le pays constitue une poudrière. Il vient de subir la pire sécheresse de son histoire. Plus de 800 000 paysans ont migré vers les villes, selon les Nations Unies. Chaque année, le marché du travail doit absorber l'arrivée de 350 000 jeunes. Un vrai tsunami démographique.

«Ce sera Assad où nous brûlerons la Syrie», préviennent dès le début les partisans du président.

Ils vont mettre la menace à exécution.

***

«La victoire ou la mort.» (Syrie, février 2012)

En l'espace de quelques mois, la Syrie se transforme en une boucherie à ciel ouvert, où il devient de plus en plus difficile de distinguer les bons et les méchants.

À Homs, surnommée le «berceau de la révolution», des tireurs embusqués tirent sur les civils. On achève les blessés. On soumet les prisonniers à des supplices horribles. Une méthode de torture très répandue consiste à obliger les prisonniers dénudés à s'asseoir sur des tessons de bouteille...

Dans l'épilogue de son livre Carnet de Homs, l'écrivain Jonathan Littell raconte le désenchantement progressif d'un révolutionnaire surnommé Abou Bilal. Il symbolise à lui seul les dérives d'une rébellion qui avait commencé par un cri : «La victoire ou la mort.»

Au début, le jeune Abou Bilal rêve de démocratie, de fraternité, de liberté. Il risque sa vie pour filmer les crimes des soldats du président Assad. Le soir venu, il diffuse ses précieuses images sur le Web. Pour lui, c'est un appel à l'aide. Il ne doute pas que le monde viendra secourir sa révolution.

Le temps s'écoule. Pour survivre, le régime syrien fait appel combattants du Hezbollah chiite libanais. La révolution piétine. Le monde oublie peu à peu la Syrie. Après deux ans de siège, Homs n'est plus qu'un champ de ruines. Désabusé, Abou Bilal finit par rejoindre le plus cruel de tous les groupes djihadistes : l'État islamique (EI).

***

«Bagdad libre! Dehors l'Iran!» (Irak, janvier 2013)

En 2013, une autre pièce s'ajoute au casse-tête syrien. Le réveil des sunnites du pays voisin : l'Irak.

Dès le mois de janvier, le centre de l'Irak devient le théâtre d'importantes manifestations sunnites, le plus souvent pacifiques. Les protestataires dénoncent la corruption et le sectarisme du gouvernement. Ils s'insurgent aussi contre l'influence de l'Iran chiite sur le gouvernement de Bagdad.

Leur slogan va droit au but : «Bagdad libre! Dehors l'Iran!»

La réaction sanguinaire du pouvoir met le feu aux poudres. Elle engendre une flambée de violence qui favorise l'expansion fulgurante de l'État islamique. Au passage, l'EI redessine la carte du Moyen-Orient. Il abolit les frontières entre la Syrie et l'Irak, tracées par les Français et les Britanniques, au lendemain de la Première Guerre mondiale.

La journaliste britannique Cathy Otten constatera que les régions sunnites considèrent parfois l'État islamique comme un moindre mal. N'importe quoi plutôt que la violence des miliciens chiites à la solde de Bagdad! N'importe quoi plutôt que les arrestations arbitraires!

Déjà, au temps de Saddam Hussein, une histoire absurde décrivait la rencontre entre deux détenus, dans une prison irakienne.

- Combien de temps vas-tu passer ici? demande le premier.

- Deux ans, répond le second.

- Et pourquoi donc? risque le premier.

- Je n'ai rien fait. Absolument rien, assure le second.

- Menteur, s'écrie le premier. Pour rien, ils donnent au moins cinq ans!

***

«Autant dire que vous êtes mort.» (Syrie, juin 2013)

Après trois ans de guerre, quels choix s'offrent aux Syriens? Le quotidien britannique The Guardian résume la situation.

«Vous pouvez vous joindre aux rebelles, si vous ne craignez pas d'être complice de meurtres, d'enlèvements, de pillages et de viols. [...] Et si l'armée vous capture, autant dire que vous êtes mort.

Vous pouvez aussi vous enrôler dans l'armée, mais cela implique que vous participez à l'anéantissement de villes et de villages en entier. [...] Et si les rebelles vous capturent, autant dire que vous êtes mort.

Pour échapper à ce triste sort, vous pouvez fuir vers la Jordanie, le Liban ou la Turquie, pour rejoindre les millions de réfugiés [...]. Là-bas, vous allez poireauter dans un camp. Votre famille n'aura pas grand-chose à manger et vous n'aurez pas de travail. Vos filles seront peut-être vendues comme prostituées [...]. Les rebelles vont peut-être recruter vos fils pour combattre sous une bannière djihadiste [...]. Autant dire qu'ils répandront la mort, avant d'être tués à leur tour.

