Charlie Hebdo: une saison en enfer

Durant son existence mouvementée, Charlie Hebdo a survécu à la censure, aux... (Le Soleil, André-Philippe Côté)

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(Québec) Durant son existence mouvementée, Charlie Hebdo a survécu à la censure, aux procès, à un incendie criminel et même à un attentat qui a fait huit morts parmi sa rédaction. Mais survivra-t-il au succès? À l'argent? Huit mois après le carnage, le journal satirique n'en finit pas d'émerger de son cauchemar. À la veille du vaste plan de relance de charlie hebdo, prévu pour cet automne, bilan d'une saison en enfer.

Envie de travailler à Charlie Hebdo? Alors, lisez ce qui suit.

Depuis les attentats, l'hebdomadaire s'est réfugié au siège du quotidien Libération, à Paris. Sous haute surveillance. En juillet, Le Nouvel Obervateur raconte sa visite. «Pour accéder au huitième étage [...], refuge de la petite rédaction décimée, un homme armé vous escorte dans l'ascenseur. Sur le palier, trois officiers gardent l'entrée. Pas question de pénétrer dans la salle de rédaction. Une vitre les sépare du reste du monde. Une protection autant qu'une prison.»

La peur est partout. Plusieurs employés ne sortent pas sans escorte policière. La journaliste Zineb el Rhazaoui est parfois entourée par six policiers. Elle a confié à Mediapart qu'elle dort «quasiment à un endroit différent tous les soirs, chez des amis ou à l'hôtel». Même les gens interrogés lors d'un simple reportage exigent parfois l'anonymat, par crainte des terroristes!

Le directeur, Laurent Sourisseau, alias «Riss», peine à recruter des dessinateurs. Plusieurs demandent : «Est-ce que je serai obligé d'assister à la conférence de rédaction? Faut-il que je signe de mon vrai nom?» L'étoffe dont on fait les héros ne se déniche pas à tous les coins de rue.

«Désormais, quand tu ris à la rédaction, tu te sens coupable», confie l'urgentologue Patrick Pelloux, un vieux collaborateur. Adieu l'époque où le défunt Charb criait à tue-tête «Allah Akbar!» (Allah est grand!) pour célébrer une bonne idée. Adieu les blagues de potache autour d'un verre, hips!, au bistrot du coin.

«[Aujourd'hui] les réunions à Charlie Hebdo se devinent au nombre de voitures de flics garées dans le parking», écrit une journaliste de Libération. «À côté de la salle de Charlie, une dizaine de chaises sont alignées, côte à côte. C'est là que s'assoient les policiers qui veillent sur la rédaction.»

Mince consolation. Un soir, on a surpris les policiers «en plein fou rire» devant... un recueil de vieux numéros. Qui sait? Peut-être sont-ils tombés sur le premier Hari Kiri, l'ancêtre de Charlie? Sur la couverture, on aperçoit un samouraï au ventre ouvert par une fermeture éclair...

De zéro à héros

Ici, un bref retour dans le temps s'impose.

Il y a tout juste un an, Charlie Hebdo est un journal moribond. Son directeur Charb a frappé à toutes les portes - y compris à celle du président François Hollande - pour demander de l'aide. En vain. Autant dire qu'il suscite autant de sympathie qu'un vampire réclamant des cours d'hygiène dentaire.

Le webmestre Simon Fieschi résume la situation avec l'humour noir caractéristique de Charlie : «Comme quoi, il ne faut jamais dire du mal des riches, on ne sait jamais ce qui peut arriver.»

Les attentats du 7 janvier vont tout changer.

Soudain, le monde devient Charlie. Des millions de Français descendent dans la rue pour soutenir la liberté d'expression. Le numéro publié après les attentats est distribué à huit millions d'exemplaires! Des gens font la file dès 6h du matin, devant les kiosques à journaux!

Le petit hebdomadaire devient un symbole planétaire. La réception reçoit 500 appels par jour. On accumule des dons de plus de 5 millions $, en provenance de 84 pays. Le nombre d'abonnés bondit de 10 000 à 250 000, y compris des célébrités comme Arnold Schwarzenegger et George Clooney.

Charlie nage dans les surplus, même s'il ne perd rien pour attendre. Non seulement il fonce dans le mur, mais il va bientôt se mettre à klaxonner pour y aller plus vite.

Épuisés et brisés

En coulisses, la réalité des «survivants» n'a rien de très jojo. Les plus connus se terrent comme des rats, entre deux apparitions à la télé. Dans les hôpitaux, les blessés sont soignés sous de faux noms, pour plus de sécurité. À lui seul, le journaliste Philippe Lançon subit 13 opérations pour réparer les dommages causés par une balle qui lui a traversé la mâchoire.

Au début, le souvenir des collègues assassinés paralyse les réunions. Les «survivants» s'épuisent à tenter d'imaginer ce que les Cabu, Charb ou Wolsinski auraient fait. Brisés par le chagrin, plusieurs ont des visions de leurs collègues disparus. «Je les vois partout», confie la dessinatrice Coco.

La moindre déclaration est disséquée, analysée sans fin. En avril, le dessinateur Luz annonce aux Inrockuptibles qu'il va quitter Charlie à l'automne. Il n'en peut plus. Il ajoute qu'il ne caricaturera plus Mahomet. «Je ne dessinerai plus le personnage de Mahomet, il ne m'intéresse plus. Je m'en suis lassé, tout comme celui de Sarkozy. Je ne vais pas passer ma vie à les dessiner.»

La nouvelle fait grand bruit. Le dessinateur est accusé de s'incliner devant le terrorisme. «La greffe qui marche le moins bien, c'est la greffe de couilles», raille la politicienne Jeanne Bougrab, la compagne du défunt directeur Charb.

