Été 1960: débuts agités d'une grande révolution

L'été 1960 marque le début de la Révolution... (Infographie Le Soleil)

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L'été 1960 marque le début de la Révolution tranquille, avec l'élection des libéraux de Jean Lesage, le 22 juin.

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(Québec) Au Québec, l'été 1960 marque le début de la Révolution tranquille, avec l'élection des libéraux de Jean Lesage, le 22 juin. Mais, pour la capitale, c'est une véritable décharge électrique. Veuillez attacher vos ceintures, nous traversons une zone de turbulences majeures. 

Bienvenue dans un monde où les élections ressemblent parfois à un film de gangsters. Des dizaines de personnes votent sous de fausses identités. Des boîtes de scrutin disparaissent, avant de réapparaître comme par enchantement. Dans les quartiers chauds, des mastodontes font la tournée des bureaux de vote en motocyclette pour intimider les électeurs. Il arrive même que des policiers ripoux dirigent les opérations de fraude!

Êtes-vous débarqué à Chicago, aux jours de gloire d'Al Capone? Ou dans une obscure république de bananes, pour la réélection d'un dictateur d'opérette, portant sandales et chemise hawaïenne?

Pas du tout. Vous vous trouvez au Québec, aux élections du 22 juin 1960. 

En juillet, la revue MacLean's publie un reportage-choc intitulé «J'ai vendu 20 fois mon vote». La journaliste Cathie Breslin explique comment elle a voté 20 fois, le 22 juin. Mme Breslin s'est fait offrir 25 $ pour déposer de faux bulletins de vote dans les urnes, en faveur du candidat de l'Union nationale dans la circonscription montréalaise de Laurier. Les «Bleus» veulent y battre une vedette libérale. Un certain... René Lévesque.

Le jour du scrutin, Madame se fait enseigner comment déposer quatre bulletins à la fois dans l'urne sans trop éveiller les soupçons. Les probabilités de se faire coincer sont minces, puisque les fraudes se déroulent sous les yeux de policiers complices! Durant la journée, la journaliste croise une soixantaine de personnes qui ont reçu la même mission qu'elle. 

Le soir venu, Cathie Breslin demande à ses comparses si la fraude constitue une spécialité de l'Union nationale. On l'assure que les libéraux utilisent des tactiques semblables!

De l'avis général, Mme Breslin ne connaît pas sa chance. Les élections de 1960 ont été plus tranquilles que d'habitude. Les vrais problèmes se sont limités à une douzaine de circonscriptions. Pas plus.

Rien à voir avec le bon vieux temps...

Panique dans la capitale

Retour au 22 juin 1960. Dès la fermeture des bureaux de scrutin, la lutte s'annonce très serrée. Pendant de longues heures, l'Union nationale et le Parti libéral se trouvent au coude à coude. Il faut attendre 23h48 avant que La Presse canadienne confirme la victoire des libéraux de Jean Lesage.

La nuit sera courte. Surtout à Québec. Dès le matin, la panique s'empare de plusieurs ministères. L'ambiance rappelle vaguement celle de Rome avant l'attaque des Wisigoths. L'Union nationale détient le pouvoir depuis 16 ans. Beaucoup de fonctionnaires n'ont jamais connu une administration libérale.

Le nouveau premier ministre Jean Lesage ne fait rien pour calmer les inquiétudes. L'Action catholique rapporte qu'il débarque au parlement en fin d'avant-midi. Monsieur convoque aussitôt les sous-ministres pour leur rappeler qu'ils sont responsables des documents gouvernementaux. Il craint que ses adversaires fassent disparaître des documents importants. 

Des agents de police montent bientôt la garde autour des édifices de la colline parlementaire. On fouille le porte-document d'au moins un ministre de l'Union nationale. Jean Lesage ordonne l'arrêt de la distribution de chèques et de contrats. Plusieurs chantiers sont paralysés, le temps que l'on procède à des vérifications sur la légalité des contrats. Cela n'a rien d'étonnant. Durant toute la campagne, les libéraux ont répété le slogan : «Union nationale = Union des scandales».

