Trans: du malaise à la délivrance

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(Québec) La transition de la vedette hollywoodienne Caitlyn Jenner s'est vécue dans l'oeil des médias au début de l'été. De manière plus discrète, nombreux sont ceux qui suivent un parcours similaire. Au moment où Québec entend faciliter la procédure pour qu'une personne trans puisse changer son nom et son identité sexuelle auprès de l'état civil, rencontre avec trois personnes qui ont vécu une transition ou qui sont en train d'en vivre une.

À 26 ans, Chloé Bergeron a commencé à... (Le Soleil, Erick Labbé) - image 2.0

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À 26 ans, Chloé Bergeron a commencé à s'informer après être tombée par hasard sur des articles. 

Le Soleil, Erick Labbé

La prière de Chloé

Vers l'âge de cinq ans, Chloé priait pour devenir une fille. «J'ai réalisé assez tôt [que j'étais née dans le mauvais corps], mais je ne savais pas que c'était possible.» 

Toute transition commence par un malaise : celui d'être né dans le mauvais corps et que le genre qui nous avait été assigné à la naissance n'est pas le même que celui ressenti. «Quand cette souffrance est suffisamment importante, elle va mener à un désir d'aligner l'extérieur avec ce que la personne ressent à l'intérieur», explique Françoise Susset, psychologue clinicienne spécialisée en minorités sexuelles. 

À 26 ans, Chloé Bergeron a commencé à s'informer après être tombée par hasard sur des articles. «J'ai commencé à discuter sur Facebook. Je disais que j'étais en questionnement, mais ma décision était pas mal prise.»

Depuis octobre, elle a commencé le traitement hormonal. «Le premier changement, c'est que ma libido a fortement baissé», a-t-elle remarqué. Le reste prend plus de temps à se manifester. «Les hommes trans, au bout de six mois, leur physique s'est transformé», il est plus facile de donner de la testostérone que d'en enlever, explique-t-elle. 

Peu à peu, la poitrine de Chloé se développe, sa taille se définit. Le traitement hormonal n'a pas eu grand effet sur sa voix, elle doit la transformer à l'aide d'exercices. Il en est de même pour sa démarche, qu'elle compte exercer avec l'aide d'une amie. 

Son coming-out a été, «de loin, la chose la plus difficile qu'elle ait eue à faire dans sa vie». Elle raconte que ses parents se sont longtemps sentis coupables de ne pas s'en être aperçus : «J'étais très douée en théâtre, pendant 26 ans, j'ai joué le rôle d'un garçon.» Seul son frère lui a dit qu'il se doutait de quelque chose, mais qu'il soupçonnait plutôt l'homosexualité. 

Elle s'est «déguisée» en homme pour la dernière fois au décès de sa grand-mère. Peu de temps après, Jean-Philippe est devenu Chloé. 

Dans son entourage, ses amis ont eu plus de mal à l'accepter que sa famille. «Chez mes anciens collègues de travail, je peux compter sur une main ceux qui me parlent encore», explique-t-elle. 

Elle songe à l'opération de changement de sexe. «Ça me prend un an d'hormones et deux recommandations professionnelles», explique-t-elle. «On a la chance au Québec que le chirurgien qui fait cette opération [le Dr Pierre Brassard] est l'un des meilleurs au monde, alors je ne m'inquiète pas trop pour cela.» Après l'opération, elle pourra changer la mention de sexe sur ses papiers officiels. 

L'opération ne marquera toutefois pas la fin de sa transition. «Je crois que ça ne prendra fin qu'à ma mort, je n'arrêterai jamais d'être une femme.»

Longtemps dans le déni, Dylan Boudreau a réalisé qu'on... (PHOTO La Presse, Martin Chamberland) - image 3.0

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Longtemps dans le déni, Dylan Boudreau a réalisé qu'on lui avait assigné le mauvais genre vers l'âge de 16 ou 17 ans.

