Maltraitance dans Charlevoix: cri du coeur du frère d'une victime

Georges (nom fictif) espère que ce qui est... (Le Soleil, Patrice Laroche)

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Georges (nom fictif) espère que ce qui est arrivé à son frère déficient intellectuel, agressé dans une résidence de Charlevoix, n'arrivera jamais à d'autres.

Le Soleil, Patrice Laroche

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(Québec) Georges ne comprend pas comment son frère Édouard (noms fictifs), 71 ans, «un doux», «un enfant dans un corps d'adulte», a pu être à ce point maltraité dans une résidence pour personnes atteintes de troubles mentaux de Charlevoix. «Ça n'a pas de sens, ça n'aurait jamais dû arriver», s'indigne-t-il.

Georges a tenu à raconter l'histoire de son frère au Soleil afin d'éviter que surviennent d'autres drames semblables. Son présumé agresseur, Jean Coutu, 53 ans, a été arrêté par la Sûreté du Québec le 29 mai dernier et a été accusé de voies de fait contre Édouard, un homme dont il devait prendre soin dans une ressource intermédiaire de Saint-Urbain.

Georges allègue que son frère a été «battu sauvagement». «Il avait des bleus partout sur le corps, surtout sur les jambes, les cuisses, le ventre. Il avait une clavicule et 10 côtes cassées», raconte-t-il.

Aujourd'hui, son frère s'est bien remis de ses blessures et ne semble pas en avoir conservé de séquelles psychologiques. «C'est une malchance, mais ça a tombé sur lui. Il faudrait pas que ça arrive [encore] parce que ce sont des personnes qui sont sans défense», soutient Georges.

Victime d'un problème à la naissance, le cerveau d'Édouard ne s'est jamais développé normalement. Selon Georges, son frère ne parle pas, ne fait que des sons et est resté «à l'âge mental d'un enfant de deux ans». Vers l'âge de 10 ans, ses parents ont décidé de le «placer» à l'Hôpital de Baie-Saint-Paul, dans Charlevoix, qui accueillait à l'époque son lot de déficients intellectuels. «C'était devenu trop difficile pour eux de s'en occuper. Ils avaient déjà huit autres enfants», plaide-t-il. À ce moment, son avenir a été confié au Curateur public du Québec. «Mais le lien avec la famille n'a jamais été coupé. Mes parents ont toujours continué à le visiter. Quand ils sont morts, nous, les frères et soeurs, on a pris la relève», raconte-t-il.

Lors de la vague de désinstitutionnalisation qui a touché le Québec à partir des années 80, Édouard a réintégré la société et a été placé dans un foyer d'accueil pour adultes (ressource intermédiaire), toujours dans Charlevoix.

Depuis de nombreuses années, Édouard écoulait ses jours dans une résidence de Saint-Aimé-des-Lacs. «Il était heureux là. Il allait à la pêche, faisait des activités», explique son frère, qui avait l'habitude de le visiter deux ou trois fois par année.

Édouard aurait toutefois été déménagé dans une autre résidence, cette fois à Saint-Urbain, vers le mois de février ou de mars. «À ce moment-là, personne de la famille n'avait été avisé qu'il avait changé de place», soutient Georges.

Hospitalisations

Le 29 avril, Georges reçoit un appel de l'Hôpital de Baie-Saint-Paul. Son frère est hospitalisé, atteint d'une pneumonie. «On nous a dit : "Il faudrait que vous veniez parce qu'on ne sait pas s'il va passer au travers."» Tous ses frères et soeurs se sont déplacés à son chevet à Baie-Saint-Paul. Ils ont tenté de rencontrer son médecin ou de savoir ce qui était arrivé à leur frère. «C'était très difficile, très pénible. Les gens avaient l'air mal à l'aise de nous parler», raconte-t-il. La famille a su plus tard qu'Édouard présentait quelques ecchymoses sur le corps à ce moment-là. «On n'a pas regardé en dessous des couvertes, nous!» lance Georges.

Édouard prenant du mieux, ses frères et soeurs retournent à Montréal, et lui sort de l'hôpital. Le 17 mai, il y entre de nouveau. Comme il est gravement blessé, le personnel médical alerte le Curateur public qui, lui, porte plainte à la police. Une enquête de la Sûreté du Québec de même qu'une enquête administrative sont déclenchées. Jean Coutu est arrêté et le Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSS) de la Capitale-Nationale décide de déménager ou de prendre en charge 32 patients dans les quatre résidences où il travaillait. Ces résidences ont depuis fermé leurs portes.

C'est à partir de ce moment-là que tout déboule pour la famille. Ils apprennent que leur frère avait été déménagé dans une résidence qu'ils n'ont jamais visitée et que c'est là qu'il aurait été agressé.