Luz se défend comme il peut. «On n'est pas des héros, on ne l'a jamais été, on l'a jamais voulu», s'insurge-t-il. Au passage, Monsieur rappelle qu'il doit la vie à un hasard du calendrier. Le matin de l'attentat, il est resté au lit plus longtemps, parce que c'était son anniversaire...

Les millions empoisonnés

La solidarité de la petite équipe est mise à rude épreuve. On ne voit plus «le côté ensoleillé de la vie», si cher au dessinateur Cabu.

Complètement dépassée par les événements, la direction multiplie les maladresses. Elle embauche une spécialiste des communications de crise, qui compte parmi ses clients Dominique Strauss-Kahn et le président du Gabon, Ali Bongo. Une vraie gifle. «On se sent comme des militants végétariens qui bouffent des entrecôtes», confie un collaborateur.

Et puis il y a l'argent. «Les millions empoisonnés», comme on dit bientôt. En mars, 11 employés exigent «un statut d'actionnaires salariés à parts égales». Il leur apparaît inconcevable que le journal soit détenu par trois personnes. Comme avant. «On a tous failli crever pour le journal», répète le journaliste Laurent Léger.

Accusée d'ingratitude, la direction fulmine : «Quand le journal perdait de l'argent, personne ne demandait à entrer au capital ni à changer de statut.»

Pendant des mois, Charlie va se déchirer. Sans parvenir à échapper aux projecteurs. Pour le meilleur et pour le pire, il est devenu un joyau national. Une affaire d'État. Même le président François Hollande et son premier ministre s'intéressent aux plans de relance! Et quand la bisbille menace d'interrompre la parution, le ministère de la Culture envoie un médiateur!

On croit rêver, quand on sait que le journal se décrivait naguère comme un ramassis d'anarchistes, d'écolos, de communistes et de trotskystes. En 1992, après 10 ans d'absence, le journal «bête et méchant» fêtait son retour avec un slogan : «Nous avons fait un sondage représentatif de 1000 cons pour solliciter leur avis, et on a fait le contraire.»

Au milieu de la tourmente, c'est à peine si l'on remarque que les ventes en kiosque retombent à 150 000 exemplaires. Et que la tradition frondeuse se poursuit, tant bien que mal. Cet été, le journaliste Fabrice Nicolino, grièvement blessé lors des attentats, a refusé d'être décoré de la Légion d'honneur. Pour l'esprit Charlie, c'est un rare motif de fierté.

Peut-on rire de tout?

C'est fou comme le temps passe vite.

En janvier, la France était Charlie. Unie pour sauver la liberté d'expression. Huit mois plus tard, rien n'est moins sûr. Le nouveau propriétaire de la chaîne Canal Plus, Vincent Bolloré, vient de congédier les auteurs des Guignols de l'info, une célèbre émission satirique. «Trop de dérision», a expliqué le milliardaire, proche de l'ancien président Nicolas Sarkozy.

Au même moment, Charlie Hebdo promet de grands changements. Cet automne, il déménage dans des locaux tout neufs, avec une pièce blindée, équipée d'un sas. L'équipe pourra y trouver refuge en cas d'attaque. De plus, la direction s'engage à réinvestir 70 % des profits dans l'entreprise.

Une question demeure en suspens. Le nouveau Charlie osera-t-il rire de tout? Même au risque de courir un danger mortel? À l'instar de ses prédécesseurs, durant la Révolution française, qui rebaptisaient la guillotine le «grand rasoir national»?

Oui. Non. Enfin... presque. À la fin juillet, le directeur Laurent Sourisseau a déclaré que l'hebdomadaire se sentait bien seul, en particulier lorsqu'il s'agit de caricaturer Mahomet. «Nous avons fait notre boulot. Nous avons défendu notre droit à la caricature. Maintenant, d'autres doivent prendre le relais.»

Charlie est fatigué. Qui osera lui reprocher?

Dans un livre posthume, l'ancien directeur Charb a tenté de résumer la situation. «Le problème, ce n'est ni le Coran ni la Bible, romans soporifiques, incohérents et mal écrits, mais le fidèle qui lit le Coran ou la Bible comme on lit la notice de montage d'une étagère IKEA.»

Et tant pis pour ceux qui ne trouvent pas ces propos très raisonnables. Après tout, comme le répète le journaliste Philippe Lançon, «des journaux raisonnables, il y en a déjà plein la Terre!»

Charlie en cinq dates

1er juillet 1992

Après 10 ans d'absence, l'hebdomadaire renaît de ses cendres. La page une montre le président français François Mitterrand songeur : «Et Charlie Hebdo qui revient!»

8 février 2006

En signe de solidarité avec le journal danois Jyllands-Posten, Charlie publie une série caricatures de Mahomet qui ont enflammé le monde musulman. La page couverture montre le prophète Mahomet qui se tient la tête, en disant : «C'est dur d'être aimé par des cons.» Le numéro est vendu à 500 000 exemplaires.

2 novembre 2011

Le journal est attaqué à coups de cocktail Molotov, à la veille de la parution d'une édition intitulée Charia Hebdo. Les dégâts sont considérables, mais personne n'est blessé. Sur la page couverture, Mahomet promet «100 coups de fouet, si vous n'êtes pas morts de rire.»

7 janvier 2015

Deux hommes armés font irruption dans une réunion de la rédaction, aux cris de Allah Akbar! (Allah est grand!). Huit employés du journal sont tués et quatre sont grièvement blessés. Plusieurs dessinateurs emblématiques du journal sont tués, notamment Cabu, Wolinski et Charb.

13 janvier 2015

Le premier numéro «postattentat» est distribué à huit millions d'exemplaires. Un record pour la presse française. La couverture montre le prophète Mahomet qui s'exclame : «Tout est pardonné.»

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