PHOTO La Presse, Martin Chamberland

Le déni de Dylan

Avec Caitlyn Jenner et Michelle Blanc, les femmes trans ont davantage de modèles dans l'espace médiatique. Pourtant, les hommes trans seraient aussi nombreux que leurs homologues, précise Françoise Susset, psychologue clinicienne, spécialisée en minorités sexuelles. Dylan Boudreau est l'un d'entre eux.

Longtemps dans le déni, Dylan a réalisé qu'on lui avait assigné le mauvais genre vers l'âge de 16 ou 17 ans. Terrifié du rejet, il a toutefois longtemps pensé que ça allait passer avec le temps. Jusqu'à ce qu'un ami lui recommande un forum sur Facebook, où il a rencontré une personne impliquée dans l'Aide aux trans du Québec (ATQ). 

«La première fois que je suis allé aux réunions, j'étais perdu, mal dans ma peau», raconte le jeune homme. Pendant sa période de déni, il a sombré dans l'autodestruction et consommait beaucoup de drogues. Aujourd'hui, cette période lui paraît encore floue. 

Le coming-out de Dylan a été difficile. «Certaines personnes ont encore une mentalité d'il y a 50 ans», dit-il. «J'ai accompagné mon grand-père pendant ses derniers moments et ce n'est qu'à la fin qu'il m'a présenté comme son petit-fils.» 

Pendant sa transition, Dylan n'a pas seulement changé de genre, mais de style de vie aussi. Il a perdu plusieurs de ses amis de l'époque. 

Quand le jeune homme a commencé l'hormonothérapie, le changement a été très rapide. En quelques mois, son apparence avait radicalement changé. Cette rapidité permet aux hommes trans de vivre leur transition d'une manière plus discrète et de se fondre davantage dans la société, explique Françoise Susset, psychologue et spécialiste des minorités sexuelles. 

Sa nouvelle apparence masculine vient toutefois avec des inconvénients : «Je remarque que je perds mes cheveux un peu. C'est dommage, mais en même temps, ça fait partie de l'ensemble.»

Aujourd'hui, il considère sa transition terminée. L'avenir l'effraie quelque peu. Il craint le traitement réservé aux personnes âgées trans dans les centres d'accueil. «J'aimerais que les gens soient plus ouverts», souhaite-t-il. «C'est important de ne pas juger, qu'on s'unisse entre nous.»

Les sentiments de Kathleen

Enfant, Kathleen souhaitait laisser pousser ses cheveux. Si elle l'avait pu, elle aurait porté des robes. «Je sentais que mes sentiments étaient légitimes, mais quand je voulais m'exprimer, là j'étais pas mal plus restreinte.»

À l'adolescence, elle s'est sentie plus libre. Elle se teignait les cheveux, portait des t-shirts roses, s'est fait percer les oreilles. «C'était ma façon de l'extérioriser, sans nécessairement faire capoter tout le monde.» 

Attirée par les garçons, elle a annoncé son homosexualité à l'âge de 14 ans. Elle trouvait plus simple de se déclarer homosexuel, même si elle se dit hétéro. L'orientation sexuelle ne change pas lorsqu'on change de sexe, explique-t-elle, l'une est liée à l'identité, l'autre à l'attirance. 

À 20 ans, lors d'un dîner, la conversation a dévié sur les travestis. Une des convives avait décrit l'un des travestis en sécriant : «Lui, c'est un transgenre.» 

Le mot lui a mis la puce à l'oreille. Ses recherches lui ont confirmé son doute. «Je me disais : "J'ai mis le doigt sur le bobo, maintenant, qu'est-ce qu'on fait?"»

Quand elle a décidé de l'annoncer, elle a été surprise de la réaction de son entourage. «Quatre-vingts pour cent des gens me disaient qu'ils le savaient, mais qu'ils n'avaient pas osé m'en parler, raconte-t-elle, ça n'a pas été un choc pour personne.»