La dernière option [...] consiste à rester à la maison en espérant échapper à la guerre. Mais tôt ou tard, un missile peut pulvériser votre famille. [...]. À tout moment, des soldats ou des rebelles peuvent occuper votre maison. Un jour, des criminels se faisant passer pour des combattants de la liberté vous enlèveront peut-être, en exigeant de l'argent de votre famille.

Et si personne ne peut payer la rançon, autant dire que vous êtes mort.»

***

«Le prix Nobel de la paix aurait dû me revenir.» (Syrie, août 2013)

Aux petites heures du matin, le 21 août 2013, la banlieue est de Damas subit un étrange bombardement. Des témoins racontent qu'ils entendent le son des obus sifflant dans les airs, mais qu'il n'y a pas d'explosion. Les immeubles ne sont pas endommagés. Une étrange odeur d'oeufs pourris flotte dans les airs.

Bientôt, les urgences se remplissent de gens qui étouffent, une écume sanglante à la bouche. Des enfants sautillent comme des oiseaux, essayant une dernière fois de respirer, avant de s'écrouler.

Plus moyen d'en douter. Une attaque aux gaz toxiques a eu lieu. La nouvelle se propage comme une onde de choc.

Le régime syrien est aux abois. Pendant quelques jours, il redoute des frappes de l'aviation américaine. Le président Obama n'a-t-il pas déclaré que les armes chimiques constituent «une ligne rouge» à ne pas franchir.

Et puis? Rien. Niet. L'affaire se dégonfle. À la fin, la Russie fait accepter que le régime syrien démantèle son arsenal chimique, sous la supervision des Nations Unies.

Les partisans de l'accord expliquent que la culpabilité du régime syrien ne pouvait pas être prouvée hors de doute. Mais en coulisses, on répète que les États-Unis ont renoncé à punir le régime Assad, pour ne pas renforcer ses ennemis djihadistes, notamment l'État islamique.

Soulagé, le président Assad trouvera le moyen de plaisanter, à propos du démantèlement de son arsenal : «Le prix Nobel aurait dû me revenir.»

***

«Corruption, corruption, corruption.» (Irak, juin 2014)

10 juin 2014. La nouvelle semble si incroyable que l'on croit d'abord à un canular. Mossoul, la deuxième ville de l'Irak, est tombée aux mains de l'État islamique! L'armée gouvernementale a été mise en déroute. Un comble, quand on sait qu'elle bénéficiait d'un avantage numérique de 60 contre 1!

Pour l'État islamique, la prise de Mossoul constitue un signe du destin. Un coup fumant qui augmente considérablement son prestige, y compris dans la Syrie voisine. Mais il y a plus. Dans sa fuite, l'armée irakienne abandonne des chars, de l'artillerie et même des hélicoptères! On peine à croire que les États-Unis ont englouti plus de 40 milliards $ pour entraîner et équiper un allié semblable, depuis 2011.

Un général irakien à la retraite résume les malheurs de l'armée de son pays en trois mots: «Corruption, corruption, corruption.» Au moins 50 000 soldats n'existeraient que dans la paperasse gouvernementale. Souvent, il s'agit de personnes fictives dont un officier encaissait le chèque de paye. Dans l'armée irakienne, tout est à vendre. Un grade de colonel aurait coûté 200 000 $!

Pour remonter le moral de ses soldats, le gouvernement irakien diffuse sur Facebook une vidéo montrant de spectaculaires frappes aériennes.

Pas de chance. On découvre qu'il s'agit d'images d'un bombardement effectué par les Américains... en Afghanistan.

***

«Depuis le début de la guerre, 83 % de la lumière a disparu.» (Syrie, mars 2015)

Les chiffres donnent le vertige. En quatre ans et demi, le conflit syrien a fait 250 000 morts. Un million et demi de blessés. Plus de quatre millions de réfugiés dans les pays voisins.

Le drame de la Syrie se voit même sur les photos prises par les satellites. La lumière qui émane du pays à la nuit tombée aurait diminué de 83 %, depuis 2011, selon des scientifiques de l'université de Wuhan, en Chine.

Sur le plan militaire, la situation apparaît plus confuse que jamais. On peine à départager les ficelles tirées par l'Iran, le Qatar, l'Arabie Saoudite ou la Turquie. Même la stratégie de pays comme les États-Unis, la France ou le Canada ne savent plus trop à quel groupe de rebelles ils peuvent faire confiance. Ceux-là n'évoquent plus le départ de Bachar al-Assad. Seulement la destruction l'État islamique.

Rien ne permet d'espérer que la guerre tire à sa fin. L'an dernier, le correspondant de guerre Robert Fisk a demandé à un officier de l'armée syrienne s'il ferait visiter les champs de bataille à ses enfants, une fois la guerre terminée.

«Je ne crois pas que cela arrivera», a répondu l'autre, d'un air grave.

Sur le coup, Fisk se disait que le gars ne voulait pas raconter la guerre à ses enfants. Puis il a réalisé que le gars voulait dire autre chose. Il avait compris qu'il ne verrait pas la fin de la guerre.

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