Georges garde un goût amer de la façon dont le dossier de son frère a été traité. Il se demande d'abord comment un homme comme Jean Coutu, qui a des antécédents judiciaires en matière de voies de fait, a pu se retrouver à travailler auprès de personnes âgées ou présentant des problèmes de santé mentale. «Il devrait y avoir de la surveillance et un minimum de formation pour ces gens-là!» s'exclame-t-il.

Il aurait également aimé que le Curateur public soit plus transparent avec la famille, par exemple en lui donnant accès au dossier médical de son frère. «On est quand même sa famille. OK, on n'est plus responsable de lui [...] mais si nous, on a montré de l'intérêt, s'il vous plaît, donnez-nous de l'information!» lance-t-il.

Georges est convaincu que quelqu'un, quelque part dans l'organisation, a fait preuve de laxisme. Il espère que la «leçon a été apprise» et que les ressources intermédiaires seront davantage surveillées à l'avenir.

L'enquête de la Sûreté du Québec dans ce dossier n'est pas encore terminée. Pour ce qui est de Jean Coutu, il a été accusé de voies de fait contre une autre victime le 7 juillet dernier, au palais de justice de La Malbaie.

Encadrement «suffisant», plaide le Centre de santé

Confronté aux propos de Georges, le CIUSS de la Capitale-Nationale se défend d'avoir mal agi. «Il y avait quand même un suivi étroit qui se faisait [à la résidence où vivait Édouard]», soutient Andrée Deschênes, directrice des programmes de déficience intellectuelle.

Lorsque ce cas de maltraitance a été mis au jour, à la fin mai, les employés du CIUSS se sont remis en question, explique Mme Deschênes. «Tout le monde s'est demandé : "Est-ce qu'on aurait pu faire quelque chose de plus?" Malheureusement, on n'a pas vu cette situation-là.»

Mme Deschênes croit quand même que l'encadrement des ressources intermédiaires dans Charlevoix est suffisant. Les promoteurs sont sélectionnés sur la base d'entrevues et de visites du milieu de vie qu'ils ont à offrir. Ils sont ensuite responsables d'engager leurs employés, qui n'ont pas besoin d'avoir de formation comme préposés aux bénéficiaires. Et c'est seulement depuis peu qu'on demande aux promoteurs de fournir les antécédents judiciaires de leurs employés.

«C'est vraiment des soins de base qu'ils fournissent, comme l'alimentation, l'hygiène et de l'aide pour l'habillement. Tout ce qui touche les services professionnels, ce sont des éducateurs spécialisés et des infirmières qui se déplacent pour les donner», explique Mme Deschênes.

Une ressource intermédiaire, qui peut accueillir jusqu'à neuf personnes handicapées, reçoit donc normalement la visite du personnel de l'hôpital quelques fois par semaine, en plus d'avoir un travailleur social attitré, qui se rend sur place une fois par mois pour le suivi régulier. Le CIUSS peut aussi à tout moment faire des visites surprises.

Dans le cas du promoteur qui a engagé Jean Coutu, il avait ouvert deux résidences à Baie-Saint-Paul en 2004 et en 2006. Celle de Saint-Urbain était en activité depuis 2012. «On avait jamais eu de problème avant là-bas», soutient Mme Deschênes. «Lorsqu'un employé note un élément questionnable dans un milieu, c'est sûr qu'on intervient immédiatement», assure-t-elle.

Problème traité avec «diligence»

L'Association des ressources intermédiaires d'hébergement du Québec estime que le problème a été traité avec «diligence» par le CIUSS de la Capitale-Nationale, qui s'est chargé d'alerter la police et de mettre un terme à son contrat avec le propriétaire de la résidence, indique Luc Vallerand, directeur des communications. Ce cas de maltraitance n'a pas eu de répercussion majeure pour son organisation. «C'est une situation qui est vraiment exceptionnelle», dit-il

Du côté du Curateur public du Québec, on a refusé de commenter le cas précis d'Édouard. Le porte-parole Pierre-Luc Lévesque indique toutefois qu'on peut - exceptionnellement - donner de l'information aux proches sur le dossier médical d'un client, mais seulement si un motif raisonnable est invoqué. Et pour ce qui est d'informer les proches d'un client de changements significatifs dans sa vie (comme un déménagement), il existe un registre de personnes à contacter, «registre sur lequel on va se baser si on a des communications à faire», explique-t-il.

***

Note de la rédaction

Des noms fictifs ont été utilisés dans ce reportage non pas à la demande de Georges, mais bien parce qu'Édouard est sous la garde du Curateur public du Québec, qui refuse que son identité soit dévoilée publiquement, afin de «préserver son intégrité», justifie Pierre-Luc Lévesque, porte-parole du Curateur.

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