Le 5 juillet, Jean Lesage et son équipe prêtent serment. «Ce qui vient de se produire est plus qu'un changement de gouvernement, déclare le premier ministre. C'est un changement de vie.»

Emportés par l'émotion, les invités remarquent à peine que le Salon rouge a été décoré avec des palmiers géants. Qui se soucie que la Révolution tranquille démarre dans un décor rappelant vaguement celui du film La Florida?

30 jours qui ébranlèrent le Québec

Au cours des semaines qui suivent, les réformes et les changements initiés par la nouvelle équipe passeront à l'histoire. Le Devoir en parle comme des «30 jours qui ébranlent le Québec». Mais, sur le coup, beaucoup de Québécois ne s'attendent pas à un grand remue-ménage. À la veille des élections, à peine 16 % des citoyens se disaient «très intéressés» par la politique québécoise. 

Le 7 juillet, Le Soleil constate que «le calme semble revenu dans le service civil [fonction publique]». Les nouveaux ministres ont été présentés aux fonctionnaires. Apparemment, la grande purge n'aura pas lieu, même si une centaine d'employés font l'objet de vérifications assez pointues. 

La peur disparue, c'est la candeur des nouveaux ministres qui alimente les conversations. Le ministre des Travaux publics, René Lévesque, se permet un compliment étonnant, à propos d'un haut fonctionnaire. «Quand il me donne des explications, il doit les répéter deux fois pour que je les comprenne. Il est tellement bright

À la mi-juillet, la nouvelle équipe est déjà débordée. Le Soleil constate que «le courrier embourbe les ministères». Jean Lesage a reçu plus de 5000 lettres et télégrammes, depuis son élection. Un ministre dénombre 2500 lettres auxquelles il doit répondre. Un autre calcule qu'il lui faudrait quatre mois complets juste pour rencontrer les gens qui ont demandé à le voir...

«Tout était mesuré, le sommeil, le temps, les entrevues, sauf la magnitude et le nombre des demandes», écrit le procureur général George-Émile Lapalme dans ses mémoires. Il oubliait de parler des surprises. Le 3 août, M. Lapalme est stupéfait d'entendre un procureur confier qu'il pourrait facilement devenir millionnaire, avec tous les pots-de-vin qu'on lui offre...

Pas sûr que les nouveaux élus disposent de beaucoup de temps libre pour aller entendre Félix Leclerc à Sainte-Pétronille, le 13 juillet. Ni pour écumer les cabarets du centre-ville, qui vivent des années fastes. Le 5 août, un jeune chansonnier fait ses débuts à la Boîte aux chansons de Gérard Thibault.

Il s'appelle Gilles Vigneault.

Fronde et liberté

En cet été pas comme les autres, il flotte sur Québec un vent nouveau. Pas une semaine qui passe sans qu'il ne soit question de nouveaux droits. Ou de nouvelles libertés.

Le 17 juin, le conseil municipal autorise la danse dans les cabarets locaux. Une petite révolution. L'Action catholique déplore aussitôt «la fin d'une tradition qui remonte fort loin dans l'histoire de la Nouvelle-France». Peine perdue : la population est déjà ailleurs.

Le 7 juillet, le chef de police adjoint, Gérard Girard, se désole que les femmes persistent à se balader vêtues de robes soleil et de culottes courtes, en contravention avec le règlement 784 «sur la décence et les bonnes moeurs». 

En général, les policiers se contentent de distribuer une copie du règlement municipal. Selon M. Girard, beaucoup de femmes «lisent les premières lignes puis déchirent le pamphlet et le jettent à la rue.»

En août, le président national de la jeunesse canadienne-française catholique, Alban Coutu, porte un jugement sévère sur son époque. «Notre jeunesse ne s'intéresse pas aux choses sérieuses,» déclare-t-il. Selon lui, les jeunes souffrent «d'indifférence», voire «d'égoïsme».

Mais qui l'écoute?