Un médecin lui a remis une ordonnance pour l'hormonothérapie, elle a aussi consulté un psychologue. «Ça prend cela pour aller voir l'endocrinologue [...] Il faut vraiment corroborer le sérieux de la demande [...] Si j'arrête de prendre mes hormones, je tombe en ménopause.» 

L'hormonothérapie a provoqué des changements, mais elle a tout de même dû passer par l'épilation au laser et par la rééducation de sa voix. «Je me pratiquais constamment, sous la douche, dans ma voiture.» Sans y avoir fait appel, Kathleen précise qu'il existe des orthophonistes spécialisés en changement de tonalité de la voix. 

Lorsqu'elle compare son comportement avant et après l'hormonothérapie, elle remarque que ses émotions sont plus à fleur de peau. «Ça a changé certaines priorités, certaines perceptions», explique Kathleen, qui regrette toutefois la diminution de sa force physique. 

Si elle perçoit des différences hormonales entre les sexes, elle se montre très critique des stéréotypes de genre. «Au début des transitions, il y a beaucoup de gens qui tombent dans les clichés. C'est important de faire de l'introspection, de ne pas se dire : "Maintenant que je suis une fille, il faut que je m'habille en rose, que je me maquille..." Quand j'ai fait mon coming-out, j'ai continué à jouer au paintball, à faire du motocross.» 

La transition permet de se rapprocher de soi, dit-elle, elle ne signifie pas que l'on passe d'une étiquette à une autre.

Note

Le genre utilisé est celui sous lequel les personnes interrogées s'identifient. Si les conversations renfermaient peu de tabous, celui de l'opération était très présent. «Les gens n'ont pas besoin de savoir ce que j'ai dans les culottes», affirme Kathleen, une opinion également partagée par Dylan. Certains intervenants ont aussi exprimé le souhait de ne pas dévoiler leur identité.

Des pas de géant accomplis

Les rumeurs, le mépris, les regards de biais... la société n'est pas tendre envers les personnes trans. Celles-ci ont toutefois fait des pas de géant pour être acceptées, si on compare avec leur situation passée.  

Dans les années 60, la trans-identité était réprimée par l'Église, la loi et le corps médical. «Dès que je suis née, j'étais condamnée à l'enfer», raconte la fondatrice de l'Aide aux trans du Québec, Marie-Marcelle Godbout, aujourd'hui âgée de 72 ans. 

Avant le Bill Omnibus de Pierre Elliott Trudeau, le 14 mai 1969, les transsexuels ne pouvaient s'afficher sous peine de répression policière. L'homosexualité était alors criminalisée et par ricochet, les transgenres étaient soupçonnés d'actes homosexuels. Le passage de la loi «a été une libération totale pour notre communauté», raconte-t-elle. 

Le corps médical considérait la transidentité comme une maladie mentale, qui à l'époque se guérissait à l'aide d'électrochocs. 

«Il y avait beaucoup de suicides.» Ils étaient rejetés à la fois par la société, leur entourage et ils ne pouvaient pas travailler, se remémore-t-elle avec tristesse. 

Il y avait peu d'avenues professionnelles pour les trans, raconte-t-elle, ajoutant que beaucoup d'entre eux se sont dirigés vers la criminalité, si bien que les médias associaient les trans à des criminels. 

La répression de l'époque explique qu'aujourd'hui, des gens de 60, 70 ans font leur coming-out après une vie de secrets. «Tu oubliais ta propre vie pour plaire à ta famille, tes amis.» Beaucoup se feront aussi opérer.

Aujourd'hui, la situation des personnes âgées trans en centre d'hébergement la préoccupe. Elle souhaiterait que les préposés aux bénéficiaires et les infirmières soient formés pour répondre à cette situation. 

Elle se réjouit de l'affaire Caitlyn Jenner, qui donne une visibilité exceptionnelle à la communauté. Plus les gens s'affichent et plus on en parle, croit-elle, plus les mentalités vont se transformer.  

Gabrielle Thibault-Delorme

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