Même le candidat démocrate à la présidence des États-Unis, John F. Kennedy, joue les frondeurs. Sitôt élu, le 15 juillet, le «jeune» candidat catholique a dévoilé ses couleurs, avec une déclaration percutante : «Ceux qui veulent la sécurité et la médiocrité du passé ne devraient pas voter pour moi.»

Voyage dans le temps

Malgré tout, le voyageur du futur n'est pas totalement dépaysé par l'été 1960.

En juin, les élections scolaires suscitent un intérêt voisinant avec le zéro absolu. Dans les villes de la grande région de Québec, tous les commissaires sont élus par acclamation, faute d'adversaire. Il n'y a que dans la ville de Thetford qu'une élection sera nécessaire. 

En juillet, à Québec, la construction de deux édifices en hauteur sur la Grande Allée soulève la controverse. On réclame d'urgence un... plan d'urbanisme. À la mi-septembre, la Chambre de commerce réclame «une étude sérieuse» sur la construction d'un tunnel pour relier Québec à la Rive-Sud.

Difficile de conclure sans rappeler la spectaculaire gaffe des «experts» de La Presse canadienne, au soir des élections du 22 juin 1960. De quoi vous guérir à jamais de la tentation de prédire l'avenir politique.

À la veille du coup d'envoi de la Révolution tranquille, l'un des plus grands bouleversements de l'histoire du Québec, «l'analyse» du 22 juin 1960 se lisait comme suit : «On ne s'attend pas à ce que la victoire des libéraux apporte des changements immédiats à la province.» 

Pour en savoir plus

› Éric Bédard, Le 22 juin 1960 - L'élection de Jean Lesage : «un changement de vie»?, conférence prononcée à Montéral, le 28 mars 2013.

› Pierre Godin, René Lévesque : héros malgré lui (1960-1976), Boréal, 1997.

› Jacques Lacoursière, Histoire populaire du Québec (tome V), Septentrion, 2008.

› George-Émile Lapalme, Le paradis du pouvoir, Mémoires 

(tome III), Leméac, 1973.

› Jean-Marie Lebel, Les chroniques de la capitale : Québec 1608-2008, Les Presses de l'Université Laval, 2008.

L'été 1960 en chiffres

23h48

Heure à laquelle La Presse Canadienne (PC) annonce la victoire libérale, le 22 juin 

22

Nombre de boîtes de scrutin jugées qui ont brièvement disparu

dans la circonscription de Dorchester, lors des élections du 22 juin

7 millions $

Coût prévu de Place Fleur de Lys, lors de l'annonce officielle de sa construction, le 15 septembre

50

Personnes arrêtées 

pour avoir tenté de voter avec une fausse identité, dans la région de Montréal. À Québec, 

deux personnes seront accusées du même genre de fraude électorale

1500 $

Salaire d'un conseiller municipal de la Ville 

de Québec 

1 $

Coût du billet d'entrée pour assister au spectacle de Michel Louvain au cabaret 

chez Gérard, le 17 juin

15

Minutes de préavis dont les États-Unis disposent désormais en cas d'attaque nucléaire venant de l'Union soviétique, grâce à un nouveau système de détection des missiles balistiques

4000

Assistance à un spectacle de Félix Leclerc à Sainte-Pétronille, le 13 juillet

50 %

Proportion des élèves québécois qui abandonnent l'école avant l'âge de 15 ans. À peine 15 % des Québécois détiennent l'équivalent d'un diplôme d'études secondaires

13 500 $

Coût d'un bungalow de 6 1/2 pièces à Sainte-Foy

52

Nombre de points de vente illégale d'alcool, sur une distance d'environ 45 kilomètres, entre Cap-Santé et Québec.

94 %

Proportion des foyers québécois qui possèdent un téléviseur

35

Pages d'un dépliant intitulé «Votre sous-sol, abri contre les retombées nucléaires», déposé à la Chambre des Communes par le premier ministre John Diefenbaker, en juin. Le document explique comment transformer son sous-sol en abri atomique.

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